« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Annick Vidal, 87 ans : « J’ai envie de mourir sur une barricade »

Annick Vidal, à son domicile de Nantes. Photo B. D.

Annick Vidal, à son domicile de Nantes. Photo B. D.

Héritière de la Résistance, Annick Vidal a consacré son existence au combat militant et au progrès social sans jamais céder à la compromission. Depuis son domicile de la Beaujoire, au nord de Nantes, elle a accepté de revenir avec The Dissident sur sa vie radicale et libre.

The Dissident : Vous êtes issue d’une famille de militants qui prit notamment part à la Résistance pendant la Seconde guerre mondiale. Comment l’avez-vous vécu ?

Annick Vidal : C’étaient des êtres extraordinaires. Mon père, Alfred Baron, était un grand militant communiste et syndicaliste CGT. Ma mère était une intellectuelle originaire de Bretagne. Elle avait vécu dans des milieux populaires là où mon père avait grandi dans une famille plutôt bourgeoise. Je suis née là-dedans, en 1929. À la maison, ça bougeait tout le temps. On me trainait partout. Nous avions été manger une fois chez Aragon, mais à l’époque ça me passait au dessus de la tête. Vous voyez le climat intellectuel où je vivais ! J’ai beaucoup vécu avec des communistes, tout le temps. Mon père voulait s’engager en Espagne dans les brigades internationales, mais ma mère l’en a empêché. J’avais 7 ans. À cette époque, je jouais à faire la révolution au Front populaire avec mes cousins et cousines, j’étais déjà chef de bande ! J’ai vécu une petite enfance incroyablement riche, sans m’en apercevoir.

La guerre est ensuite arrivée en France…

Ça a été terrible. Mon père a été fait prisonnier de guerre. Il fut rapatrié en 1942 pour servir la France. Il est rentré mais a pris le maquis. Chez moi, c’était l’enfer car je ne savais pas vraiment si ma mère était résistante. Je sentais bien qu’il y avait beaucoup de monde dans la maison, mais quand on a 13 ans, c’est la vie qui vous prend. Je me suis malgré tout aperçue que des choses se passaient. J’ai été très jeune amenée dans le combat de la Résistance. Je me revois faire le pet à la barrière du jardin. C’était pas terrible, je jouais à la balle, mais je savais qui pouvait entrer ou pas. Je faisais de la résistance sans le savoir. La police française était sans arrêt après nous, on me vidait mon cartable au lycée, on feuilletait mes livres, car mon père était recherché comme terroriste. J’ai ensuite appris que ma mère était agent de liaison entre le Parti communiste et la Résistance, bien qu’elle n’était pas communiste. (elle marque une pause) Quelle vie.

En 1943, les bombardements ont détruit le lycée et notre appartement dans le quartier de Doulon, à Nantes. Nous nous étions réfugiés dans un petit village à côté de Nort-sur-Erdre. Début 1944, ma mère a été arrêtée par la Gestapo. Ce fut une période difficile. On nous avait dit à mon père et moi qu’elle souhaitait nous voir à la prison. Nous y sommes allés. Près de la rue de la Bastille, en approchant de la prison, une voix nous a soudainement alertés : « Sauvez-vous ! Sauvez-vous ! » C’était un piège. Mon père s’est tiré car c’était un bel athlète, mais moi, la Gestapo m’a eue. Ils m’ont gardée plusieurs heures. Je leur ai raconté que je voulais voir ma mère, et je me suis mise à pleurer, comme elle me l’avait conseillé par le passé. Je n’ai pas eu besoin de me forcer car j’avais la boule au ventre ! C’était impressionnant. Ils m’ont relâchée, mais je savais qu’ils allaient me suivre. J’ai dû me rendre dans une de mes caches pour ne pas qu’ils trouvent mon père.

Quand votre mère a-t-elle été libérée ?

