« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Joseph Andras : « Je place la poésie au-dessus de tout »

Une représentation de Fernand Iveton réalisée par Mustapha Boutadjine.

Une représentation de Fernand Iveton réalisée par Mustapha Boutadjine.

Un café non loin de la gare Saint-Lazare. C’est un grand garçon plutôt baraqué, cigarette à la main. Il arrive du Havre. Il porte un manteau militaire et des lunettes rondes. Ni un coquet ni un cabotin – s’il fallait l’inscrire dans une tradition, ce serait plutôt celle des bourrus et des têtus. Il s’étonne sincèrement et presque douloureusement de la surprise qu’a suscité son refus du prix Goncourt du premier roman. « Autour de moi, les amis, les camarades, tout le monde refuse la compétition et les honneurs : c’est la norme, la base. C’est tellement évident que leur hystérie me sidère. » Nous avions échangé quelques courriels, via son blog – mon idée fixe : parler de l’ancrage poétique que je croyais déceler dans son écriture. Pourquoi accepte-t-il de me rencontrer, de visu, alors qu’il l’a refusé à l’intégralité des médias ? « Je me méfie énormément de la presse dominante. Autant que de la télévision. Je n’ai aucune confiance en ces journalistes : je refuse de les rencontrer car mon éditeur m’a fait savoir que je ne pourrais pas relire mes propres propos avant parution, alors qu’ils peuvent les tordre ou les tronquer. Vous, vous m’avez parlé de poésie, pas de foire, et vous écrivez pour un petit site indépendant, militant : ce sont des espaces que je respecte vraiment. » Un peu brut, presque brutal au premier abord.

Ce qui l’intéresse, c’est la littérature quand elle fait corps avec l’homme, c’est-à-dire quand la poésie devient politique. Son roman est à son image : sans fioritures, mais non sans lyrisme. Il raconte un destin, celui de Fernand Iveton, le seul Européen guillotiné pendant la guerre d’Algérie, pour avoir posé une bombe dans un local désaffecté de l’usine où il était ouvrier et délégué syndical. La bombe fut désamorcée, mais Iveton condamné à mort et exécuté au petit matin du 11 février 1957. « Il n’était pas question de détruire par tous les moyens ; il n’était pas question d’attentat à la vie d’un individu » dira-t-il lors de son procès, rappelant qu’il s’était soigneusement assuré que l’engin ne pourrait blesser personne : il voulait provoquer une panne d’électricité pour attirer l’attention du gouvernement et prouver que des Français se considéraient aussi et autant comme algériens. Ni la raison politique – très faible mobilisation du Parti communiste auquel il appartenait pourtant –, ni la raison d’amour – avec la très belle présence d’Hélène, sa femme, dans tout le roman – ne suffiront à désamorcer la raison d’Etat : le président René Coty, soutenu par un certain François Mitterrand, garde des Sceaux, et par le président du Conseil Guy Mollet, refusèrent le recours en grâce. Ainsi finit le livre : « Il est cinq heures dix lorsque la tête de Fernand Iveton, numéro d’écrou 6101, trente ans, »… Discussion à cœur ouvert, où la grande et la petite Histoire tendent à se confondre.

Vous avez des formules, des audaces qui traduisent une longue fréquentation des poètes, un goût de la langue, de son rythme, de ses ruptures (Bonne nuit Hélène, dormez bien. Vous aussi. / Soleil en tessons brisés. / Brûle la capitale par coupes franches). Quelle place la poésie occupe-t-elle dans votre vie, en-dehors de ce roman lui-même ?

