Expliquer, est-ce justifier ?

Au lendemain des attentats sur le sol français, le Premier ministre Manuel Valls déclarait que tenter d'expliquer ces actes, "c'était déjà vouloir un peu excuser". Photo Ian Langsdon/Epa/Maxppp

Au lendemain des attentats sur le sol français, le Premier ministre Manuel Valls déclarait que tenter d'expliquer ces actes, "c'était déjà vouloir un peu excuser". Photo Ian Langsdon/Epa/Maxppp

PHILOS

Tous les mois, The Dissident vous propose d’explorer un autre temps de l’actualité, celui de la philosophie, à travers les réflexions d’Eric Delassus, professeur agrégé et docteur en philosophie.

Suite aux attentats terroristes dans lesquels étaient impliqués un certain nombre de jeunes Français partis rejoindre les forces de l’État islamique, une polémique s’est développée afin de savoir s’il fallait ou non chercher à expliquer les raisons d’un tel phénomène. En effet, à ceux qui s’interrogeaient sur les raisons qui peuvent conduire certains jeunes à accomplir des actes aussi terrifiants et inhumains, certains responsables politiques ont répondu que chercher à expliquer, c’était déjà justifier. Mais, y a-t-il vraiment lieu de polémiquer sur une telle question ? Cette assimilation entre expliquer et justifier ne repose-t-elle pas sur une confusion des ordres comparable à celle que dénonce Pascal, lorsqu’il qualifie de ridicules ceux qui confondent les ordres du corps, celui de l’esprit ou de la raison et celui du cœur ou de la charité :

De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d’un autre ordre surnaturel. (Pascal, Pensées 308)

Le principe de cette confusion des ordres est d’ailleurs repris par André Comte-Sponville – sans référence au surnaturel, il convient de le préciser – dans son livre Le capitalisme est-il moral ? lorsqu’il distingue l’ordre technoscientifique, l’ordre juridico-politique et l’ordre moral, puis l’ordre éthique. En ces domaines, le ridicule qui procède de la confusion des ordres peut conduire à la barbarie, comme cela peut être le cas lorsque l’on réduit les phénomènes sociaux à leur dimension économique en oubliant les ordres du droit, de la morale et de l’éthique.

Comprendre les actions des hommes

Si l’on considère comme Spinoza que l’homme n’est pas dans la nature « comme un État dans l’État » (Spinoza, Éthique, préface de la Troisième Partie) et qu’il est soumis comme toutes les autres choses au principe de causalité, tout comportement humain quel qu’il soit est explicable dans la mesure où il n’est pas apparu ex nihilo. Aussi, une approche technoscientifique nécessite-t-elle une recherche des causes sociales et psychologiques pouvant expliquer de tels comportements. Il s’agit ici d’appliquer la règle spinoziste qui recommande de « ne pas rire des actions des hommes, ne pas les déplorer, encore moins les maudire, mais seulement les comprendre » (Spinoza, Traité Politique). Aussi, n’y a-t-il rien d’incongru à vouloir comprendre, à partir d’éléments d’ordre sociologique ou psychologique, les raisons qui ont pu conduire certains jeunes, qu’apparemment rien ne prédisposait à faire ce choix, à rejoindre des forces de mort et de haine pour tuer des innocents. Si l’on veut remédier à cette situation, il faut nécessairement en comprendre les causes. En effet, la démarche scientifique permet non seulement d’identifier les causes d’un phénomène, mais également d’utiliser cette connaissance pour tenter d’en enrayer les effets en mettant en place des mesures préventives adéquates.

Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas également prévoir des mesures répressives pour ceux qui ont transgressé la loi, mais cela relève alors de l’ordre juridico-politique. Il n’y a pas lieu ici d’opposer prévention et répression, comme si l’une empêchait l’autre. D’une part, chacune de ces démarches relève d’un ordre différent. D’autre part, préférer l’une à l’autre reviendrait à considérer qu’il est souhaitable de se couper une main pour mieux utiliser l’autre, ce qui est totalement absurde. Ainsi, s’il est vrai que d’un point de vue technoscientifique, il est indispensable pour agir sur un phénomène, quel qu’il soit, d’en déterminer les causes, il est également incontestable que, du point de vue juridico-politique, il est indispensable de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour faire respecter la loi. L’ordre juridico-politique ne vise pas, comme c’est le cas de la science, la vérité : son objectif est la justice.

