« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Des épices et des papiers

Illustration Jérémy Felkowski.

De nombreux  étrangers cherchent à se rendre en France, à la quête d’une vie meilleure. Arrivés sur le territoire, certains entrent en contact avec des associations pour qu’elles les aident à constituer des dossiers en vue de recevoir la fameuse carte de séjour. Un Graal qu’Évelyne*, fine cuisinière dans l’âme, a obtenu après un combat de plusieurs mois. Cette Camerounaise de 45 ans, émue, replonge dans ses souvenirs en sirotant un café, et nous livre un récit touchant, celui de ses mésaventures et de son installation en France.

Évelyne, debout, attend le bus. En cette soirée printanière, elle observe la circulation parisienne, pour passer le temps et laisser filer les secondes. Elle jette un œil à sa montre. Plus que huit minutes d’attente, me dit-elle. « On verra s’il est à l’heure », glissé-je, en souriant, faisant ainsi écho à notre conversation qui vient de se finir. Évelyne, Camerounaise de 45 ans, rit de bon cœur. Quelques minutes auparavant, elle m’avait appris qu’elle détestait cette expression. « On verra » rime, selon elle, avec incertitude et doute. C’est qu’elle a souvent entendu cette phrase dans sa vie au moment où l’étrangère attendait d’être régularisée, lui permettant de séjourner sur le territoire et de travailler. Et à chaque fois, cela avait une consonance négative.

En particulier, dans la bouche de son premier employeur, en France. Ce dernier est à l’origine de son exil, survenu il y a près de quinze ans. Le deal de l’époque ? Elle quitte son pays natal, laissant derrière elle, à trente ans, ses enfants, et devient gardienne de propriété dans le Sud de la France, pour s’occuper tant du ménage que de la cuisine d’une famille. Et, en retour, son employeur s’engage à la nourrir, la loger et à l’aider à constituer un dossier en vue d’une régularisation. Elle déménage, pleine d’espoir. Mais rien ne se déroulera comme convenu. Son employeur ne respectera jamais le contrat : « À chaque fois, on me répondait : “On verra”, se souvient-elle, aujourd’hui, les yeux embués de peine. Alors, j’ai attendu, attendu… plusieurs années, en continuant mon travail. » Jusqu’au jour où elle finit par se rendre compte qu’elle est victime d’« esclavage moderne ». Un terme qui la choque, encore actuellement.

Elle décide d’y mettre fin. Un beau matin, elle boucle sa valise et fuit, sans rien dire. Direction :  la gare la plus proche pour rejoindre, en train, la capitale. Et, pour le reste, on verra bien ? En tout cas, la famille qui l’emploie croit à une fugue, m’explique-t-elle. Elle en informe ensuite la police. « Celle-ci a dû lui dire qu’elle fait ce qu’elle veut. Elle est majeure… » En effet, Évelyne, libre, a tout à fait le droit de fuir… pour trouver un vrai travail. « Si on m’avait payée, je n’aurais pas sauté le pas » , se justifie cette femme blessée. A-t-elle souhaité se venger, plus tard ? Elle fait non de la tête. En effet, elle n’a pas entamé de démarche judiciaire, comme elle en avait le droit. Pas le courage, pas l’énergie nécessaire, pas sa priorité. Non, elle va plutôt frapper à la porte d’amis parisiens, rencontrés quelques années plus tôt « dans un parc ». Évelyne me raconte leur grande surprise quand elle leur a appris qu’elle n’était pas rétribuée pour sa mission. Cléments, ils lui offrent alors le gîte. « J’ai été nourrie, logée, blanchie », me raconte-t-elle, consciente de cette chance, qui lui évite ainsi de dormir dans la rue ou dans des foyers.

Elle ne sait pas encore qu’un parcours du combattant contre la machine administrative française l’attend. Des mois et des mois d’attente où on lui souffle encore à de nombreuses reprises : « On verra bien. » Une épreuve qui endurcit et forge un caractère. Je sens Évelyne forte et courageuse. En 2016, elle bénéficie d’une carte de séjour de 10 ans, qu’elle devra renouveler dans quatre ans. Et malgré les douleurs qu’elle ressent encore, elle lâche, sans souci. Et toujours avec le sourire : « La France a été accueillante pour moi, mais tout est très long, très pénible, car il faut tout prouver, notamment qu’on a bien travaillé… » Une occupation professionnelle, elle parvient à en trouver assez rapidement à Paris grâce à des connaissances. Deux fois par semaine, elle rend visite à une vieille dame, en fin de vie. Elle l’aide à manger, à se changer, à se laver, à se coucher. Mais elle ne confie pas tout à sa protégée, me rapporte-elle. « Parfois, je couchais cette dame, la saluait et, au lieu de partir, j’allongeais mes vêtements dans la salle de bain et me couchais. Le lendemain, je réveillais madame, qui ne s’était rendue compte de rien. »

Pourquoi passer la nuit à cet endroit si elle a un toit à disposition ? « Vous savez, j’avais envie de me débrouiller et de ne pas toujours compter sur mes amis… » C’est sa conscience, poursuit-elle, qui l’indique de ne pas « toujours les déranger ». Comme quand, hélas, elle découvre, que sa patiente s’est éteinte dans son lit. Le temps d’attendre le médecin, et il se fait trop tard. « À 21h, je n’ai pas osé rentrer chez mes amis  ; quand on vous loge, il vaut mieux arriver plus tôt… » Alors, elle s’allume une bougie pour la prière, puis s’assoupit dans la salle de bain. Évelyne continuera d’exercer en tant qu’auxiliaire de vie et accompagne toujours jeunes et moins jeunes, malades et handicapés, dans le besoin. « Comme je n’ai pu aider mes parents, j’essaye de le faire pour les autres », se justifie Évelyne, qui ajoute, avec le sourire : « N’ayant pas fait d’étude, je n’avais de toute façon pas beaucoup le choix… » Enfin, dit-elle, cela lui permet d’échanger et d’apprendre de ses patients qui lui parlent de leur histoire.