Une place au moins aussi importante que la prose ! D’ailleurs, les écrivains qui m’habitent ont, le plus souvent, la plume trempée dans la poésie même s’ils n’en écrivent pas. J’entends par là : la vibration, la musique, le rythme. Une phrase doit broncher, battre aux tempes. Je me relis énormément. Des heures et des jours entiers. L’écriture de De nos frères fut, en termes de temps, accaparée par la relecture davantage que par l’écriture proprement dite. Le son des lettres m’obsède : je me lis ou relis volontiers à voix haute, voire debout. J’ai besoin d’entendre les mots, ou à tout le moins de les chuchoter, de les sentir bouger. Je place la poésie au-dessus de tout en matière d’exigence : il n’y a rien de plus dur, il me semble, que de composer un bon poème. Les romans, la sculpture, les textes de théorie peuvent aller se rhabiller. Une mauvaise phrase, dans un bouquin, passe encore (les étals en sont farcis) ; un mauvais vers et tout s’effondre. La poésie ne pardonne rien : il y a des élans brillants ou des crises d’ennui et de rire. C’est bien pour ça que je conserve mes poèmes dans mes carnets ! Je ne me sens pas de franchir la porte…

Pas encore, mais qui sait… Qu’est-ce qu’un « grand vers », pour vous ? De ceux qui s’arriment à la mémoire ?

C’est un vers qui se maintient en vous et peut servir de boussole, même inconsciente. J’ai parfois, comment vous dire…, des « impressions poétiques », visuelles ou sonores, qui me restent lorsque j’écris de la prose. C’est assez diffus et je n’ai même pas forcément le nom de l’auteur en tête. Une couleur, une ligne mélodique… Tenez, j’ai écrit mon roman en pensant à tous ces « c » et ces « r » qui m’enchantent. Raclure, crinière, courroie… Crevé, contuse… J’aime leur tempo. C’était dans un coin de mon esprit. Et j’ai la faiblesse d’être un fou de métaphores… « Je dresserais des cathédrales de paroles sous l’œil bleu du mot ciel ». Sartre. « L’œil bleu du mot ciel » ! Là, Sartre est poète même s’il ne l’a jamais été officiellement. Et je ne peux plus décrire un ciel comme si de rien n’était, en sachant qu’il a commis cette phrase (comme on parle d’un crime, celui, ici, de l’innocence du ciel !). C’est ça que j’entends par la boussole poétique dont je vous parle. Le « sujet-verbe-complément » utilitaire me tombe des mains. Il m’est très difficile d’achever un roman s’il n’a pas de poésie en lui.

La notion de fraternité et celle de poésie ont-elles partie liées ?

Vous voyez Daumal ? Le Contre-ciel. « Il meurt, mon peuple, il se retourne dans sa peau ». Voilà. Il contracte en quelques mots ce qu’il m’a fallu étendre sur un livre entier pour dire la même chose… La littérature tire trop souvent à la ligne : j’évite les longs romans. Je préfère les coups de cutter. « Je traîne mon espoir étranglé à tes pieds, / toi qui n’es pas encore, / et moi qui ne suis plus. » Et vous pouvez disposer. Fondane raconte que la poésie cherche des amis et non un public : je suis assez sensible à ça, je crois. J’aurais pu ajouter « des camarades ». Ou « des frères ». Les auteurs que je lis, relis, souligne et resouligne dans les marges sont, pour l’essentiel, des ratés du monde littéraire : attention, je n’ai pas le fantasme de la malédiction, je sais tout l’imaginaire romantique qui se greffe sur l’échec et la perdition, ce n’est pas mon sujet… Je le dis froidement et sans vernis : je constate que les écrivains sans « public » me touchent et que je vis avec eux. Donc, fatalement, les poètes. Je préfère le petit nombre qui tient chaud, la proximité, le coin du feu plutôt que les amphithéâtres. C’est mon côté confrérie militante ! (rires)

Croyez-vous aussi, comme Jean-Pierre Siméon (directeur artistique du Printemps des poètes qui a reçu cette année le Goncourt de la poésie), que « la poésie sauvera le monde » ? Et que, d’une certaine manière, toute vraie poésie, ne serait-ce que par l’usage libertaire qu’elle fait du langage, est déjà politique au sens où elle bouleverse les normes, les injonctions, les habitudes ?

