« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Travailler pour avoir un revenu, ou bien avoir un revenu pour travailler?

Une banderole pour une initiative européenne sur le revenu de base, à Bordeaux. Photo Mouvement français pour un revenu de base

Une banderole pour une initiative européenne sur le revenu de base, à Bordeaux. Photo Mouvement français pour un revenu de base

Faut-il travailler pour avoir un revenu, ou bien avoir un revenu pour travailler ? Cette question, The Dissident vous propose de l’explorer plus en avant dans les prochaines semaines, sous la forme d’une série articulée autour du concept du revenu de base.

Nous traversons depuis plusieurs années (voire décennies) une crise qui se manifeste de diverses manières, et dont les mouvements tels Nuit Debout, Occupy Wall Street, ou encore les ZAD en sont autant de symptômes qui, comme chez nous autres humains, sont censés annoncer que le corps (en l’occurrence social) est malade. Certains parlent de crise économique, d’autres de crise financière, ou encore de crise écologique, sociale, ou environnementale. En réalité, toutes ces dénominations ne sont que les interprétations d’une crise bien plus profonde, qui s’apparenterait à une crise de sens de notre existence, individuelle et collective. C’est dans ce contexte particulier que nous voyons réapparaitre certains sujets ayant trait à l’organisation de la société, qui seraient d’envergure à en faire vaciller le socle. C’est probablement le cas du revenu de base.

S’il fallait décrire le principe du revenu de base en une phrase, nous pourrions dire qu’il s’agit d’un revenu versé à chaque individu de la communauté le mettant en place, de manière régulière, universelle et inconditionnelle. Sur le papier, le revenu de base est plutôt déconcertant de simplicité et semble un concept descendu tout droit du royaume des utopies. La réalité est en fait plus complexe que cela. S’il est vrai que le revenu de base à des faux airs d’utopie, c’est qu’il questionne les liens de causalité et de dépendance entre trois grands concepts sur lesquels repose en partie notre contrat social et qui façonnent nos sociétés, à savoir le travail, la valeur et le revenu. Ces liens, bien que considérés comme immuables dans la vie quotidienne, peuvent être repensés sur le plus long terme. C’est ce que la réflexion sur le revenu de base invite à faire. Avant de discuter du revenu de base, nous allons donc parler de ces trois notions qui se trouvent au cœur de cette réflexion.

Au commencement était le troc, manière la plus grégaire d’organiser l’économie et les interactions entre les divers agents la constituant. Très rapidement sont apparus des symboles permettant de faciliter les échanges, donnant la possibilité de fractionner le fruit de son travail, et d’en différer la jouissance dans le temps. Avouons-le, c’est quand même pratique. C’est ce qu’on peut communément appeler la monnaie, qui est à scrupuleusement dissocier de la notion de valeur.

En effet, la valeur regroupe deux conceptions assez opposées, à savoir la conception objective de la valeur selon laquelle biens et services ont une valeur intrinsèque, et la valeur subjective. Pour les physiocrates (XVIIIe siècle), cette valeur était liée à la terre, puisque tous les biens et services venaient de celle-ci. Plus récemment, les économistes classiques comme Smith ou Ricardo défendaient encore l’existence d’une valeur objective, mais ils la reliaient non pas à la terre, mais au travail et à la rareté. La seconde conception, opposée à la première, est à la base de l’école néoclassique, notamment par l’approche marginaliste selon laquelle la valeur d’un bien dépend du temps, de l’espace et des personnes, et qu’elle est liée à l’utilité que chacun retire du bien considéré. Avec ce changement de paradigme, la valeur perd son caractère objectif.

Le travail, auquel fait appel la conception objective de la valeur, peut être défini comme une activité économique rémunérée aboutissant à la production de biens et de services intégrant ensuite les circuits de l’économie. Durant l’histoire des hommes, le travail n’a pas toujours été fait librement et contre rémunération, et aujourd’hui encore, le travail n’est pas nécessairement rémunéré, comme par exemple dans le cadre du bénévolat (on peut également questionner le fait qu’il soit fait librement). Ainsi, il est nécessaire de distinguer le travail donnant lieu à un revenu, et le travail ne donnant pas lieu à un revenu.

