« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Yannick Jadot : « L’avenir de l’écologie politique est aujourd’hui un enjeu de dissidence »

Yannick Jadot. Photo Reuters

Yannick Jadot. Photo Reuters

Présent dimanche 19 juin à la fête de l’écologie de Nantes pour participer à une conférence animée par Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de The Dissident, le député européen d’Europe écologie – Les Verts (EELV) Yannick Jadot a répondu à nos questions. Entretien.

The Dissident : Vous vous êtes expatrié au Burkina Faso puis au Bangladesh au début de votre carrière. Pourquoi avoir fait le choix d’une vie à l’étranger ?

Yannick Jadot : J’ai fini mon cursus universitaire sur l’économie internationale, du développement. En DEA, mon mémoire principal portait sur la réponse des agriculteurs au Sénégal, à Madagascar et ailleurs aux incitations de prix. Je me suis dit que j’arrivais depuis ma chambre de bonne à Paris à expliquer comment fonctionnent des agriculteurs par rapport à des prix alors que je n’en avais jamais rencontré un seul. J’ai eu l’opportunité à la fin de mes études d’aller au Burkina Faso. J’y ai travaillé très largement sur les questions agricoles. Je suis revenu par la suite, car le monde de l’expatriation est à double face. Il y a à la fois incontestablement un engagement à aider ces pays à sortir de leurs difficultés, mais en même temps il y a une forme de confort à l’expatriation, avec une attitude parfois très paternaliste. Je suis donc resté deux ans au Burkina Faso, avant de partir deux autres années au Bangladesh avec l’Europe. Il s’agissait cette fois-ci essentiellement de mettre en place des financements aux associations locales pour donner du pouvoir aux personnes, de la capacité à défendre leurs droits sur le marché du travail, des biens et services, du crédit.

Quel enseignement en avez-vous tiré ?

J’ai pris connaissance de l’incroyable interaction qu’il y a dans ces pays-là entre les conditions de vie, le développement et l’environnement. Les conditions naturelles sont extrêmement fragiles. Chaque activité humaine peut à la fois participer de la préservation de cet environnement ou le déstabiliser profondément. J’ai également réalisé qu’avant d’aider, il faut arrêter de nuire. La chasse aux ressources naturelles, extractives, a des impacts souvent beaucoup plus lourds que l’aide que ces ressources peuvent apporter.

Comment votre engagement a-t-il évolué après votre départ de Greenpeace et votre adhésion à EELV ?

Mon engagement a toujours été politique. Quand je travaillais sur la solidarité internationale, c’était pour agir sur les politiques communes. À Greenpeace, on voulait changer les pratiques des entreprises, les politiques publiques en matière énergétique, agricole. Vous réfléchissez en permanence à comment construire une pensée politique dans la société, une action, une mobilisation, qui permette de changer la façon de vivre ensemble, de décider ensemble.

Au milieu des années 2000, nous avons eu une profonde transformation de la question environnementale à l’échelle internationale. L’environnement est effectivement devenu une préoccupation citoyenne majeure. L’ensemble du système politique a acté le fait que l’environnement est devenu un sujet aussi important que le social ou la diplomatie. On passe d’un débat « la crise écologique demande des actions » à « quelles sont les solutions à cette crise ? ». Le Grenelle de l’environnement, s’il n’a pas totalement modifié les politiques environnementales françaises, a été un fait marquant dans la société parce que, justement, le débat était autant porté sur le diagnostic que sur les solutions.

Pour un certain nombre d’acteurs du Grenelle de l’environnement parmi lesquels Jean-Paul Besset, Pascal Durand, Dany Cohn-Bendit, moi-même on s’est dit qu’il fallait relancer le mouvement de l’écologie politique. Il y a eu la création d’EELV. J’ai changé les modalités de mon action politique, mais je n’ai pas profondément changé en passant d’un seul coup de l’associatif au politique. Je suis élu et je me considère totalement comme un citoyen.

