« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Cambodge : l’agriculture pour réduire la pauvreté ?

Un paysan transporte des semis de riz à la rizière, en périphérie de Phnom Penh, Cambodge. Photo DR

Un paysan transporte des semis de riz à la rizière, en périphérie de Phnom Penh, Cambodge. Photo DR

Blogueur politique et cofondateur de Politikoffee, Ou Ritthy revient sur les dysfonctionnements de l’agriculture cambodgienne en prenant le cas de son village natal, Otapong (district de Bakang, province de Pursat), alors que le Cambodge connait actuellement une des plus graves sécheresses de son histoire récente.

Je garderai toujours ce souvenir des activités de mon enfance, il y a 15 ans. En tant que jeune garçon vivant dans un village isolé de la province de Pursat, j’avais pris l’habitude de me lever à 5h du matin pour promener mes vaches avec mon père jusqu’à la rizière. J’allais ensuite à l’école, puis je revenais l’après-midi pour surveiller le bétail. Mes deux sœurs alternaient quant à elle leurs rôles, entre la surveillance et l’alimentation des cochons à la maison. Nous aidions nos parents dans leurs travaux d’agriculteurs, et en même temps nous avions la possibilité d’aller à l’école.

Par le passé, plutôt que d’encourager les enfants à émigrer, les parents préféraient prendre leur progéniture avec eux pour l’agriculture, parce qu’à cette époque ils pouvaient en tirer des revenus. Les enfants pouvaient ainsi aller régulièrement en cours la moitié d’une journée, et passer l’autre moitié à élever du bétail ou travailler dans les rizières.

La Corée du Sud dans le viseur

Mais aujourd’hui, les paysans, en particulier à petite échelle, ne peuvent plus générer de profits via l’agriculture, notamment parce que cette dernière requiert désormais beaucoup de capital à investir dans des machines pour labourer, récolter, pomper l’eau, dans des engrais, etc. Autant de dépenses qui n’existaient pas auparavant. A cela s’ajoute le prix relativement faible des produits agricoles, qui ne fait qu’aggraver cette incapacité qu’ont les paysans à dégager des bénéfices.

En conséquence, les parents encouragent de nos jours leurs enfants, surtout les jeunes de l’enseignement secondaire, à arrêter leurs études et à commencer à chercher du travail dans les villes. Celles et ceux qui sont au lycée, ou qui en sont tout juste sortis, sont incitées à s’inscrire dans des classes sud-coréennes avec l’espoir d’être sélectionnés pour travailler en Corée du Sud. Sans exception, tous les ménages ayant un ou plusieurs enfants embauché là-bas finissent parmi les classes aisées. A l’inverse, ceux dont les enfants ont émigré en Thaïlande ou en Malaisie ne voient aucune amélioration financière.

Des paysans surendettés

Dans ma communauté, j’ai observé qu’au moins trois raisons principales contraignent, en plus, les paysans à s’endetter. Premièrement, des agriculteurs ayant mal calculé leurs coûts et bénéfices – comment vont-ils dégager des bénéfices à partir de telle ou telle dépense ? – empruntent de l’argent aux organismes de micro-finance pour investir dans l’agriculture, avec des taux d’intérêt élevés, allant de 1,4% à 2% par mois. Deuxièmement, les paysans empruntent à ces organismes et à des usuriers de quoi financer pour leurs enfants l’inscription aux classes coréennes, ou l’émigration en Thaïlande, en Malaisie, ou même à Phnom Penh dans les usines de textile. Enfin, ils s’endettent pour des évènements plus « sociaux » telles que les fêtes de mariage à organiser… ou à assister : les villageois dépensent en moyenne 8,75 à 15$ (7,6 à 13€) par participation à un mariage (en 2014, le revenu national brut par habitant était de 1020$ (885,6€), soit un salaire moyen d’environ 85$ (environ 73,8€) par mois, ndlr).

Pour les emprunts auprès d’usuriers, le taux d’intérêt monte jusqu’à 3% par mois. Si l’emprunteur ne paye ces intérêts à temps, ceux-ci sont dès lors considérés comme une nouvelle dette sur laquelle est fixé un nouveau taux d’intérêt. Les paysans ont ainsi de grandes chances de se surendetter à cause de prêts facile à obtenir, sans garantie requise. Pire encore, les inondations et sécheresses sont une autre cause régulière de désastres susceptibles de les endetter pour des années.

Les aubergines d'Otapong, au Cambodge, victimes de la sécheresse. Photo Ou Ritthy

Les aubergines d’Otapong, victimes de la sécheresse. Photo Ou Ritthy

Les principales ressources pour rembourser ces dettes proviennent seulement de l’agriculture ou de l‘envoi de fond des enfants émigrés. Mais alors que l’agriculture ne génère plus assez de revenu, les parents concentrent leurs espoirs sur les dons de leurs enfants, malgré l’irrégularité de leurs les salaires et la précarité de leur travail. J’ai pour ma part rencontré une dizaine d’ouvriers du textile à Phnom Penh : ils m’ont tous confié qu’ils doivent, chaque mois, envoyer 30 à 120$ (26 à environ 104€) à leurs parents en province, en fonction du nombre d’heures supplémentaires qu’ils travaillent. A ce titre, une augmentation du salaire des ouvriers du textiles, ou du salaire minimum en général, ne sera jamais de trop, compte tenu du fait que ces citoyens doivent régulièrement envoyer de l’argent à leurs parents pour effacer les dettes familiales.

En conclusion, je pense que seule l’agriculture est un secteur clé qui pourrait briser le cercle de la pauvreté des familles de paysans, et inciter par exemple ma communauté à s’orienter vers le développement durable. Le gouvernement doit allouer plus de budget dans les systèmes d’irrigation, dans la recherche et dans le développement des connaissances sur l’agriculture ou l’état du marché ; plus important encore, les agriculteurs doivent être bien informés des excès du climat de plus en plus nombreux (sécheresse, inondations), et éduqués pour s’y adapter.

Ou Ritthy
Blogueur et cofondateur de Politikoffee

Traduction Baptiste Duclos

http://politikoffee.com/

The Dissident
L'indécence et le courage de la liberté.

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