En 1945. Je n’ai pas été à la gare pour la recevoir, j’étais partie voir un film au cinéma ! J’allais avoir 15 ans. Imaginez une adolescente de cet âge-là en 1945, tout ce qu’elle a vécu ! Je voulais partir dans l’Armée de libération, mais à la place j’ai été envoyée au lycée en demi-pension. Après la guerre, la vie a repris son cours. Mes parents ont malgré tout accepté de me laisser aller avec des jeunes communistes déblayer les ruines en Allemagne de l’est pendant les vacances d’été. Puis, je me suis mariée en 1949, à 19 ans à peine. J’avais rencontré un héros de la libération. Il venait d’Afrique du nord et avait fait le débarquement en Sicile. Il avait 10 ans de plus que moi. L’amour extraordinaire. J’ai eu deux gamins, qui commencent à vieillir maintenant.

Quelles valeurs vos parents vous ont-ils transmises pendant votre enfance ?

L’amour de la liberté, la tolérance. Accepter les autres comme ils sont. Et puis l’amour de l’école, de l’autre. Ils m’ont donné beaucoup d’énergie. Chez nous, il y avait de la joie, c’était dans l’air du temps. J’étais une fille très gaie, une polissonne. Ils m’ont donné l’envie de combattre. Quand je suis entrée aux Jeunesses communistes, j’ai été tout de suite en responsabilité. Mes parents m’avaient dit de toujours dire ce que je pense, de réfléchir et de ne pas tout accepter. J’ai été responsable des « Jeunes filles de France », mais je suis toujours restée au Parti communiste (PC) et j’ai vécu les grandes grèves de 1948 aux Batignolles. J’allais au lycée quand même, mais j’ai vécu un élan de solidarité extraordinaire de la part des ouvriers. On partageait tout, c’était incroyable.

Ma mère est quant à elle devenue héros de l’URSS. Elle y est allée en 1952, l’année de naissance de mon fils. Une vraie dame. À son retour, elle m’a confié : « Ma petite fille, j’ai vu des miradors sur la Moscova, alors n’oublie jamais : partout où tu seras, il y aura toujours des miradors sur les fleuves qui vont gérer toute ta vie. » Elle n’en a plus jamais parlé.

Moi, je suis rentrée aux ponts et chaussées, dans les archives, ainsi qu’à la CGT.  Comme je m’embêtais en tant qu’agent de bureau, j’ai choisi de retourner à la fac. J’ai passé ma capacité en droit, puis un concours auquel j’ai été reçu pour devenir fonctionnaire d’état.

Vous avez ensuite quitté le PC pour rejoindre le Parti socialiste (PS)..

Quand l’union de la gauche a perdu la municipalité de Nantes, je suis entrée au Parti socialiste. La famille n’a rien dit, mais quelle horreur ! Ma mère, qui n’était pas communiste, était pourtant plus en colère que mon père ! Je suis devenue une très bonne militante dans l’aile gauche du PS, bien que les réunions ressemblaient à une foire. Je me croyais en 1789 avec Marat, Robespierre.. Ça se tapait dans le nez. J’ai malgré tout fait mon chemin, puis je suis entrée aux Amicales laïques pour en devenir la vice-présidente départementale. Jean-Marc Ayrault lançait en 1989 ses premiers comités de quartiers. Avec une bande de copains, on avait créé la Fédération des amis de l’Erdre (FAE) pour défendre la rivière de l’Erdre, au nord de Nantes, l’environnement, etc. Nous étions toujours très militants, comme à 20 ans !

En 1993, lorsqu’a éclaté la guerre en Irak, j’étais contre. Encore une fois minoritaire. Mes copains me disaient de simplement me taire. Mais je ne pouvais pas. Je suis donc partie avec Chevènement contre l’Irak et l’Europe de Maastricht. Jean-Marc Ayrault me dit toujours que j’aurais pu être députée PS – mais il n’a jamais voulu de moi. J’avais appris la discipline avec le PC et quand je n’étais pas d’accord, je me retirais.

Quelles leçons avez-vous tirées de cette période de politique institutionnelle ?