Illustration Jérémy Felkowski.

Illustration Jérémy Felkowski.

En tout cas, cela lui permet surtout d’être en mesure de déposer un dossier de candidature à la régularisation. Grâce à une connaissance, elle parvient à prendre contact avec l’association Réseau chrétien-immigrés (RCI) qui prend les choses en main. « Quand on ne connaît pas, c’est très difficile, surtout qu’il y a plusieurs possibilités… pour les demandes. » Chacun peut déposer une demande pour l’obtention d’une carte de séjour dédiée aux étudiants, mais aussi “salarié”, “travailleur temporaire”, ou, encore “vie privée, vie familiale” et “maladie”. Que choisir ? Quels documents fournir à l’administration ? Évelyne opte alors pour la carte de séjour “salarié”. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Elle a penché d’abord pour l’option “vie privée, familiale” – qui lui aurait permis de travailler –  puisqu’elle s’est mariée après avoir fui le domaine du Sud de la France. Et cela, avec un homme qui, malheureusement, est… décédé quatre mois après les échanges d’alliances. Pas de bol : la carte de séjour ne peut lui être délivrée, car il faut avoir vécu six mois avec son époux. Le  sort semble s’être acharné sur elle.

À ce moment-là, elle possède un récépissé, un document temporaire que la préfecture donne à ceux qui déposent une demande de première carte de séjour ou une demande de renouvellement de celle-ci. Tout ça, afin d’autoriser les candidats à séjourner en France durant l’examen de leur dossier. Mais, au bout de quelques temps, le récépissé n’est plus renouvelé. Et Évelyne de recevoir à son domicile dans la Haute-Marne – là où elle a partagé sa vie avec son défunt mari – un courrier recommandé de la part de la préfecture de police qui lui ordonne de quitter le territoire dans les trois mois. Cette OQTF, comme on dit dans le jargon, est sans appel et incite le propriétaire de son logement à ne pas lui prolonger le bail, sous prétexte que c’est son mari qui avait été premier locataire. « On me raconte que je n’avais plus d’attache ici…  » Évelyne, qui porte encore le nom de son compagnon, fait une pause dans son récit, une larme semble vouloir s’échapper de son œil. Je sens de la colère, outre la tristesse. « Tout ça, ce n’est pas de ma faute ! Je ne suis pas à l’origine du décès… »

Au commissariat de sa commune, on lui conseille… de s’en aller et de monter à Paris. « On m’a dit : “Je serai obligée de t’arrêter, sinon…” » Du coup, elle fuit à nouveau pour se cacher. Et croise la route de la personne qui va l’orienter vers l’association RCI. Pas évident : « La police m’appelait… On me disait qu’il fallait que je me rende au commissariat pour récupérer un courrier. Je répondais que je viendrais. Or, je ne suis pas venue, forcément. » L’association s’occupe d’elle : assez vite, la Camerounaise n’est plus expulsable et obtient, après une lutte acharnée, sa carte de séjour pour trois mois, puis pour un an, et au bout de trois années, on lui délivre le document lui laissant la possibilité de séjourner en France pendant dix ans. Le Graal ou presque. « Quand on obtient ses papiers, on a envie de sortir, de se promener dans la rue, comme tous les Français, de faire ses courses… » Devant moi, elle s’interroge, en sirotant son petit noir : « Qu’aurais-je fait sans l’association ? » Ces membres qui l’ont aidées administrativement sont devenues des amies.

Il y a notamment Nathalie Baschet, membre du RCI et coordinatrice du programme, Le goût de l’autre. À partir de 2008, celle-ci organise une fois par mois des repas entre Français et “migrants” à la mairie du 4e arrondissement de Paris, pour abattre les clichés. Elle cherche des cuisiniers bénévoles. Son amie Céline Dumont, qui a suivi le dossier d’Évelyne, organise une rencontre, puisque cette dernière aime beaucoup jouer au chef de brigade. Le courant passe de suite entre les deux femmes. Comme la situation de la Camerounaise de l’Ouest s’est régularisée, elle se pointe à une première soirée. L’idée lui plaît, car cela permet de rencontrer des personnes qu’elle n’a pas l’habitude, forcément, de croiser au quotidien.

Mais c’est surtout car elle prépare – avec gourmandise – les plats principaux des repas. Elle réitère l’expérience à de nombreuses reprises, pour faire découvrir la cuisine de son pays natal combinant dans l’assiette épices et condiments. Sans oublier d’inviter ses sauveurs parisiens, comme elle les appelle. « J’aime dresser une bonne table, servir de bons mets et regarder les gens manger », me glisse-t-elle. Il faut dire qu’Évelyne a appris à cuisiner très jeune. « Mes parents étaient très stricts : une fille doit savoir repasser et cuisiner, alors je suis passée aux fourneaux rapidement… » Je lui demande si elle a envie un jour d’ouvrir un restaurant. « Si j’avais de l’argent, pourquoi pas ? » Elle rit.
Non, en réalité, son rêve le plus fou n’est pas d’enfiler une toque de chef, mais d’obtenir la nationalité française. Ça, elle y pense en se levant chaque matin. C’est l’objectif ultime : « Faut que je commence à me renseigner… »  Et on verra bien, si ça marche. Évelyne y croit et son optimisme impressionne. Le combat se poursuit.

 * : Le prénom a été modifié. 

Philippe Lesaffre

Le Zéphyr
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