Comme le souligne Aristote dans le livre V d’Éthique à Nicomaque, la justice consiste à faire régner l’ordre et respecter l’égalité entre les citoyens dans la cité. Il s’agit d’instaurer et de faire respecter des lois qui permettent aux citoyens de vivre en bonne intelligence à l’intérieur du corps social. Est donc considéré comme injuste tout acte qui porte atteinte à l’intégrité morale ou physique des personnes et qui en conséquence rompt, pour utiliser une expression chère à Jean-Jacques Rousseau, le contrat social par lequel la multitude s’est constituée en corps politique. Dans la logique de cet ordre, un acte, même s’il peut s’expliquer selon la rationalité scientifique, ne s’en trouve pas justifié, puisque, quoi qu’il en soit, il contrevient à la loi et doit être condamné de façon à neutraliser ou corriger les forces qui introduisent la violence et la sédition dans la société. L’explication de l’acte, la compréhension de la nature des causes qui l’ont entraîné, peuvent éclairer le jugement de ceux qui ont à rendre la justice, mais elles ne rendront pas l’acte légal ou légitime pour autant. Ces explications peuvent néanmoins permettre de moduler la décision des juges, selon qu’ils considèrent que celui qui a commis le crime ou le délit peut bénéficier de circonstances atténuantes ou, au contraire, voir sa peine alourdie en raison de circonstances aggravantes. Il s’agit ici de décider et d’agir en vue de l’intérêt général. Il ne s’agit ni de vengeance ni de morale.

La morale, quant à elle, appartient à un ordre qui concerne nos devoirs les uns envers les autres, elle relève également d’une loi, mais qui n’est pas de même nature que la loi juridique.

La loi juridique est définie en fonction d’un intérêt, celui de la Cité, et qui la transgresse encourt une sanction. La loi morale, comme l’a exposé Kant, me demande d’agir de manière désintéressée, c’est-à-dire sans espoir d’un quelconque bénéfice ou d’une récompense, mais sans crainte non plus d’être puni. Lorsque j’agis moralement, j’agis uniquement pour faire le bien sans autre souci que de faire le bien. Mon acte n’a d’autre fin que d’agir humainement pour le bien de l’humanité, il obéit à l’impératif catégorique qui consiste, selon Kant, à toujours agir de telle sorte que l’on considère l’humanité, en sa personne comme en celle d’autrui, jamais simplement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin. De ce point de vue, même si selon une approche scientifique mon acte peut s’expliquer, du point de vue morale, il ne se justifie pas s’il ne procède pas du respect de cette obligation.

Adapter la loi à la réalité

À l’ordre de la morale, André Comte-Sponville ajoute également l’ordre éthique, qui ne procède pas du devoir, mais de l’amour. D’un amour des hommes les uns envers les autres qui les conduit à agir de manière adéquate, non plus par devoir, mais spontanément parce que celui qui le ressent est parvenu à un degré de sagesse tel qu’il ne peut que désirer le bien. Mais une telle sagesse ne vaut que pour ceux qui ont eu la possibilité d’accomplir des parcours comparables à ceux de génies comme Aristote, Spinoza ou Kant et il serait ridicule de vouloir tout régler en ne se référant qu’à ce seul ordre. On peut toujours réclamer plus d’amour parmi les hommes, cela n’a jamais réglé aucun problème.

Expliquer ce n’est donc pas justifier, ces deux concepts appartiennent à des ordres différents et procèdent de points de vue distincts. Certes, chaque ordre joue son rôle, mais il serait ridicule de les confondre ou de vouloir réduire les approches que chaque ordre implique à une seule. On ne peut se limiter à l’explication technoscientifique – cela pourrait d’ailleurs conduire à une certaine forme de barbarie puisque l’homme s’y trouverait réduit à l’état d’objet – il faut aussi lorsqu’un crime a été commis que la justice joue son rôle et que la morale nous fasse prendre conscience de nos devoirs tant que nous n’avons pas atteint l’ordre éthique qui constitue le couronnement de la sagesse – c’est là aussi que se situe ce qui fait notre humanité. Mais on ne peut non plus limiter l’approche du problème à sa dimension juridico-politique. Il serait ridicule de s’interdire de recourir à un moyen de lutte contre le crime : non seulement cela nuirait à la mise en place des politiques préventives efficaces, mais ce serait également renoncer à la connaissance des éléments indispensables à l’élaboration des lois et à leur application équitable. Si ces ordres sont distincts, ils ne sont pas sans lien. La loi se doit d’être adaptée à la réalité et d’être appliquée en fonction des circonstances singulières qui entourent l’acte qu’il faut juger.

Pour aller plus loin

Blaise pascale, Pensées.

André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il morale ?

Spinoza, Éthique.

Spinoza, Traité Politique.

Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre V sur la justice.

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social.

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs.

Kant, Critique de la raison pratique.

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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