Ôtez ces treillis que les Togolais ne sauraient aimer !

Défilé de l'armée togolaise. Photo DR

Qui a organisé la fête sur Internet et les réseaux sociaux ? Qui, le premier, a entonné la chanson ? Qui, le premier, l’a reprise ? Qui, le premier, a joué la musique ? Qui, le premier, a marqué des pas de danse ? Qui, le premier, a applaudi ? On ne le saura pas. Nos yeux ont seulement vu, il y a deux semaines, sur les réseaux sociaux, dans les forums des sites web et partout sur Internet, des internautes togolais, beaucoup d’internautes togolais faire la fête, une vraie fête, une fête-fête.

Ils ont fêté quoi ? La mort de cinq militaires togolais, casques bleus de l’ONU, tués, le dimanche 29 mai 2016, au Nord Mali par des terroristes islamistes.

Tout a commencé, sur la Toile, à l’annonce de la macabre nouvelle, par des commentaires indifférents comme : « Bof, on s’en fout », « En quoi ça nous regarde », « Ok, on a entendu», « Et alors ? »… puis, peu à peu, les langues se sont déliées, les rancœurs et les haines se sont libérées, la fête a, ainsi, commencé : « Bien fait pour eux, pour une fois que ce ne sont pas des civils togolais qui sont tués par leurs balles assassines », « Eux aussi ils meurent ? Mort de rire », « Cinq seulement, ce n’est rien comparé aux milliers de Togolais qu’ils ont tués », « S’ils pouvaient tous crever ainsi pour qu’on ait la paix au Togo », « C’est eux qui soutiennent la dictature togolaise non, hi hi hi, on verra bien s’ils continueront de le faire quand les djihadistes les auront tous tués »

Carte du Togo.

Carte du Togo.

« Horreur ! », criez-vous ? « Pauvres de nous », que j’ai crié, moi. Ils ont réussi, ces corps habillés togolais, à nous transformer en des monstres. Des monstres pas même capables d’écraser la moindre larme, fût-elle conventionnelle, hypocrite, sur les corps de leurs frères déchiquetés dans des conditions si atroces ; des monstres capables de rire, de faire la fête sur les cadavres des leurs. Nous qui, pourtant, sommes d’une culture qui respecte tant la mort, honore tellement la mémoire des frères défunts, que nous avons cette chanson que nous chantons, en larmes, durant les veillées funèbres, sur les corps de nos disparus : « Frère, nous nous querellions toi et moi tous les jours, mais je te veux mon ennemi vivant que mort. »

Qu’est-ce qu’un soldat ? Un humain, un frère avec un treillis et une arme. Un treillis et une arme qu’il porte, sur serment, pour défendre et protéger ses frères contre les ennemis.

Mais quand le soldat devient celui qui pour rien tourne son arme contre ses frères, celui qui tue des dizaines, des centaines, des milliers de ses frères et les noie ou dans la lagune ou dans la mer juste pour faire plaisir à une dictature cinquantenaire familiale qui lui paie à peine son pain journalier, celui qui, armé d’un fusil, d’un gourdin et d’une machette décapite ses frères qui ne réclament qu’une chose, leur dignité, celui qui piétine pour un oui, égorge pour un non, envoie en exil pour ci, mutile pour ça ; quand le militaire, celui qui est censé défendre ses frères contre l’horreur devient, lui-même, horreur… Quand l’armée devient le bourreau du peuple qu’elle a pour mission de défendre, le résultat ne peut être que la macabre fête à laquelle nous avons assisté, il y a deux semaines, sur internet : des citoyens chantant, dansant, jubilant sur les corps de leurs frères militaires sauvagement tués, implorant le Ciel de descendre la mort sur les autres. Triste réalité : notre réalité.

Par quelle magie, quelle science, quel art, les Togolais peuvent-ils oublier toutes les victimes qu’a faites le treillis, tout le sang des Togolais que la terre togolaise a bue des mains du treillis, tous les Togolais tués et noyés en mer par le treillis, tous les Togolais décapités, mutilés, emprisonnés, envoyés en exil, réduits en loques humaines… par le treillis. Pour tous ses crimes, le treillis n’a jamais pris conscience, ni eu l’humilité, encore moins la volonté, de présenter des excuses et de se repentir, qu’il continue, le treillis, au jour le jour, d’être ce qu’il a toujours été au Togo : une horreur ?

Aucune fioriture, aucun discours, aucun rapport… aucun mensonge ne peut occulter la vérité : les Togolais, l’écrasante majorité des Togolais, détestent leur armée et, d’ailleurs, tout ce qui est corps habillé dans leur pays. Le treillis ne leur rappelle que sang, larmes, cadavres, cris et lamentations.

> Retrouver le livre Pour que dorme Anselme, de David Kpelly aux éditions Awoudy (2015).
> Découvrir les blogs de David Kpelly : Agenda de ma boucherie et Afrique mon Pleurer-Rire – Humeurs africaines de David Kpelly
David Kpelly
Né en 1983 à Tsévié, au sud du Togo, Yao David Kpelly vit, étudie et enseigne le Marketing et la Communication à Bamako, au Mali. Il signe des contributions dans des journaux en ligne comme koaci.com, icilome.com, togocity.com. Auteur de quatre recueils de nouvelles, il est lauréat du Prix littéraire France-Togo 2010 et du Prix de la meilleure nouvelle de langue française du Festival international Plumes francophones (Lomé) 2012.

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