C’est amusant que vous me parliez de ça, car j’ai commencé un texte qui aborde ces questions – on verra si je le termine. Je me méfie de l’essentialisation de la poésie et de ce que Jacques Rancière appelle – je vous le dis de mémoire, ce n’est sans doute pas la formule précise – l’image d’Épinal de la poésie, comme intrinsèquement rebelle et libératrice. La poésie compte dans ses rangs des dandys, des fascistes et des aristocrates. Bien qu’elle ait donné au monde de grands révolutionnaires et qu’on ne puisse, historiquement, imaginer le moindre bouleversement de l’ordre social sans elle, la poésie n’est pas, pour des raisons de structures ou de travail sur la langue, nécessairement vouée à se ranger du côté de l’émancipation et de la lutte égalitaire. Je suis un peu sceptique lorsque je lis que le poète aurait un « rôle », une « mission », un « devoir ». Il me semble surtout qu’une tension profonde habite la poésie, même la plus réfractaire et hostile au cours des choses : son individualité. Le « je » du poète se prend souvent les pieds dans le tapis collectif. Les poètes sont généralement des atomes, des existences affirmées qui entrent, sans toujours le vouloir, en conflit avec la discipline qu’exige un changement politique durable. La formule de Jean-Pierre Siméon est plaisante, en ce qu’elle joue avec le mépris général qu’on porte aux rimailleurs : mais je crains d’être plus sombre que lui en la matière…

L’engagement politique, l’engagement littéraire et l’engagement amoureux forment dans ce livre une sorte de triangle fatal. Iveton lui-même, tout ouvrier et modeste qu’il soit, a le goût des mots et le sens de la formule juste – vous citez souvent de véritables lettres de lui. Qu’ont-elles en commun, ces trois mesures de l’intensité d’une vie ?

Vous venez d’y répondre : l’intensité. La politique, c’est la vie de la Cité, c’est la prise au monde, le poids ou, plus souvent, la mesure du cours des choses. Nous sommes des animaux sociaux : je tiens aux deux termes. Une existence dénuée du souci politique se résume à une condition biologique, à des besoins élémentaires et instinctifs. Le politikos fait d’un tas d’organes digestifs un homme. La littérature (je mets la poésie avec, comme « chose écrite »), c’est, j’y reviens, la vibration du monde : le monde en plus. Pas le superflu mais l’excédent qui aide parfois à rendre le monde supportable. Je ne compte plus le nombre de fois où, pour prendre une décision difficile, je songe à des auteurs ou à des livres, à ce qu’ils m’ont légué, appris. Je n’ai pas de formation en « humanités » ou en « sciences humaines », comme on dit, je n’ai que le BAC pour diplôme : il m’a donc fallu apprendre sur le tas, dans le plus grand désordre et sans professeurs. J’ai passé des années à dévorer tout ce que je pouvais : économie, poésie, philosophie, politique… Vraiment compulsivement, avec des livres partout. Je voulais sans doute compenser, par d’autres terrains, ce manque d’études (j’avais horreur des salles de classe). Je suis un mauvais spécialiste, dès lors, et mes lacunes sont nombreuses. Mais c’est, comme toujours, à textures multiples : c’est aussi une liberté. Je ne connais pas les codes, je ne suis pas otage des conventions académiques ou universitaires et la logique de « milieu » m’est étrangère. Quant à l’amour, inutile de vous en dire plus, vous le savez comme moi – en tout cas je vous l’espère ! Votre idée de triangle est belle. Névralgique, même. Si vous me retirez l’un des trois pans, j’aime mieux la fosse commune ! (rires)

A lire Iveton lui-même, ou encore les mots de son ami Henri Maillot, on a le sentiment qu’écrire juste et penser droit vont de pair. Est-ce une idée que vous assumeriez ?