Où est le bug dans le positionnement d’un parti politique comme celui d’EELV, dont le nouveau secrétaire général dit qu’il faut « réinvestir le terrain des idées » ?

Ces dernières années, EELV a incontestablement ouvert un espace d’espoir pour beaucoup de personnes qui ne se sentaient pas totalement écolos, ou nouvellement écolos, et qui se sont dit : « Tiens, ça a l’air assez ouvert à la discussion, on va pouvoir faire de la politique autrement, avoir un engagement qui soit sur le contenu et non pas les tactiques ». Ce qu’il s’est passé, c’est que de 2009 à 2012 le succès d’EELV a été transformé en obsession nationale avec beaucoup d’élus dans les régions, avec un groupe à l’assemblée nationale, un groupe au sénat… C’est évidemment très important pour un parti d’être aussi dans les institutions pour influencer les politiques publiques, mais je crois qu’il y a eu vers 2012 la plus dangereuse des banalisations du mouvement de l’écologie politique. Elle n’est pas tant due aux comportements individuels, qu’au fait de tomber dans le piège très français qui voudrait que la souveraineté soit d’abord nationale. Pour moi, la souveraineté est un processus certes délibératif, ouvert, qui produit une décision, et donc relevant du champ démocratique, mais cette décision sert l’intérêt général et modifie la vie de nos concitoyens. On participe collectivement à une décision qui change notre vie.

Le pire aujourd’hui dans le discours politique français, c’est que la majeure partie des forces politiques fonctionnent avec des nostalgies régressives. Le fameux « c’était mieux avant ». C’était mieux avant, quand on vivait dans nos villages entre nous. Le national-étatisme, la société patriarcale, blanche, chrétienne, etc. Les citoyens sont bombardés en permanence par ces nostalgies régressives qui se construisent sur la perte de repères et l’opacité des processus de décision à l’échelle mondiale. Les écologistes devraient au contraire reconstruire la notion de souveraineté démocratique, en la portant d’abord à l’échelle européenne : si l’Europe ne devient pas le vecteur d’une régulation publique de la mondialisation, ce sont tous les nationalismes qui vont gagner. Il faut arriver à passer d’un principe français, d’une forme d’universalisme qui fut souvent matinée d’hégémonisme, à la construction d’une souveraineté partagée. Le deuxième enjeu de reconquête de souveraineté, c’est l’échelle locale : il faut retrouver de la démocratie sur des enjeux essentiellement écologiques tels que l’énergie, l’agriculture, l’alimentation, la mobilité, l’adaptation des systèmes éducatifs, de la culture, de la participation des citoyens à tout ça. Je crois que l’écologie politique d’aujourd’hui doit porter une souveraineté locale qui est le contre-exemple des terroirs carte postale – ce que portent la droite et l’extrême droite.

Ces dernières années, nous avons à EELV adoré ou détesté le gouvernement, le parti socialiste.. Nous voulions des postes, ne faisions plus que de la tactique, et je crois qu’au fond l’obsession nationale est à l’origine de beaucoup de ces dérives.

Il se pose la question de la refondation du mode de gouvernance. Michèle Rivasi a proposé qu’une plateforme citoyenne soit créée pour travailler avec les associations, les ONG, pour co-élaborer les politiques publiques, y compris à l’échelle locale. Quel est votre avis ?

Je pense que nous sommes dans un régime que certains appellent la « post démocratie ». Nos institutions fonctionnent, des gens sont-là pour gouverner, c’est assez stable. Mais il n’y a plus aucune énergie vitale et cela n’intéresse plus personne. J’ai écrit un livre là-dessus qui s’appelle « Entrons en dissidence »1. L’avenir de l’écologie politique est aujourd’hui un enjeu de dissidence. Il faut construire parfois en dehors des institutions. À l’échelle nationale, le système présidentialiste est ridicule. Il faut mettre de la proportionnelle dans nos scrutins électoraux. Ce n’est pas qu’ un enjeu de représentativité des forces réelles de la société, c’est aussi de faire en sorte que se construisent des coalitions qui soient majoritaires dans le pays. Tout ce qui relève des conférences de consensus, des assemblées citoyennes tirées au sort.. Comme en Islande dont le projet de constitution est écrit par des citoyens tirés au hasard ! Il peut être surprenant de constater à quel point le bon sens démocratique du collectif est bien plus intéressant que de parler aux tripes des masses. Et c’est bien plus démocratique.

