Almamy Kanouté: « Fusionnons les luttes pour faire trembler les cols blancs ! »

Almamy Kanouté, place de la République à Paris. Photo Stéphane Burlot

Almamy Kanouté, place de la République à Paris. Photo Stéphane Burlot

Fondateur du mouvement politique Émergence, Almamy Kanouté est l’un des hauts-parleurs des quartiers populaires. Sa voix forte a porté dans l’agora de Nuit debout. Rencontre.

Avec sa taille de colosse, sa barbe taillée, qui lui doit son pseudo de Barb Panther sur Twitter, Almany Kanouté, 36 ans, est bien connu au sein des réseaux militants. Depuis des années, cet éducateur vivant à Fresnes, dans le Val-de-Marne, intervient dans toute la France. Son objectif : sensibiliser la jeunesse des quartiers populaires sur diverses thématiques. Au sein de l’association Rézus, il a réalisé l’an dernier dans un collège francilien un reportage dont le titre en dit long sur le malaise de cette jeunesse : « Allo Marianne bobo ». Sans prétendre être un porte-parole ou un « expert » de la banlieue, son parcours d’acteur de terrain le rend audible et crédible auprès des quartiers. Et au-delà. Quand le mouvement composite Nuit debout s’est installé place de la République à Paris, suite à la manifestation du 31 mars contre la loi El-Khomri, Almamy est venu tout de suite, poussé par la curiosité :

« J’ai voulu voir de plus près plutôt que de me fier à ce que les médias véhiculent. D’entrée de jeu, la volonté affichée de convergence des luttes m’a parlé. Depuis que je milite, j’ai fait le tour de ce milieu qui est très segmenté. J’ai vu des organisations s’enfermer sur leur particularités. Ça arrange nos gouvernants que chacun ne se préoccupe que de ses petites frontières. Je suis pour qu’on se retrouve en masse à chaque mobilisation, que ce soit sur l’islamophobie, la négrophobie, le chômage… Des questions qui font partie du quotidien des quartiers populaires. On n’a pas attendu la loi El-Khomri pour se rendre compte que ce gouvernement essaie d’arranger au mieux le patronat, par le biais du MEDEF. »

 

 

La chemise des cols blancs

Le 20 avril à la Bourse du travail, dans une salle à la jauge saturée, Almamy Kanouté est intervenu après Serge Halimi lors d’une soirée organisée par le journal Fakir de François Ruffin, sur le devenir du mouvement Nuit debout. Contrastant avec le directeur du Monde diplomatique qui lisait ses notes, Almamy a improvisé un speech brut de décoffrage. Pour lui, la solution c’est de se débarrasser des « cols blancs ». Qui sont-ils ? «Toute la classe politique, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, le milieu de la finance. Le fameux 1% de ceux qui détiennent les groupes de presse, les grandes entreprises. Ceux qui donnent le tempo. Ça les arrange que l’on ne soient pas soudés pour se lever d’un même front. » Almamy le clame, il ne faut pas hésiter à arracher la chemise des DRH d’Air France, en référence à ce conflit social qui remonte à octobre 2015 :

« Ce qui s’est passé est symbolique. Il y a eu un ras-le-bol sous le coup de l’émotion. Il est temps d’arriver à de nouvelles formes d’action. On nous parle de pacifisme et de non-violence. Mais à un moment donné il faut arrêter de tendre la joue droite ou la gauche. Il faut qu’on se défende un minimum. On ne doit plus laisser passer certaines choses. On peut réussir à les bousculer et les faire trembler suffisamment pour qu’ils retirent leur chemise d’eux-mêmes. Et s’ils ont besoin d’un coup de main on le leur donnera!»

Pour Almamy, la défiance vis à vis des institutions vient de sa propre expérience sur le plan local, à Fresnes : « En voulant fonder une association qui fédère les quartiers, j’ai subi le mépris des cols blancs de ma ville. J’ai aussi pris conscience de la force de notre jeunesse. » Pour créer du lien social il a créé l’association 83ème avenue en 2002. Un pari réussi sur le plan local mais qui a trouvé ses limites à cause de la récupération politique : « Je vais devoir m’en détacher car il y a une nouvelle dynamique au sein de l’association. Le député-maire PS de Fresnes Jean-Jacques Bridey a essayé à plusieurs reprises de subventionner ou de donner une part de sa réserve parlementaire à cette association. J’ai toujours refusé un soutien quelconque de sa part car j’ai toujours  condamné le clientélisme. Le fait de distribuer des subventions afin de se mettre des réserves de voix dans la poche. Mais pour ne pas freiner la réalisation de projets pour les nouvelles générations et par éthique, j’ai décidé de me concentrer uniquement sur les actions politiques. Le terrain est tellement gangréné par le clientélisme qu’à moi seul, je ne peux pas faire le poids face aux stratégies politiques des cols blancs. »

 

Hashtag Banlieues debout

Si le hashtag Banlieues debout créé par des militants de l’association Créteil.0 a été très suivi sur les réseaux sociaux, le mouvement Nuit debout peine encore à essaimer en banlieue.