Iveton et Maillot ont cette rectitude. Je confesse avoir de la tendresse pour ces tempéraments tendus vers un but. Quitte à la dureté, à l’ascèse. Même si Maillot et Iveton diffèrent grandement, psychologiquement parlant : le premier tient du moine-soldat quand le second est un bon vivant, amateur de danse et de foot. La verticalité m’importe et ces deux hommes, à qui l’on doit ajouter Hélène et leurs camarades de réseau, en étaient dépositaires. Les activistes politiques et les croyants savent très bien ce que je veux dire. Mais, que l’on se comprenne bien, je ne parle pas de saints ni de héros ! En disant cela, j’évoque seulement une conviction forte qui sangle un parcours, c’est-à-dire l’appuie – avec son lot de faiblesses, de tensions et de manquements, bien sûr. La Vertu robespierriste manque parfois de vie… J’aime quand Pasolini explique qu’il importe de taper toujours sur le même clou avec l’espoir de faire s’écrouler une maison, tout en avouant, ailleurs, sa lucidité tragique. L’écriture n’est jamais qu’une idée embrassant l’alphabet : les deux s’assument ainsi, dans un seul claquement de doigt.

Le texte semble traversé d’une double tension : puissamment lyrique d’un côté, volontairement dépouillé de l’autre – ne serait-ce que par la brièveté des phrases, le style parfois clinique alternant avec des images plus efflorescentes. Reflet d’un tempérament ou volonté délibérée d’inventer un phrasé propre à cette histoire ?

C’est une bonne question. J’avais écrit un autre manuscrit, refusé : ce roman restera dans mes tiroirs mais ses phrases étaient plus longues, moins brutes, avec des subjonctifs de l’imparfait… Pour De nos frères, je ne me suis en rien contraint, modelé, je ne me suis dit pas dit que j’allais écrire « ainsi » : c’est une pure intuition. La torture, la prison… Je sentais qu’il fallait des mots nets, aiguisés. Quitte à perdre en esthétique ou en harmonie. Je ne voulais pas, là, être dans le déploiement et les effets pyrotechniques. Sujet oblige, oui… La guerre d’Algérie a sa grammaire propre, celle de l’euphémisme (c’est la langue du pouvoir) : je tenais à la retourner pour raconter les faits sans drapés, sans fard. Il y avait aussi cette envie d’écrire à hauteur d’homme. Sans misérabilisme ni glorification. Nous sommes dans une usine, au cœur du monde ouvrier et de la clandestinité… Le verbe même d’Iveton ne se prête pas aux flamboiements de Saint-John Perse. Je ne voulais pas dissocier trop brutalement la langue du narrateur de celle des protagonistes : le livre entier fut pensé ainsi, comme un seul corps. Le texte sur lequel je tâche de travailler en ce moment sera probablement différent.

Comment passe-t-on à l’acte de la « réinvention d’une mémoire » ? Vous dites avoir été très fidèle aux faits, aux actes réels et retenus par les historiens, à tout ce qui avait été consigné. Mais où puisez-vous la liberté d’imaginer le pire – la torture physique, la panique morale, l’évidence de la mort qui s’installe ? Où commence la trahison possible du romancier ?

Tout est vrai et ce qui ne l’est pas contribue, je l’espère, à la vérité du roman. Je n’étais pas là quand Fernand prenait les coups mais l’imagination n’est peut-être pas le terme le plus juste : je me contente de donner des voix, des pigments et de la couenne aux faits. De faire d’un compte-rendu policier ou médical une narration, un segment de vie avec ce qu’il faut d’épaisseur, donc de sens et d’affects. Il y a nécessairement une part de subjectivité, voire de projection et d’interprétation… Mais la trahison serait de pousser la lettre vers une voie qui contrevient à l’esprit général : je pense sincèrement ne pas l’avoir fait. La part de trahison est celle du peintre qui s’empare d’un port ou d’un champ qu’il a sous les yeux pour le transformer en toile, alors… J’ai tout mis en œuvre pour être fidèle, c’est-à-dire redevable et au service d’Iveton et de ce combat. Je n’ignorais pas la responsabilité et les écueils d’un texte qui allie biographie, Histoire et roman… Mais j’ai outrepassé ces craintes avec l’idée que Fernand pourrait reprendre vie, et sa lutte à travers lui, par la langue du récit et non par celle – indispensable, par ailleurs – de l’écriture académique et scientifique.

