« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Ghilas Aïnouche : « Il n’y aura pas de changements en Algérie sans révolution dans les esprits »

Ghilas Aïnouche. Photo Julien Le Gros

Ghilas Aïnouche. Photo Julien Le Gros

Collaborateur régulier de The Dissident, dessinateur à TSA (Tout sur l’Algérie) et pigiste à Charlie Hebdo, Ghilas Aïnouche est l’un des jeunes espoirs de la caricature en Algérie. Rencontre avec un jeune homme au trait sûr et trempé dans l’acide lorsqu’il faut dénoncer les travers de la société algérienne.

The Dissident : Comment est venue votre vocation?

Ghilas Aïnouche : Je dessine depuis tout petit, chez moi à Akfadou, sur les hauteurs de Sidi-Aïch, en Kabylie. Mon père m’a acheté des tas de feuilles et des stylos. Au début, je reproduisais les dessins des illustrés Pif et Mickey. Au collège, je dessinais les dessins des femmes blondes toutes nues du français Robert Lassalvy. Je les montrais en cachette à mes camarades de classe et ça les faisait rire aux éclats. Ils les trouvaient bien drôles. Dans les journaux ou à la télévision algérienne, on ne voyait pas ça. J’ai acheté trois ou quatre livres des « 100 blagues ! » que je cachais chez moi. Dès mon plus jeune âge, j’ai compris que quand on casse un tabou sur le sexe ou la religion, on n’y pense plus après. On se focalise plutôt sur les vrais problèmes de la société : chômage, problème des logements, réchauffement climatique, qualité de la nourriture affectée par les produits chimiques. Il y a de plus en plus de cancers dans le monde parce qu’on mange de la merde. Ce sont des problèmes sérieux qui touchent toute la population, on ne peut pas rester bloqués sur des tabous.

J’ai aussi suivi les dessinateurs algériens : Dilem, Le Hic, Slim, Maz, Zino… Grâce à un oncle qui vit en France, j’ai découvert Charlie Hebdo et le Canard enchaîné que je récupérais auprès de nos émigrés à leur retour en Algérie. C’était nouveau pour moi. Ils parlaient sur tout, sans crainte, alors que chez nous, il suffit de contrarier son prof pour récolter des gifles ou des coups de pied. Et pire encore si on parle du président. On nous a bourré le crâne : « Ce type est plus âgé que toi, tu dois le respecter. Même s’il te crie dessus, tu dois te la fermer. Tu n’as pas le droit de te défendre. » J’étais révolté. Quand j’ai vu les sketches de Coluche, je me suis dit: « Comment arrive-t-il à faire ça ? ».

En 2001, après les événements du Printemps noir en Kabylie, j’ai été renvoyé du collège. Je dessinais pendant que mon enseignante était sortie. Quand elle m’a vu, elle m’a renvoyé. Mon père m’a soutenu et il m’a encouragé, devant elle: « Dessine quand tu veux ! Ce n’est pas un crime de dessiner. » Il y a un an, j’ai revu cette enseignante. Elle m’a dit : « Je t’ai vu à la télévision. Je suis fière de toi ! » En Algérie, on te respecte une fois que tu as réussi, mais pas avant… Le problème, c’est qu’on ne donne pas de coup de pouce aux jeunes. On respecte les gens qui ont de l’argent ou de la notoriété, mais on ne les aide jamais à y arriver. Le combat pour les caricaturistes n’est pas seulement contre le pouvoir en place ou les intégristes, mais d’abord contre leur entourage immédiat. Quand j’ai commencé, à part mes parents, tout le monde m’a dit que je perdais mon temps : « Le dessin de presse ne va pas te nourrir. Regarde autour de toi si quelqu’un gagne sa vie en dessinant. Personne ! »

Comment se sont passés vos débuts ?