Une grande richesse. Mais le pouvoir gâtait tout. Les politiques voulaient être élus. Il y avait des compromissions, il fallait accepter certaines choses. Quand j’étais secrétaire fédérale et que je ne voulais pas aller à des réunions, il fallait que je ferme ma gueule et que je vote avec tout le monde. C’est de ça qu’on crève. Je ne pouvais pas être élue sur quelque chose que je n’acceptais pas.

Vous n’avez jamais ressenti la tentation de « faire carrière » ?

J’aurais bien aimé être élue pour pouvoir concrétiser toute l’énergie et l’amour que j’avais en moi. Mais je n’aurais pas accepté les compromissions. J’étais une tête de cochon et je ne tapais jamais sur mes copains. Avec le recul, je suis sûre que j’aurais fait une excellente députée. J’avais la tchatche, je sortais du milieu, j’avais reçu une éducation politique. Les écoles du Parti communiste avaient été extraordinaires. Les semaines de la pensée marxiste, c’était comme retourner à l’université ! J’étais capable de penser, d’analyser, de faire de la géopolitique. Le PS n’a pas voulu de moi. Il me mettait sur les listes, mais je n’étais pas éligible. Je dérangeais. Ma parole était trop libre. Quelque part, je me dis que j’ai fait des erreurs, mais je ne suis pas déçue.

Quelle fut la place de la femme dans votre engagement ?

À la CGT, il fallait faire son trou face aux communistes staliniens, ce n’était pas facile. J’étais la seule femme au conseil syndical. J’ai toujours été la seule femme partout. Mais je m’assumais bien et j’avais toujours été un « frère » pour les autres. Je n’étais pas féministe mais je combattais pour qu’il y ait plus de femmes dans les syndicats.

Vous vous êtes ensuite orientée vers l’écologie et la défense de l’environnement..

Les écologistes sont venus me trouver en tant que présidente d’association. J’étais sensible à leur travail, notamment sur la loi sur l’eau. Je suis aussi très affective et je vieillis. On me dit de me reposer, mais je n’y arrive pas. J’ai envie de mourir sur une barricade, c’est comme ça ! Il fallait que je quitte cette Fédération des amis de l’Erdre. Vingt ans présidente ! En 2013, il y a eu une réunion très difficile avec une grosse dispute entre un copain et moi. J’ai ressenti ce besoin qu’ils avaient tous de faire des carrières politiques qui ne m’avaient jamais intéressée. Il a démissionné de son poste de trésorier et m’a laissé dans une merde incroyable. Je suis partie. Et partant de là, ils m’ont laissé sur le côté. Je suis une vieille dame, handicapée, je ne pouvais plus intervenir. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré les Verts et notamment Catherine Bassani-Pillot, qui a été élue aux dernières élections municipales. Au quartier, j’ai été à des réunions et quand ils ont préparé les élections du département, ils sont venus ici et on partageait tout. C’était vivant, ils aimaient bien ma maison. Je les ai connus différemment, on a parlé politique.

Compte tenu de tous ces engagements citoyens et politiques que vous avez eus et poursuivez encore aujourd’hui, quel regard portez-vous sur notre société aujourd’hui ?

C’est une société sans amitié. Dans notre lotissement, on a un président FN qui nous embête. Il a fallu qu’on fasse du droit pour le battre et gagner. C’est la bagarre continuelle. J’ai peur de la société actuelle. Je suis effrayée par cette population perdue, sans repères, avec Marine Le Pen en embuscade. Elle parle comme les communistes des cités Batignolles, elle leur donne les mêmes choses. J’ai peur de cette société qui est en train de se mettre en place. Dans les associations et les syndicats, c’est la foire d’empoigne pour des subventions. Il n’y aucune conscience politique, aucune éducation politique.

 

Un message à la jeunesse d’Annick Vidal.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

1 commentaire

  1. Cohenny

    23 août 2016 à 17 h 27 min

    Merci pour tes combats Annick. Il y a quand même une conscience politique : on la retrouve dans les luttes écolos, dans les associations (nombreuses) d’éducation populaire… Les jeunes sont aussi à l’écoute : ils attendent qu’on les laisse respirer.

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