Il faut rester profondément ouverts en permanence sur la société. C’est le défi d’EELV sur lequel nous avons échoué. Nous, les fondateurs du parti, au lieu de continuer à parler à la société, de considérer chaque campagne électorale comme un moment d’élargissement à de nouveaux citoyens, nous nous sommes « auto-intoxiqués » avec nos bagarres internes : les Bruxellois Cohn-Bendit – Durand – Jadot – Besset contre Duflot-Placé… Tout cela nous a fait perdre énormément de temps, et au fond tout le bénéfice d’EELV.

Quand vous déclarez souhaiter que Nicolas Hulot se présente à la présidentielle de 2017, lui dit explicitement qu’il veut « s’affranchir de tout appareil politique ».

Je dis parfois que le paysage politique en France, c’est The Walking Dead. Nous avons des partis zombis repliés sur eux-mêmes, avec des revenants qui sont là malgré leurs défaites aux élections ou dans la mise en œuvre de leurs promesses. Ils trustent le business comme s’il leur appartenait vraiment. Il y a une incroyable déception autour de ce quinquennat qui provoque une radicalisation dans les mouvements politiques. C’est très humain, mais il y a des sentiments de détestation qui se produisent un peu partout et qui est déconnectée de ce qu’attendent les électeurs : de l’ouverture, des dépassements, de la capacité à faire des compromis, et finalement à gouverner. Il y a cette forme de schizophrénie dans le paysage politique et forcément, Nicolas Hulot, qui peut incarner les convictions, la vision positive d’une société qui se remet en mouvement, qui participe à un renouvellement, ne doit pas être piégé par des partis politiques disqualifiés auprès de l’opinion publique. En même temps, s’il devait se présenter, ce n’est pas un enjeu simplement pour la présidentielle, pour le mouvement écologiste ; Il s’agit de refonder un mouvement écologiste autour de sa campagne, avec tous ceux qu’il arrivera à rassembler et qui ouvriront grand les portes du mouvement EELV.

Jusqu’où irait cette ouverture sur l’échiquier politique ?

A mes yeux, l’écologie politique n’est pas sur la trajectoire linéaire des formations politiques issues de la révolution industrielle. C’est autre chose que la façon dont on répartit la richesse. L’écologie politique se situe entre le Front de gauche sur la question des inégalités sociales, le Parti socialiste sur la volonté profonde d’être dans les institutions pour changer les choses, et le Modem version 2007 sur la décentralisation, l’Europe et la refondation de l’Etat autour de sa juste place. Nous ne sommes pas à gauche ou à droite des uns et des autres. Nous sommes à équidistance. Nous nous inspirons de ces trois traditions. La gauche moderne du XXIe siècle, pro-Europe, ouverte, écolo, solidaire, se construira avec des gens qui ne se revendiqueront jamais écologistes. Il faut pouvoir faire quelque chose avec eux. Trouver un compromis, y compris avec les socio-libéraux d’un Emmanuel Macron, les républicanistes autoritaires d’un Manuel Valls, les nationaux-étatistes d’un Jean-Luc Mélenchon… Si je suis aussi à l’aise avec cela, c’est que je suis convaincu que les idées de l’écologie politique seront au cœur de cette nouvelle gauche. Que ce soit sur l’Europe, la décentralisation, la transition énergétique, la mondialisation, la démocratie locale, le temps de travail, le féminisme, etc. Je ne crains pas cet élargissement car je pense qu’au fond, nous en serons l’épicentre.

1 « Entrons en dissidence », de Yannick Jadot, aux éditions Plon, 2014.

Article publié le 24 juin 2016

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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