« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

François 1er, pape de l’écologie sociale ?

Photo AFP.

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Avril 2016. Le pape François accueille au Vatican  des réfugiés syriens musulmans. En juin dernier, il publiait son encyclique « Laudato si » sur la « sauvegarde de la maison commune » et l’écologie. Deux actions, deux directions dans lesquelles on ne l’attendait pas aussi novateur. Une image de pape écolo et proche du peuple qui témoigne de ces nouvelles alliances qui se nouent pour faire face aux bouleversements sociétaux, géopolitiques et environnementaux du XXIe siècle.

Le pape François n’en finit plus de surprendre son monde. Fils de migrants italiens vers l’Argentine dans les années 20, le jésuite a mis son pontificat sous le signe de la défense de la cause des migrants, dans la lignée de la « libération » latino-américaine des années 70. Il refuse toute distinction entre réfugiés politiques, économiques ou climatiques. Ainsi est-il rentré à Rome accompagné de familles syriennes musulmanes peu après sa visite de l’île grecque de Lesbos. Et de dénoncer ensuite la mondialisation de l’indifférence.

Son encyclique international en quelques 250 paragraphes Laudato Si sur « la sauvegarde de la maison commune », fait date et bouleverse les conservatismes catholiques depuis sa publication le 18 juin 2015. Nombre de délégations nationales, qui étaient récemment à New-York pour signer l’accord de la COP21 Paris, l’ont en tête. Lettre encyclique sur l’écologie, véritable programme environnemental, elle dépasse le cadre habituel des textes de la papauté et dispose d’une véritable portée politique en s’inscrivant dans la logique des négociations internationales.

Félix Guattari et les « trois écologies »

Son tableau dressé des dégradations environnementales et de leurs conséquences est bien informé et bénéficie de nombreux apports extérieurs, des contributions de travaux scientifiques. On y trouve même une référence au Fonds Vert pour le climat, le mécanisme financier de l’ONU. Le lecteur profane est surpris d’y voir l’environnement et le social entièrement liés. Un même souci se fait jour pour les pauvres de la planète et la nature dégradée. L’environnement humain et la nature se détériorent ensemble. Les plus faibles sont aussi les plus touchés par les agressions environnementales. Une éthique de l’ écologie semble désormais actée au sein de l’Église catholique. Le temps est révolu où les religieux africains, soucieux d’agir contre la crise climatique, se voyaient répondre par leurs évêques : « Occupez-vous donc des pauvres ! »

Fait rarissime, cette encyclique s’inspire du philosophe Félix Guattari (1930 – 1992), lui-même influencé par Deleuze, Spinoza et Nietzsche, dont l’ouvrage décrit les « Trois écologies », mentale, sociale et environnementale. L’« écosophie », cet engagement individuel à des valeurs éthiques, fait écho à la compassion, la solidarité, que l’encyclique veut impulser face au progrès économique mondialisé. François parle de la terre habitée et propose un texte œcuménique à la communauté spirituelle mondiale, dans lequel il se réfère à une écologie porteuse du sens de l’existence humaine.

Certes, l’Église n’a pas à se substituer à la politique, mais il faut fixer des limites infranchissables pour refuser le « business as usual », ce libre jeu des intérêts privés qui ne peuvent régler les problèmes des peuples. Dénonciation de l’inaction, de la faiblesse de la volonté, de la négligence coupable, vont de pair. Pour François, il y a un devoir impérieux d’intervenir à l’international comme au local, en s’inspirant de la politique du bien commun que défendait par exemple Saint Thomas d’Aquin. Des solutions négociées sont possibles par la voie démocratique.

Le Nord doit payer sa dette écologique

Curieusement, l’encyclique s’inspire aussi d’un texte antérieur publié au début des années 2000 adopté par l’Unesco (mais pas par l’ONU) : la « Charte de la Terre », ou « Earth Charter », financée par la Fondation Rockefeller, associant des franciscains, des protestants et soutenue par l’ancien dirigeant russe Mikhaïl Gorbatchev. Les deux textes iréniques aspirent à la paix.

Mais l’encyclique n’en reste pas là et va plus loin. La polarisation Nord-Sud, fortement identifiée par le pape, pointe la responsabilité historique du Nord industrialisé, dans le changement climatique. Elle fustige donc un attachement négatif au tout-consommation. La dette écologique doit être payée par le Nord.

Et c’est ainsi que cette encyclique rend des catholiques sceptiques, voire hostiles : François est montré comme proche des idées des écologistes, de Greenpeace, de l’extrême-gauche argentine. Le pape devrait s’occuper davantage de théologie que de politique, considérée comme hors du champ d’action de l’Église. A tort, le pape se consacre plus à l’extérieur de celle-ci qu’à l’intérieur. Le texte proposé est qualifié de verbeux. Rideau !

François le bousculeur de conservatismes

Malgré tout, ce texte éloigné des préoccupations théologiques a poussé d’autres catholiques à lire, pour la première fois de leur vie, une encyclique. Et le cardinal André Vingt-Trois s’appuyant sur le texte accompagne même le pape dans son combat : « Tous les hommes, toutes les femmes de bonne volonté, au premier chef, nous, catholiques, nous avons à changer notre mode de vie. Le moteur de ce changement n’est pas la peur d’une catastrophe naturelle fatale à notre humanité, mais la conscience de notre responsabilité d’êtres humains… Notre cosmos est abimé mais tous n’en souffrent pas également. Les pauvres en supportent davantage les conséquences que les riches ». Et de publier un livret pour « aider chacun individuellement, en groupes, à voir ce qu’il peut changer dans sa manière d’agir, de consommer, de se transporter, de se loger, dans sa vie professionnelle et sociale ». L’Action Catholique Ouvrière a à ce titre publié un dossier-support de réflexion.

François bouscule donc les lignes. Sans aucun doute avec une volonté de s’inscrire dans un XXIe siècle résolument novateur, tourné vers les êtres humains et l’accomplissement de leur vie. L’ex-cardinal Jorge Mario Bergoglio n’a pas hésité à souligner la nécessité des transports collectifs à Buenos-Aires sa ville d’adoption, en prenant en compte les préoccupations environnementales. Mais il a pris garde de mettre en parallèle la nécessaire dignité des déshérités à respecter , face à la vétusté des infrastructures.

Alain Roumestand
Alain Roumestand – Une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse, animateur radio, formateur d’élus, syndicaliste, rédacteur presse de l’Education Nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.

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