« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Internet ou le principe de Shiva

Une statue de Shiva à Bangalore. Photo Natesh Ramasamy

Une statue de Shiva à Bangalore. Photo Natesh Ramasamy

Nous vivons souvent des journées d’une densité que n’aurait pas imaginée Jules Verne ni reniée Herbert George Wells : les inventeurs de la science-fiction eux-mêmes n’en demandaient pas tant. Internet nous donne accès au monde, virtuel autant que réel. Nous nous déployons à tous les étages de l’existence, comme si la chose était normale. Déjeunant avec les uns, écrivant des mails aux autres, découvrant des amis sur Facebook, des amants sur Tinder, des écrivains sur Google, des images sur Instagram, des idées quelquefois, des occasions toujours.

Je me souviens d’une discussion avec un poète qui jouait les dandys, comme les poètes aiment un peu trop le faire. Il se targuait de son âge bientôt vénérable et de son anarchisme invérifiable pour proclamer n’avoir jamais touché un smartphone, ni même envisagé de s’en procurer. Tandis que des plus ou moins amis plutôt plus que moins effarés lui tombaient dessus à bras raccourcis, il jouissait de cette posture pseudo-réactionnaire qui lui allait mal, donc très bien – tant chacun sait qu’au royaume des poètes, l’oxymore est roi.

Tout aimer, tout embrasser, tout désirer

Très vite, la conversation prit une tournure inattendue. Ce n’était plus la modernité prétendue de l’objet qu’il refusait, mais l’envahissement potentiel qu’il induisait. Tout en lui s’effarouchait de pouvoir accéder à la plus secrète des connaissances en quelques clics. « On ne peut tout connaître, ce serait comme de ne rien connaître », assenait-il en jouant de l’éternelle opposition entre saupoudrage et forage.

Je n’étais pas d’accord et le fit savoir : car la bataille n’oppose plus les Anciens et les Modernes, mais les faux modestes et les vrais ogres. La question est alors de savoir si l’on peut tout désirer à la fois, tout tenir ensemble.

Or, je veux faire ce pari fou. La technologie n’est ni dangereuse ni miraculeuse en soi. Elle est ce qu’on en fait quand on la met au service d’une utopie – dangereuse ou miraculeuse. J’aime qu’elle nous ouvre et nous invente des espaces démesurés pour la connaissance incongrue. Je veux pouvoir vérifier sur Google les détails de la vie sexuelle des éléphants, les conséquences de l’éruption de 1902 de la montagne Pelée martiniquaise, les derniers travaux sur les cercles libertins et libertaires de l’Islam médiéval. Je veux regarder Barbara chantant devant son piano noir et des séquences rares d’Elle et lui ou D’amour et d’anarchie. Je veux tout savoir : tout aimer, tout embrasser, tout désirer.

Il n’y a aucune incompatibilité entre la profondeur et la surface. Je veux d’un monde où l’on navigue à vue et où l’on plonge à vif. Lire de la poésie au creux de la nuit et découvrir une chaîne Youtube en plein jour. C’est le principe de Shiva qu’il nous faut assumer. Pas à cause du cobra, du troisième œil ni même du lingam – ce phallus symbolisant la création. Non, Shiva pour les bras multiples, les personnalités secrètes, l’ubiquité possible. Internet nous offre sur un plateau la multiplication des mondes comme on promettait celle des pains, sauf que celle-là est vérifiable et reproductible.

La technologie ne sauve pas, elle transmute

Pas de béatitude pour autant : Internet transmute aussi la haine en jeu de société, floute les frontières entre la transmission du savoir et le colportage de rumeur, prépare de nouveaux modes de contrôle de la société potentiellement terrifiants.

Pourtant, je veux croire que Shiva saura se défendre. On ne renonce pas plus à l’Internet qu’à l’encyclopédie, à Skype qu’à l’électricité. L’éducation populaire, la diffusion de masse de la connaissance, peuvent trouver là des alliés redoutables. La culture ne meurt pas sous les coups de boutoir de la publicité.

Elle passera plus que jamais par les remparts indispensables que constituent les enseignants, ces intermédiaires entre la raison toujours impure et l’esprit toujours magique. Ils étaient passeurs, ils deviendront décrypteurs. Sans eux, le monde commun s’écroule. Avec eux, il prendra la forme que lui conféreront de nouvelles forces, à l’âge d’or de la curiosité tous azimuts. On se dispersera certes plus, mais on apprendra à se rassembler mieux.

C’est à condition de continuer à distinguer ce qui relève du fantasme et ce qui fait Histoire qu’Internet inventera des espaces de création et de liberté sans limite. Je veux des hackers qui sauront dénoncer les espionnages. Je veux des programmeurs qui sauront briser les codes qu’ils ont construit. Je veux des régulateurs qui interdiront aux algorithmes de Google de réordonner le monde à leur manière. Je veux des milliers de contributeurs à Wikipédia qui viendront sans cesse corriger les erreurs de leurs petits camarades.

Internet ne remplace rien du monde réel, ni le dictionnaire aux vieilles pages usées, ni les luttes sociales incarnées dans un rapport de force, ni la chair chaude et lubrique des corps entrelacés. Internet ne remplace pas mais augmente, ajoute, adjoint. Les technologies ne sauvent pas, elles transmutent.

Par elles, Shiva déploie ses bras en nous qui puisons à même le monde des brassées d’images et de possibles. On ne détruit pas plus la soif qu’on étanche le désir. Le principe de Shiva n’est que l’ombre portée de notre présence avide au monde : il faut juste vouloir des mains qui dansent dans la lumière sans pour autant escamoter le soleil.

Adeline Baldacchino est écrivain et magistrat à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de (Max-Pol Fouchet, Le feu la flamme, Michalon, 2013), La ferme des énarques (Michalon, 2015) et Michel Onfray ou l’intuition du monde (Le Passeur, 2016). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.

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