On s’explique mal la réticence des intellectuels d’alors à agir en faveur d’Iveton. Il faut dire que tout va très vite, condamnation à mort actée en 10 jours, exécution moins de 3 mois après l’arrestation. Pourtant, ni le Parti communiste dont il était membre, ni l’intelligentsia parisienne ne semblent s’être pleinement mobilisés alors même qu’il n’avait pas tué, qu’il assumait un discours politique libertaire, que la torture était connue, qu’il ne représentait aucun danger, n’était même pas un meneur de rebelles, ne fut tué que « pour l’exemple ». Comment vous expliquez-vous cette conjuration du silence ?

Mal. Je pense pouvoir cerner la discrétion de Camus puisqu’il avait fait savoir, suite à l’échec de son appel à la trêve, en 1956, qu’il se retirait officiellement de la scène publique et politique franco-algérienne. Sartre publia son texte d’hommage, en mars 1958, soit un an après l’exécution de Fernand… Iveton était un franc-tireur malgré lui, un outsider sans désir de marge. Le FLN l’a lâché, pour des raisons stratégiques, et le PC a fait savoir, en interne, qu’il avait commis là quelque acte de folie en usant de méthodes anarchistes. La presse dominante a joué un rôle déterminant en matière de désinformation, en le présentant comme un « assassin », un potentiel « mutileur » d’enfants et de femmes, un « monstre ». Le Monde l’a dépeint en « terroriste communiste ». L’opinion publique française, qui plus est dans les délais que vous rappelez, ne pouvait prendre la mesure effective de la situation. De manière plus générale, les « intellectuels » partisans de l’indépendance, prêts à le revendiquer et à assumer un certain usage de la violence, n’étaient pas légion. Le Manifeste des 121 date de 1960 – et certains intellectuels, pourtant anticolonialistes, refusèrent d’y souscrire pour des raisons diverses (de Morin à Ferré). Il faut se rappeler la pression et la violence des débats d’alors. L’un des avocats d’Iveton, Nordmann, évoque dans ses mémoires l’ambiance de « pogrom » qui entourait son procès. J’ai reçu une lettre d’un vieux monsieur communiste, il y a quelques jours : il a connu cette période et m’a dit que sa mort passa totalement inaperçue. N’oublions pas non plus qu’on appela, plus tard, à « fusiller Sartre » dans les rues de France pour son soutien à la cause algérienne… L’historien Benjamin Stora rappelle que le dossier Iveton est, à l’heure qu’il est, le seul cas de condamné à mort dont il n’existe aucune trace au ministère de la Justice.

On vous sent assez éloigné d’une sensibilité d’esthète qui se complairait dans « l’art pour l’art ». L’indifférence n’est pas votre fort, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas la littérature que je choisis d’engager, comme acte délibéré et presque théorique : je me contente d’écrire comme je vis. La politique flotte dans l’air que je respire au quotidien ; il serait donc étonnant que je compose un livre avec un masque sur le nez… Cela ne m’empêche d’ailleurs pas d’apprécier des œuvres éloignées, voire adversaires, des conceptions politiques qui sont les miennes. Cendrars repose sur ma table de chevet et je ne sache pas qu’il soit un grand révolutionnaire ! Sylvain Tesson évolue de l’autre bord mais je prends du plaisir à lire ses récits de voyages. Toute écriture est captive de son temps, de son sol et des conditions matérielles qui la structurent : on peut le nier, l’ignorer, le contourner, mais ça n’en reste pas moins vrai. Écrire sollicite une telle quantité d’énergie que le seul plaisir du tracé ne me suffit pas – je m’accroche, dans une sorte de « malgré tout », aux potentialités perturbatrices du livre. Tout simplement car, comme tant d’autres, j’ai expérimenté, en lecteur, le grand pouvoir de ce dernier. Écrire comme on lance des petits cailloux dans une grosse mécanique, oui, voilà qui me parle davantage que la seule noblesse des lettres. Gramsci disait, puisque vous parlez d’indifférence, qu’elle est « le poids mort de l’Histoire » : je ne saurais dire mieux alors je me tais !