Enfin, jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, les revenus correspondaient à l’argent provenant des facteurs de production, c’est-à-dire soit du capital (patrimoine), soit du travail. Puis, sont apparus les revenus de transfert, c’est-à-dire l’ensemble des transferts sur lesquels est fondée la redistribution d’une partie des richesses. Donc, nous pouvons résumer les choses ainsi : pour vivre, les agents économiques doivent se procurer des biens et des services par l’intermédiaire de l’argent, celui-ci provenant soit de leur travail, soit de leur capital, soit de la redistribution (en laissant de côté le vol et l’aumône). Simplifions davantage en disant que le capital n’est rien d’autre que du travail passé et réinvesti, et cela devient : les agents économiques travaillent pour avoir un revenu, et ainsi subvenir à leurs besoins matériels.

Or, depuis la fin des années 1970, les sociétés modernes des pays industrialisés voient apparaître une nouvelle catégorie d’agents économiques, que l’on nomme chômeurs, qui ne bénéficient pas de revenu du travail, et doivent compter sur leur capital (quand ils en ont) et sur les revenus de transfert pour garantir leur sécurité matérielle. Pour la France, les revenus de transfert (prestations sociales) représentent près d’un tiers des revenus disponibles des ménages, et les revenus du travail, près de 60%. Ainsi, il y a des revenus ne reposant ni sur du travail présent, ni sur de l’accumulation de travail passé et transformé en capital (en réalité, ces transferts correspondraient au travail d’autres acteurs économiques que ceux qui en bénéficient).

De même, des études de l’INSEE ont montré qu’en 2010, les Français avaient effectué pour 60 milliards d’heures de travail domestique, qui représenteraient entre 15 et 71% du PIB français selon la méthode de valorisation. Il y a donc également, au sein même des foyers, du travail qui n’est pas rémunéré et donc ne contribuant pas au PIB. Cet aspect joue donc un rôle lors de la comparaison des pays à l’échelle internationale, car les pays dans lesquels les activités font plus souvent l’objet d’une rémunération (garde d’enfants, cuisine, ménage…) présentent probablement un PIB plus élevé, sans que cela n’ait nécessairement un impact positif sur le bien-être des ménages.

Ainsi, nous pouvons en conclure que le lien entre travail et revenu est d’ores et déjà plus que discutable, puisque du travail existe sans rémunération associée, qu’il s’agisse du bénévolat ou du travail domestique, et qu’à l’inverse, il existe des revenus qui ne reposent pas sur du travail (ces revenus représentent près d’un tiers du revenu des ménages français).

Enfin, pour terminer de planter le décor, il convient de se poser la question de notre « réelle » utilité économique. Je ne parle pas de notre utilité tout court, mais bien de notre utilité dans le cadre des activités marchandes autour des biens et services que nous nous échangeons contre un paiement direct ou indirect. Il semble effectivement que notre consommation soit devenue bien plus essentielle à l’économie que notre production, à mesure que le travail humain a été remplacé par du travail mécanisé, puis robotisé. D’ailleurs, la grève générale qui pourrait effrayer les dirigeants serait probablement une grève de la consommation plutôt que de la production…

Ainsi, pour les travailleurs en col blanc qui se demandent parfois (voire souvent) comment se justifie leur salaire, ou bien qui se disent « qu’ils ont bien mérité leur salaire, après toutes les études qu’ils ont faites », le moment est peut-être venu de prendre un peu de recul et de comprendre que la valeur première de leur travail est d’avoir un prétexte pour leur verser un salaire qui sera dépensé et participera à faire tourner l’économie. Oui, notre salaire est avant tout lié au statut social que la société veut nous accorder et qui se reflète dans notre consommation. C’est aussi lié à ce que l’anthropologue américain David Graeber appelle les bullshit jobs, et c’est sans doute ce qui explique, en grande partie, l’actuelle vague de job-out, dans laquelle de plus en plus de gens quittent leur emploi « de bureau » (et open space) pour se tourner vers une activité dans laquelle la valeur de leur travail est plus tangible, que ce soit ébéniste, charpentier, menuisier ou tout autres métiers manuels.

Et vous, comment seraient vos journées si vous aviez effectivement un revenu garanti à vie ? Affaire à suivre…

Pierre Serkine
Pierre Serkine est ingénieur et économiste spécialisé sur la contrainte énergie-climat ainsi que dans les affaires européennes. Il travaille actuellement à Bruxelles, dans un partenariat public-privé européen dédié à l'innovation dans l'énergie. Il est également impliqué dans un projet entrepreneurial dans la digitalisation de l'énergie par et pour les citoyens.