« J’ai des connaissances en banlieue qui restent pessimistes. On a peur que ce mouvement finisse happé par un parti traditionnel ou une institution. Pour le moment, ils observent. Ils suivent. Je pense que ça va s’installer tout doucement. On provoque les choses mais il ne faut jamais forcer, analyse t-il. C’est tout à fait normal, parce que lorsque ça brûle ou qu’il y a des mobilisations dans nos quartiers, la majorité des Parisiens n’expriment jamais un signe de solidarité ou de convergence des luttes. L’effort doit venir des deux côtés. J’ai fait l’effort d’aller voir ce qu’il se passait au delà de mon quartier. A partir de ce jour-là, je me suis rendu compte que par le dialogue, par la curiosité et surtout la volonté de faire bouger les choses, de rencontrer, de débattre, on en tire des résultats très positifs. »

Banlieues debout s’est concrétisé dans plusieurs villes de Seine-Saint-Denis comme Saint-Denis, Montreuil, Pantin… et dernièrement à Mantes-la-Jolie dans les Yvelines. Pour autant, Almamy Kanouté garde du recul :

« Malgré ces tentatives en banlieue, pour l’instant j’observe qu’il y a encore trop d’entre-soi. Ce sont des réseaux militants, des gens qui ont l’habitude de se mobiliser. Alors que sur la place de la République, j’ai constaté que des gens qui n’étaient pas mobilisés d’habitude sont venus par curiosité. Naturellement, des gens viennent, s’installent. Chacun présente ses revendications. C’est un grand marché des différentes luttes. C’est ça qui est beau à voir. Maintenant la deuxième étape c’est : qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? En attendant que tout le monde arrive sur la place, on doit y voir un peu plus clair. »

Et pour cela, Almamy a fait des propositions concrètes sur les violences policières qui touchent les banlieues, régulièrement dénoncées par le collectif « Urgence la police assassine ! », mais aussi les manifestations sévèrement réprimées par les CRS :

« Suite à l’affaire de la famille Kraiker de Pantin, dont la mère et le fils ont été victimes d’agressions policières l’an dernier, j’ai proposé de créer des brigades de vigilance citoyennes pour surveiller les mauvais agissements de certains policiers qui pensent être au-dessus de la loi. C’est un système qui existe déjà aux États-Unis et au Canada avec le réseau militant Copwatch. Il y a des choses qui fonctionnent très bien. On n’a rien à inventer. Il faut juste mettre en application ce qui pour l’instant ne l’est pas encore. »

Les actions entreprises par le mouvement Nuit debout, comme de repeindre des distributeurs de la Société générale, mise en cause dans le scandale des Panama Papers, le laissent plus sceptique : « S’attaquer aux banque est symbolique. Mais les citoyens qui vivent en banlieue vont se dire : « J’ai besoin de ma banque pour retirer mes sous. Qu’est-ce qu’on propose à la place ? » Des alternatives comme les comptes sans banque sont en train de se développer. Il faut mettre ça sur pied, faire preuve de pédagogie pour préparer les gens. Il y a différentes formes d’actions à mettre en place avant de parler de Révolution. »

 

http://videos.leparisien.fr/video/evacuation-musclee-de-nuit-debout-place-de-la-republique-a-paris-29-04-2016-x47o7k2#xtref=

Émergence

Sur le plan politique, Almamy Kanouté a été tête de liste du mouvement Émergence aux élections régionales de 2010 et aux municipales de 2012 . Se voulant hors du radar des partis traditionnels, cette plate-forme, fusion de listes indépendantes qui ont émergé en 2008, a pour vocation de faire peser la voix de militants associatifs sur des sujets concrets culturels, citoyens, sportifs, d’immigration, de logement… « Ça fait plus de 30 ans que j’observe ce qu’il se passe entre la gauche et la droite. A un moment donné il faut stopper ce match de ping-pong perpétuel. Les seuls qui peuvent mettre fin à cette supercherie démocratique, c’est nous, la population. » Moins actif dernièrement, le mouvement qui a peiné à s’imposer dans des villes marquées par un fort taux d’abstention, comme Bondy en Seine-Saint-Denis, est toujours dans l’air : « On n’est pas en stand-by. On est continuellement en réflexion. Les gens de ce réseau sont toujours très actifs, très mobiles. Nous n’avons pas besoin de fonctionner avec un étendard ou des stickers comme pas mal d’organisations actuellement. Ce sont des gens qui se bougent au quotidien, localement, sur le plan régional ou national. Je suis persuadé qu’on réussira à en faire quelque chose. Une des étapes, c’est le passage aux urnes. Si on veut se débarrasser de ces cols blancs, on peut utiliser cette arme. À défaut d’avoir leur poids financier et médiatique, on peut cristalliser un mouvement de masse crédible. »

Désobéissance civile

Almamy veut aussi faire remonter la parole de ceux que l’on n’entend pas dans les médias : « Ces hauts-parleurs qu’on n’entend jamais ont, selon moi, toute leur place en tant qu’experts sur les plateaux télé. Ce qu’il se passe au sein de Nuit debout avec les plate-formes TV debout, Radio debout, Gratuit debout, est un bel exemple d’autonomie. À un moment donné, on ne va pas quémander les prises de parole. Il faut faire ce qu’il y a à faire pour véhiculer et partager des messages. »

Pour aller plus loin, la nécessité de fusionner les villes et les banlieues est reconnue par tous au sein du mouvement Nuit debout, qui a créé une commission banlieues : « Pour moi, la fusion englobe le milieu rural, les chauffeurs de taxis, les VTC… Pourquoi ne pas provoquer une fusion taxis et VTC contre les cols blancs ? Quand on regarde la situation de plus près, ce sont ces derniers qui l’ont provoqué. On a assisté au spectacle désolant de deux services à la personne, les VTC et les taxis, qui s’écharpent. En réalité, nos ennemis sont ceux qui ont créé cette situation. Au delà de la loi El-Khomri, on aura toujours affaire aux mêmes cols blancs qui continueront de nous imposer des limites à ne pas franchir. On doit appliquer le concept de désobéissance civile, former les gens, les informer et mettre en pratique. Il est grand temps de ne plus demander l’autorisation d’occuper des places ou d’avoir des tribunes. On doit le faire par et pour nous-mêmes ! »

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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