Croyez-vous au rôle politique des « intellectuels » – voire, intellectuel des politiques ?…

Je ne sais pas vraiment ce qu’est un « intellectuel », car un soudeur possède une intelligence et un savoir des métaux et du perçage qui me dépasse complètement… L’idée « d’homme complet », chère à Marx, qui appelle à la fin de la division et de l’aliénation est plutôt réjouissante, en la matière ! Mais enfin, nous n’y sommes pas… Consentons donc à ces catégories le temps de notre entretien. L’intellectuel pur, soi-disant éloigné de toute politique, je n’y crois pas un seul instant. Pas plus qu’au journaliste « neutre » et « objectif ». Et le politique – comme figure ou représentant identifiable dans l’espace de la démocratie parlementaire – sans pratique de la chose intellectuelle, c’est-à-dire d’une certaine estime pour les facultés de l’esprit et de la recherche, cela ressemble de près au discours libéral ambiant et supposément « post-idéologique », non ? Les faits, rien que les faits ; ce qui « marche » ou ne marche pas ; le « réel » et toujours lui (c’est-à-dire celui qui va dans le sens des intérêts des élites).

Vous récusez la logique TINA (« there is no alternative »), on le comprend bien. Mais le réel existe et résiste. En quoi la littérature pourrait-elle aider à le remodeler ? Grève générale et « rêve général » vont-ils vraiment de pair ?

J’ai du mal avec cette formule, « rêve général ». J’y reviens, mais j’aime la lucidité en matière insurrectionnelle : connaître les pesanteurs, savoir les temporalités, prendre la mesure des rapports de force, tâter le pouls du sens commun de son temps… Je préfère le stratège à l’utopiste, pour faire court. Je sais que nous n’allons pas abattre le mode de production capitaliste ni abolir la propriété privée des moyens de production demain matin. Pas de doutes. Et je sais les échecs passés en la matière. Mais ça n’est pas une raison pour plier le genoux ou croire que ce « réel », qui tient surtout du montage idéologique et médiatique, vaut la peine d’être ratifié : rater mieux qu’avant, voilà la ligne qui me porte. Je ne crois absolument pas à l’harmonie, à la fraternité universelle, à la réconciliation des classes : il y a des gouvernements qui ne représentent rien et ne s’en cachent même plus, une oligarchie qui s’étale de droite à gauche, des médias administrés par des marchands et des vendeurs d’armes, des ennemis à écarter et des puissances financières hostiles et extrêmement bien organisées. Face à ça, nous sommes à poil. Nos forces sont éparpillées. Mais le pays retrouve des couleurs depuis quelques mois : c’est réjouissant ! Les appels à la grève générale, les mobilisations des dockers, les blocages de raffineries… Voir Martinez de la CGT présenté en despote en une du Figaro, voilà qui met franchement du baume au cœur. L’écrivain ne peut rien, sinon, à son niveau, opposer sa cohérence, déployer ses vœux pour la Cité dans les liens quotidiens qui sont les siens et proposer des écrits invitant à cette remise en question. Il ne peut que semer – des graines ou le trouble. Mais il n’est rien, tout seul : il doit, sans que sa tête ne dépasse, sans se rêver en avant-garde, se fondre dans le corps populaire lorsqu’il se met en mouvement pour ébranler les canaux ordinaires de la domination.

Votre simple mais très net refus de la course aux échalotes des prix littéraires vous a valu quelques réactions outragées et déclenche une étonnante « chasse à l’homme », avec des rumeurs tous azimuts dans le petit milieu des médias qu’on dit grands. Pouvez-vous reclarifier votre position ?

