« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Nuit Debout, la diversité au service de la démocratie

Nuit debout, place de la République le 5 avril 2016. | Crédit: Facebook / Nuit Debout, Julien Bayou

Regroupements, manifestations, contestations. Le mois d’avril 2016 aura été marqué par l’apparition d’une nouvelle forme de protestation pacifique : la Nuit Debout. À l’origine, la Loi travail portée par la ministre Myriam El Khomri. Très vite, cette action s’est transformée en un militantisme citoyen créatif et humaniste. Ambiance.

«Vous savez quand ça commence ?» Promenez-vous sur la place de la République et l’on vous posera sans doute cette question. Des groupes de jeunes, assis en tailleur, rigolent et boivent des bières. Ils sont là pour manifester leur désaccord avec la Loi travail – qui prévoit de modifier en profondeur le Code du travail – de la ministre El Khomri. S’ils ont déjà travaillé? Non, «nous sommes étudiants. Enfin, de temps en temps», s’esclaffe Martin, 22 ans, dont la queue de cheval s’agite. Son voisin, Julien, 21 ans, porte un nez de clown sur le visage. Il arbore aussi une protection de sport sur le torse qu’il utilise «comme gilet pare-balles», malgré le caractère pacifique de la manifestation. Le jeune homme explique qu’ils ont reçu pour consigne de former des petits groupes, «jusqu’à être 200». Ils ne savent pas exactement ce qu’il va se passer, mais ils ont entendu dire qu’ «une action médiatique est prévue à 14 h». De quelle nature ? «Aucune idée, désolé.»

Réfugiés et recyclage

À quelques mètres de là, un jeune homme enfourche son Vélib’ et aborde les passants. Il recherche des volontaires pour réaliser des « pochettes repas pour les réfugiés de [la station, ndlr] Stalingrad ». Tout est préparé avec les moyens du bord. Les bénévoles sont recrutés sur le tas. Aucune association ne régit le mouvement. Le groupe, formé d’inconnus partageant les mêmes convictions, a besoin de renfort pour récolter du polystyrène dans les marchés parisiens. Le matériau servira à confectionner des bols de soupes résistant au froid.

Près de l’homme à vélo, une cinquantaine de lycéens campe, banderole à la main. Une phrase, peu lisible, y a été inscrite au spray rose. Certains paraissent très jeunes. L’un des «nuit-deboutistes», un léger duvet sur les joues, semble inquiet. «J’espère qu’il y aura du monde, on a quand même fait le tour des lycées ce matin.» Interrogés sur leur présence, ils disent militer pour une vie avec moins de travail. Au sol, apparaît le slogan «Travailler, moi ? Jamais !». En référence peut-être au célèbre tag du situationniste Guy Debord à Paris – «Ne travaillez jamais».

Crédit: The Dissident / Fatma-Pia Hotait

Crédit: The Dissident / Fatma-Pia Hotait

En face des étudiants, une femme s’appuie sur la balustrade de la station République. Lunettes de soleil, cheveux teints en jaune platine et capuche, elle hurle à plein poumon. Pendant une heure. La quadragénaire en veut « aux étudiants qui ne veulent pas travailler ». Elle scande que sa fille fait le service civique, et qu’ils « devraient plutôt se battre pour acquérir leurs droits ». Très vite, le discours dérive. Pensions, chômage, et même recyclage : tout y passe. « Le recyclage c’est bien beau, mais qui le paye ? » questionne-t-elle, cigarette roulée à la main. Les thèmes qu’elle aborde sont variés : où va l’argent que nous donnons à l’État? Pourquoi les jeunes ne réclament-ils pas le droit à un travail et à une rémunération dignes, au lieu de s’asseoir en tailleur et divaguer ? Elle les pointe du doigt et crie qu’« il faut travailler ! » Pour toute réponse, des rires, des échanges de regards entendus. Exemple typique du clivage intergénérationnel qui tiraille notre société. Une jeunesse jugée trop égoïste, paresseuse, et intolérante par des adultes qui ont dû faire beaucoup de sacrifices par le passé.

Contrôle permanent

Autour de la statue de la République, un homme tourne en rond. Il a le regard vide et grignote un morceau de pain. Il enroule un sachet de toile déchiré autour de ses doigts. Il s’approche, l’air perdu dans ses pensées, et demande : «C’est quoi ton nom ?». Il a passé les nuit de vendredi, samedi et dimanche avec le mouvement Nuit Debout. Il compte revenir chaque nuit. Sans emploi ni formation universitaire, notre homme se présente comme étant « surtout un militant politique autodidacte ». Son grand-père lui a jadis fait lire Karl Marx. Nous sommes en milieu de matinée, mais il est déjà sur place.

La présence de tous ces CRS est selon lui « offensante et opprimante ». Il remet en cause le système “ oppressif « , peste contre l’état d’urgence. C’est que, des policiers, il y en a partout. En uniforme ou en civil, en voiture ou en fourgon, ils arpentent la place sans relâche. Certains ont l’air épuisés, accoudés à la vitrine de leur véhicule, ils ont le regard triste. Nous sommes en début de journée, et la place est encore calme. Les premiers participants commencent à arriver. On entend malgré tout une femme parler au téléphone : « Tu rigoles ? Jure ! Il s’est fait embarquer? Mais non ! » Une manifestation de lycéens partait de République vers 10h. Certains auraient fini au commissariat.

Cours publics

La Nuit Debout, c’est aussi de la philosophie. Un cours sur le mythe de Sisyphe commence au pied de la statue. Ils ne sont qu’une dizaine au début, mais très vite, le groupe s’agrandit. « Asseyez-vous, sinon les CRS interviendront, ils considèrent ça comme un attroupement », conseille l’un des élèves. Certains sortent d’une prépa de lettres classiques. Tous portent une étiquette précisant leur nom et leur organisation, Éducation Populaire. Ce mouvement politisé veut promouvoir “ l’émancipation individuelle et collective, et la transformation de la société ” à travers l’éducation. Un peu plus loin, un autre groupe se forme. Assis sur les marches, d’autres « disciples » écoutent un cours d’histoire de France. “Ça porte sur le XIXe siècle”, souffle-t-on. Interrogé sur l’organisation de ce cours, Badou rétorque qu’ils sont étudiants à Paris VIII : « D’habitude, on a cours en amphi, mais aujourd’hui c’est dehors. Vous voulez nous rejoindre ? ». Pendant ce temps, au pieds de la statue, le prof de philo, assis lui aussi en tailleur, évoque les attentats du 11 Novembre.

À Nuit Debout, le public tâtonne, essaye, et, finalement, renoue peu à peu avec les origines de la démocratie et ces mots si forts de Boileau : « Du choc des idées, jaillit la lumière ». Si chacun veut changer le pays à sa façon, tous ont la même motivation: retrouver la paix. Et un rôle dans l’espace public.

Fatma-Pia Hotait
Fatma-Pia est diplômée l'ESJ-Paris. Benjamine de l'équipe, elle est bien décidée à faire évoluer les choses. Aujourd'hui, elle jongle entre ses études de master franco-allemand et sa passion : être la voix de ceux qui n'en ont pas.

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