« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Le retour de l’Histoire

Pour le philosophe Francis Fukuyama, la chute du mur de Berlin, puis du modèle communiste, devait annoncer la fin de l'Histoire. Crédit photo Tom Stoddart / Getty Images

Pour le philosophe Francis Fukuyama, la chute du mur de Berlin, puis du modèle communiste, devait annoncer la fin de l'Histoire. Crédit photo Tom Stoddart / Getty Images

PHILOS

Tous les mois, The Dissident vous propose d’explorer un autre temps de l’actualité, celui de la philosophie, à travers les réflexions d’Eric Delassus, professeur agrégé et docteur en philosophie.

Ce que les phénomènes et les événements politiques et économiques contemporains nous apprennent, c’est que, contrairement à ce que les grandes idéologies nous avaient laissé croire, l’histoire n’est pas là de finir. L’histoire n’en a pas fini de finir et, si elle se termine un jour, ce sera probablement plus sur le mode de la catastrophe que sous la forme de lendemains qui chantent.

Alors que le marxisme nous avait fait miroiter l’horizon d’une société sans classes, la chute du modèle soviétique avait conduit certains penseurs libéraux, tel Francis Fukuyama, à imaginer un monde dans lequel la démocratie et les lois du marché s’étendraient à toute la planète. Le monde se serait alors engagé vers un processus de pacification résultant des vertus du commerce des choses et des idées.

Or, il n’en est rien. Le système capitaliste semble aujourd’hui tout aussi fragile que l’était son image inversée qui s’est effondrée dans les années 90 et les contradictions qui le traversent n’ont pas disparu avec l’échec de l’alternative collectiviste. Les inégalités se creusent. La société de consommation qui nous incite à produire et à détruire au plus vite cette production pour pouvoir continuer à faire fonctionner le système – au point que nous en sommes arrivés au règne de l’obsolescence programmée – aboutit à des conséquences environnementales désastreuses. Les passions nationalistes et religieuses semblent renaître de leurs cendres et l’obscurantisme semble gagner chaque jour du terrain. Bref, les idéaux du siècle des Lumières sont en bien mauvaise posture et il est urgent de leur redonner une nouvelle force si nous ne voulons pas retomber dans les affres qu’a traversé la première moitié du XXe siècle. Nous avons parfois le sentiment de voguer sur un bateau en train de sombrer pendant que certains écopent pour le maintenir tant bien que mal à flot, tout en sachant que le naufrage est inéluctable.

Comment se garantir du pessimisme auquel peut conduire un tel constat ?

Peut-être en profitant de ce retour de l’Histoire pour inventer de nouvelles formes de vie sociale, de nouveaux modèles économiques à la fois innovants et respectueux des personnes et de l’environnement. La solution ne peut se situer que dans l’innovation et l’imagination.

Tout, aujourd’hui, est à repenser et à concevoir. Il ne s’agit plus de trouver les solutions pour pouvoir revenir à la relative stabilité antérieure en conservant le même modèle de société. Il faut redonner plus de vigueur à la démocratie et redéfinir nos institutions, créer les conditions pour que la culture se propage et ouvre les esprits, repenser l’entreprise et le travail en termes d’utilité sociale et pas simplement et uniquement avec le profit pour seul objectif.

C’est, par exemple, ce que tentent de faire les philosophies du care lorsqu’elles sortent du champ purement éthique pour s’aventurer sur des territoires plus politiques afin de poser les bases d’une société plus solidaire fondée, non plus seulement sur des rapports contractuels entre individus considérés d’emblée comme autonomes, mais sur des relations entre des personnes vulnérables, c’est-à-dire essentiellement dépendantes les unes des autres.

Puisque l’Histoire revient, essayons de la reprendre en main. Peut-être par des initiatives locales, des projets émergent du désir même des citoyens de vivre plus humainement. La tâche est immense et son succès n’est pas garanti, mais puisque l’Histoire est de retour, autant tenter de l’orienter dans un sens qui nous convienne.

Pour aller plus loin

Sur la philosophie de l’histoire

  • Hegel, La raison dans l’histoire
  • Marx Manifeste, du parti communiste
  • Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme

Sur les éthiques du care

  • Carol Gilligan, Une voix différente
  • Joan Tronto, Un monde vulnérable

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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