Pourquoi ne demande-t-on pas à ceux qui acceptent les prix les raisons de leur acceptation ? Ma position est d’une simplicité et d’une évidence telles que je suis gêné d’avoir à m’en expliquer encore. Les prix littéraires ne servent à rien et les rentrées littéraires gagneraient à disparaître. C’est tout. Réglé en une phrase. Un livre n’est pas un caniche qu’on expose pour un concours, avec l’espoir de lui faire gagner le prix du meilleur toilettage. J’étais à cent lieues d’imaginer, avant que le livre ne paraisse, qu’un prix viendrait bousculer la sortie. Mille lieues, même ! Lorsque mon éditrice m’a appris que j’étais sélectionné par l’Académie Goncourt, je lui ai immédiatement signifié mon embarras profond et lui ai demandé, alors qu’elle s’y opposait, de leur communiquer mon refus de me rendre à Paris – permettant ainsi d’être retiré de la sélection. J’étais persuadé que cette affaire resterait privée, sans une ligne dans la presse, et qu’ils donneraient le prix à quelqu’un d’autre. Tout ça me dépasse entièrement. « Un prix littéraire est un tout », disait Michaux. Je ne crois pas que la compétition puisse être saine – ou alors, peut-être, dans le champ sportif, dans le cadre d’une certaine émulation structurée autour du fameux, mais peu vécu, « fair play »… Dans l’écriture, le cinéma ou l’art, ça n’a strictement aucun sens. Les livres peuvent parfaitement vivre sans que l’on cherche à déclarer qui pisse le plus loin. Je ne me sens en concurrence avec aucun romancier. Vraiment. Un livre n’est pas un produit, pas un objet de podium. Ce monde n’est pas le mien et je pensais, trop naïvement, qu’on pouvait l’entendre. Il faut croire que non : il convient de montrer patte blanche et de prêter serment. Bien des réactions tiennent du délire, au sens clinique du terme. Mon premier pas dans la littérature me pousserait presque à en partir. Je ne demandais qu’une chose : écrire et, si on m’en donnait l’occasion, parler d’Iveton. Je n’ai jamais dit que je refusais de m’exprimer, seulement que je tenais à choisir scrupuleusement les espaces pour ne pas dévoyer le propos du livre, le voir tronqué, coupé, avalé entre deux publicités. Le support écrit le permet encore. Ces polémiques n’ont aucun sens et cela m’affecte de voir qu’il est possible de piétiner à ce point la littérature en prétendant parler d’elle et l’honorer… Mais je n’ai droit qu’à ça, depuis le prix. Ces gens ne lisent pas : ils commentent, fabulent, délirent, jouent aux flics et reluquent les fonds de culottes.

Mais de quoi ce type de réaction vous semble-t-il être le symptôme ?

De notre époque. Du temps contracté, du fameux « buzz », du clic, de la dictature de l’Individu à majuscule, de « l’info en continu ». C’est ignoble. Jean Dubuffet a très bien parlé du monde de la « culture », c’est-à-dire du monde marchand. Il faut broyer le temps médiatique pour lui opposer le temps de la réflexion, de la lecture, de l’échange ou du silence. Blanchot, Michaux… Ils écrivaient, ils ne crapahutaient pas derrière des micros ! Je me suis construit au sein du monde militant et j’y consacre toujours une part conséquente de mon temps : ce sont des secteurs qui ne raisonnent qu’en terme d’indépendance et d’alternatives. De contre-projets, de contre-temps, de contre-récits. Les mots d’ordre du Paris médiatique et mondain ne sont pas les nôtres : nous avançons dans nos circuits, avec nos cadences et nos dispositifs. C’est crucial, pour moi. Je n’y dérogerai pas. La littérature est l’empire de l’écrit : pourquoi la transformer en foire et en verbiage ? L’affligeant se dispute au sordide, depuis la parution : les mensonges, les traques, les pathologies, les aigreurs… Je n’ai jamais vu, en si peu de temps, autant de mesquineries – les cercles militants, malgré leurs défauts, sont tenus par un idéal, par un désir collectif… Le contraste moral est vertigineux, croyez-moi ! Imaginez tout de même qu’un journal, géré par un trio d’hommes d’affaires, d’actionnaires et de holdings, est allé jusqu’à pister les plaques minéralogiques sur ma photo ! Et ils osent prononcer le mot « littérature » ! Où sont, dans tout ça, les mots, les rythmes, Iveton, Alger, Maillot et le socialisme ? C’est-à-dire le fond. Ce journalisme surfe entre presse people et rapports de la DGSI. J’essaie de me préserver au maximum de tout ce foin ; je ne lis presque rien de ce qui est écrit – mais je ne peux empêcher les gens de m’en parler ou de m’écrire directement… Mon attachée de presse m’a fait parvenir un mail rempli de coupures de journaux : je ne l’ai pas ouvert. Ces gens ne lisent pas, ils cherchent de la viande. Il y a quelque chose de profondément cannibale dans tout ça : il faut bouffer l’homme à pleines dents car l’époque méprise le temps du texte.

