« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Maria Salvo, 95 ans et toujours le poing levé

Maria Salvo. Photo Thomas Durand

Maria Salvo. Photo Thomas Durand

Maria Salvo, 95 ans, a passé la majeure partie de sa vie en clandestinité, 16 ans en prison durant le franquisme, deux ans en camp d’internement au Pouliguen. À sa libération en 1957, elle retourne en clandestinité en Catalogne, alors qu’elle risque la prison à nouveau, voire pire… Jusqu’à aujourd’hui, bien que l’une de ses mains empoigne souvent une canne, l’autre reste serrée vers le ciel.

Il est compliqué de rencontrer Maria, depuis novembre son agenda est toujours complet malgré ses 95 ans. De fait, lorsqu’on l’a au bout du fil, on pense s’être trompé de numéro, tant sa voix est pleine d’énergie. C’est aussi vrai en personne bien que certains traits marquent un peu plus le poids des années. On a alors du mal à s’imaginer que la vie de Maria Salvo soit celle d’une militante et résistante qui n’a jamais arrêté de croire et de lutter pour son idéal. Non, quand Maria ouvre la porte, on voit simplement une dame aux cheveux blancs et un grand sourire qui vous invite à entrer. Par contre, c’est elle qui pose les questions la première et il est conseillé d’y répondre, sans s’en amuser. Une fois en confiance, elle peut commencer à raconter son histoire. Comme elle le dit, elle « n’est pas là pour écrire ou juger le déroulé des événements », mais elle accepte de « raconter ce qui lui est arrivé ».

Maria naît en 1920, son enfance se passe comme celle de ses congénères durant les années de dictature de Primo de Rivera. Si elle est trop jeune pour comprendre ce que cela signifie, elle va vite noter la différence avec la république. A l’époque, les sœurs ne faisaient plus l’école – l’Église et l’État furent séparés… Ce jour-là en particulier a marqué Maria : le mur qui séparait garçons et filles à l’école fut retiré et tous désormais étudiaient ensemble. Elle continua d’apprendre à 13 ans, dans les ateneus ouvriers (sorte de centres culturels permettant l’autoformation), mais n’alla plus à l’église et grandit comme une femme libre, détachée de la culture patriarcale de l’époque précédente et de celle qui suivra, ce qui rendit son existence à sa sortie de prison en 1957 encore plus marginale.

Lors du coup d’État de Franco et du début de la guerre civile, Maria avait 16 ans. Elle s’était engagée du côté républicain, chez les communistes. Elle se souvient encore de ces mois à Barcelone sans pouvoir politique, mais avec des assemblées… « On ne savait rien, on n’avait pas d’expérience, mais énormément d’enthousiasme. Il a fallu tout faire : les hôpitaux, les écoles, la défense ». Travailler pendant la journée et s’instruire le soir, c’est tout une génération qui accédait d’un coup au savoir. Mais cela ne dura qu’un temps, car Barcelone fut rapidement en proie aux luttes entre différents mouvements, jusqu’à ce que survienne la défaite. La longue marche vers la France, l’exil. Car, pour Maria, il s’agissait bien d’un exil : « J’aime bien la France, mais l’idée fut toujours de revenir en Espagne et de reprendre la lutte, c’était une défaite mais nous n’avons jamais été vaincus ».

Son ami Lluiz Marti Bielsa en est un parfait exemple : il participa à la guerre civile côté républicain à Barcelone, puis à la résistance française durant la guerre, libéra Paris et revint lutter en Espagne dès 1945, contre l’accord des vainqueurs, pour continuer son combat contre le fascisme, avant de terminer lui aussi en prison.

L’arrivée en France fut dure, car elle s’attendait à être mieux reçue de la part d’une autre république, celle des droits de l’homme, de la « liberté ». Même si elle reconnaît qu’il y eut des Français solidaires, « ils n’avaient pas le droit de nous aider, encore moins sous l’occupation ». Jusqu’en 1941, elle sera internée dans un camp pour réfugiés espagnols au Pouliguen. Ces derniers réclameront, en vain, de participer avec les Français à la lutte contre le nazisme. Après la défaite, certains sont réquisitionnés pour remplacer la main-d’œuvre manquante. Les jeunes, les enfants et les vieux, eux, furent piégés… Alors qu’on déclare les renvoyer vers le sud, où la qualité de vie serait meilleure pour eux, ils sont renvoyés en Espagne. La police française remet Maria et ses compagnons entre les mains de la « guardia civil ».

S’ensuivent 16 années de prison durant lesquels ses camarades de cellule deviendront sa seconde famille. Même si, parfois, en se remémorant tout cela, des larmes perlent au bord des paupières, Maria réaffirme clairement : « Jamais nous n’avons cessé de croire que l’on sortirait un jour et que l’on prendrait notre revanche. Nous n’avons jamais accepté l’idée d’avoir perdu. Sans cela et sans les gestes qui nous permettaient de garder l’estime de soi, nous n’aurions pas résisté à ces seize années ». La solidarité entre détenues fut primordiale : « Les châtiments individuels n’existaient pas, car nous étions solidaires et nous nous associons toutes à la punition que l’une d’entre nous devait recevoir ». Elle ne fut jamais autant occupée de sa vie qu’en prison, car si pendant la journée elle et ses camarades accomplissaient les tâches obligatoires, la nuit, elles étudiaient : « Franco eut la grande idée de nous regrouper entre rouges, les femmes à Ségovie, les hommes à Burgos. On appelait ces prisons les universités rouges parce qu’on apprenait tout. Nos professeures, elles-mêmes détenues, nous donnaient des devoirs et nous étudions à lueur de la bougie ». Ce qui n’aida pas non plus sa réinsertion : « Je me suis sentie plus enfermée en dehors de la prison que dedans, où nous étions entre nous, où nous pratiquions un communisme primitif. La société dans laquelle je revenais une fois libre n’avait plus rien à voir avec moi. Il était en plus très compliqué de travailler compte tenu de mes antécédents ».

Maria reprendra malgré tout son chemin pour continuer la lutte contre le régime franquiste en revenant clandestinement en Catalogne pour militer au sein du PSUC (Parti socialiste unifié de Catalogne). Un activisme qu’elle partage depuis avec son entourage. Avec des amis, Maria a fondé l’association des femmes de 36 et fut présidente de l’association des ex-prisonniers catalans. Jusqu’à aujourd’hui, elle n’a jamais cessé de croire en son idéal. Elle a pu inspirer les jeunes générations à l’image d’Ada Colau, la maire de Barcelone, qui la cite en exemple et souhaiterait avoir des portraits de femmes comme elle dans sa mairie, plutôt que celui du roi. Maria était présente sur la liste de Barcelona en Comú (Barcelone en commun, le mouvement d’Ada Colau), à la dernière place, « celle de la rock star », comme disent certains. Une preuve de plus de l’influence de son engagement auprès des nouvelles générations, bien qu’en Espagne la résistance au franquisme ne soit toujours pas reconnue officiellement, comme l’est la résistance au nazisme en France.

Article publié le 22 avril 2016

Thomas Durand
Journaliste en formation à Barcelone après des études en sciences politiques. Spécialisé dans l’étude des mouvements sociaux et politiques.

1 commentaire

  1. Sylvie Lachaume

    14 mai 2016 à 22 h 49 min

    Très bon article. Merci, pour partager votre travail.

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