1 commentaire

  1. Mélanie Talcott

    16 août 2016 à 10 h 27 min

    Bonjour
    Voilà, si je puis me permettre, un extrait de mon livre Les Microbes de Dieu où il est question d’une autre forme de revenu de base (il s’agit d’un dialogue argumenté entre deux protagonistes, l’un qui est pour et l’autre qui n’y croit pas trop ). Dans ce cas de figure, outre un salaire identique, les besoins vitaux de chacun sont couverts :
    « …cet apprentissage ne consiste qu’à réapprendre ce qui a toujours été présent en l’Homme, l’instinct et l’amour de soi. Mais tant qu’il se refusera à reconnaître que son bonheur dépend d’abord et avant tout de celui de son voisin, il sera dans la sphère de la vache folle. J’investis sur le potentiel de créativité que libère en lui le fait d’avoir ses besoins vitaux couverts, sinon cela signifierait que je ne crois pas au plaisir gratuit que procure celui de bien faire les choses. C’est une éducation à long terme, Anton. Par ce système, tu fiches par terre en l’Homme quelques pans psychiques qui participent à sa lente cristallisation. Le premier correspond à l’anxiété anticipative d’avoir un toit pour s’abriter ; le second, c’est l’obsession de gagner sa vie pour nourrir les siens ; le troisième d’avoir des enfants, de bien les éduquer et de leur assurer un meilleur avenir que le sien, puisque tout est actuellement valorisé en fonction de la possession de fichus diplômes ; et le dernier, le quatrième, c’est la santé… Mais dans cet appartement intime qu’il s’est patiemment construit, il n’y a que quatre pièces. Et elles sont toutes déjà occupées : le boulot, la voiture, les factures, le crédit, ses enfants et son couple. Que reste-t-il de libre pour lui ? Les toilettes et la salle de bain où il y a déjà quarante deux chaises et deux cent bricoles ! Alors oui, je préfère investir dans l’authenticité intime d’un individu que dans sa déontologie collective, sur laquelle il s’assied, le cul entre ses quarante deux chaises.
    – Exposé de cette façon, cela parait imparable…
    – Poussons le raisonnement un peu plus loin. Imagine maintenant que tu es dans un appartement dont les quatre pièces sont disponibles seulement pour ta famille et toi-même, puisque tu n’as plus à te préoccuper du reste. Que feras-tu ? Tu y réapprendras le plaisir de te lever le matin, avec au cœur la satisfaction de participer à un projet utile pour la communauté. Tu réapprendras le coopérativisme puisque tu ne seras plus en état d’hypnose par rapport à cette anxiété anticipative qui avant te consumait. Tu seras éminemment plus productif, parce que tu seras plus heureux. La communauté gagnera plus d’argent, parce que tu ne seras plus malade. Le civisme peut changer une société dans des proportions extraordinaires. Réfléchis une minute ! Tu es écrivain et tu as une maison, tu écris, c’est ce que tu fais le mieux, pendant qu’un autre fait du pain. Et c’est aussi important que celui qui exerce comme avocat ou cet autre qui distribue le courrier. L’économie ne devrait pas dépendre de l’argent qui est seulement un ticket d’échange ! Si tu lui ôtes son symbolisme de graduation compétitive sur notre échelle sociale, somme toute virtuelle, le rapport aux autres devient complètement différent. Si un paysan t’appelle sur la route et te demande de l’aider à ramasser son blé, parce que tu ne fais rien à ce moment là, tu le ramasseras parce que tu as compris cela. Un jour, ce même paysan vient dans ton village, et tu lui demandes de t’aider à peindre ta maison.
    – Que crois-tu, Anton, que pense une infirmière qui travaille dans un centre de Ming Men et qui bien qu’elle n’ait pas les capacités de gestionnaire ou de devenir médecin, gagne autant que le directeur ou que la femme de ménage ? C’est très important ! Un roi ne fait rien sans un cuisinier, une femme de ménage, l’ingénieur, l’ouvrier ou le maçon. Tous mangent et dorment et pourtant ils ne cultivent pas la terre ni ne fabriquent les draps où ils reposent. C’est précisément cette conscience qui donne vie à un corps de métier, au sens plein du compagnonnage. Ce système au sein de Ming Men gère l’économie à partir de ta capacité productive et créatrice, alors que dans l’autre, qualifié de démocratique, c’est une économie qui gère une capacité de résistance – « je vais au travail, mais je ne comprends pas ce que je fais et il me reste encore quatre heures à tirer » – et provoque stress, dépression, maladie et suicide.

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