Finalement, à vous écouter, c’est la fameuse citation d’André Breton qui vient vite à l’esprit : « Transformer le monde, a dit Marx ; changer la vie, a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. » Seriez-vous un peu surréaliste dans l’âme ?

Cette phrase est superbe. Et j’y souscris profondément. Le matérialisme historique et le socialisme scientifique seuls manquent de ce qui fait, parfois, le plaisir d’être en vie. Tout comme l’élan ou la flamme poétique passent à côté du poids du monde, faute d’armature analytique et politique. J’essaie de trouver le point d’équilibre. En revanche, surréaliste, non… Non. Je ne m’y retrouve pas. Trop d’éléments fondateurs de ce mouvement me sont totalement étrangers : le rêve, l’émerveillement, l’imagination, la folie, l’occulte, les cartes de tarot… Je suis attaché à la logique et à la raison. Leur implication politique, qu’a vertement critiqué Artaud, me parle – mais c’est à peu près tout. Ou alors je serais un surréaliste sans le savoir, et cette ruse de l’inconscient constituerait une preuve ultime ! (rires)

Adeline Baldacchino est écrivain et magistrat à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de (Max-Pol Fouchet, Le feu la flamme, Michalon, 2013), La ferme des énarques (Michalon, 2015) et Michel Onfray ou l’intuition du monde (Le Passeur, 2016). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.

7 Comments

  1. Marsetti Denise

    9 juin 2016 à 13 h 02 min

    Très bel article.
    Je pense aussi que « la poésie sauvera le monde, si rien le sauve ».
    (JP Siméon)

  2. DUBOIS

    21 juin 2016 à 23 h 28 min

    Magnifique article.
    Oui la poésie sauvera le Monde , si nous savons poète en être ….géopoète aussi….
    Esther Dubois

  3. Pingback: Lettre posthume imaginaire de Fernand Iveton | L'Ombre du Regard

  4. Sylvain FOULQUIER

    4 janvier 2017 à 22 h 23 min

    Le surréalisme n’est pas à proprement parler la négation de la raison : il s’agit de dépasser l’opposition raison/irrationnel afin de pouvoir atteindre (dialectiquement,si l’on peut dire ) la surréalité. La poésie n’a pas besoin de parler de politique pour être porteuse d’un sens philosophique fort : la célébration de la créativité, de l’amour, de la beauté sous toutes ses formes est plus riche de signification que la plupart des raisonnements philosophiques. C’est un peu comme dans The Game de David Fincher : quel est le but du jeu ? Le but du jeu c’est de jouer et de trouver le but du jeu.

  5. BELKEDDAR Farouk

    15 février 2017 à 10 h 29 min

    Superbe entretien. Merci Adeline car seule une poétesse pouvait faire echo avec le corps littéraire de cet écrivain

  6. Nasier

    24 février 2017 à 9 h 15 min

    la surprise qu’a suscitéE
    leur implication politique, qu’a vertement critiquéE

    Très bel entretien.

  7. Jullien Anne

    23 juin 2017 à 8 h 16 min

    très fort entretien !merci mille fois
    est-il possible de contacter Adeline Baldacchino et Joseph Andras ? Pour ce dernier, vaut-il mieux passer par son éditrice ?

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