J’ai commencé par publier des caricatures dans un journal universitaire qui s’appelle, en langue berbère, Awal unelmad (Parole de l’étudiant). J’ai ensuite travaillé pour l’hebdomadaire régional AVIS et à Berbère TV… mais sans être payé en conséquence. Pour me faire un nom, je me suis sacrifié. En 2007, je me suis présenté à toutes les rédactions d’Alger qui n’avaient pas de caricaturistes. Je me suis trimbalé avec mes dessins de bureau en bureau, à la Maison de la Presse, à Alger. La première chose qu’on me disait : « Qui t’a envoyé ? » Et bien sûr, personne ! « Tu t’appelles comment ? – Je ne m’appelle que Ghilas Aïnouche. » Aucun ministre ou général ne porte ce nom de famille. « T’as quel âge ? » Tout juste 20 ans ! Toutes ces réponses me faisaient perdre des points. On me disait que j’étais trop jeune pour le dessin de presse. Les rédacteurs ne se donnaient même pas la peine de regarder mes dessins.

Ils m’envoyaient carrément balader. Après quelques mésaventures, j’ai signé un contrat avec le journal Le Jeune Indépendant. C’était le premier journal libre en Algérie. Mais jusqu’à aujourd’hui, je n’ai toujours pas reçu les salaires qu’ils me doivent. J’étais étudiant. Je devais payer le matériel de ma poche, la connexion au cyber-café. Au bout de plusieurs mois, ce n’était plus tenable ! J’ai dû quitter le journal. Malgré cela, je n’ai jamais arrêté de dessiner. J’ai décidé de faire au moins deux dessins par jour pour garder le rythme et je les postais sur les réseaux sociaux. Quand on débute dans ce métier de dessinateur, l’argent est à mettre au second plan au début. Il faut se concentrer sur la meilleure façon de faire un bon boulot et de se faire un nom dans le milieu, car sans être connu et reconnu, tu peux faire les meilleurs dessins au monde, ils passeront tous inaperçus. Il faut s’armer de beaucoup de patience et avoir un mental d’acier pour y arriver.

Avez-vous subi la censure au Jeune Indépendant ?

La censure est sans pitié en Algérie, même avec eux ! On me disait de ne pas dessiner sur l’État, les barbus, la religion, les ministres, le président et les généraux. Il faut juste dessiner sur la société. À l’époque, il y avait peu de quotidiens libres en Algérie. Parmi eux, Liberté, dont le directeur passe directement les dessins d’Ali Dilem sans même les regarder. Il les découvre le lendemain comme tous les lecteurs. Il y a aussi El Watan avec son dessinateur vedette, Le Hic, qui passe tous ses dessins aussi. Pour le reste des journaux, il y a un manque de respect vis à vis des dessinateurs et de la liberté d’expression. On ne peut pas tout dessiner. Certains journaux avec lesquels j’ai travaillé m’ont dit : « Si tu veux dessiner ce que tu veux, va créer ton propre journal ! » Je n’ai pas connu de directeur de publication en Algérie qui connaissait vraiment la valeur du dessin, à part ceux que je viens de citer. Quand je demande pourquoi on m’a censuré, je ne suis jamais convaincu par les arguments. Parfois, ils se fâchent quand je demande pourquoi un dessin n’est pas passé. Pour eux, quand un dessin ne passe pas, il faut l’oublier et en faire un autre. Si je dessinais le prophète Mahomet, je pourrais peut-être comprendre. Mais quand on voit les dessins pour lesquels je suis censuré, c’est incompréhensible ! Avec l’émergence de la presse électronique, grâce à TSA qui a ouvert la voie, et les réseaux sociaux, on a eu un nouveau souffle, un peu plus de liberté.

Comment avez-vous rencontré la rédaction de Charlie Hebdo ?

En mars 2014, je suis venu en France comme touriste pendant un mois et demi. Comme je suis lecteur de Charlie et fan des dessinateurs, je suis allé les voir. J’ai galéré pour trouver leurs locaux. Luz m’a donné rendez-vous à la réunion de rédaction. Je me suis présenté à Cabu. Je lui ai montré quelques dessins qu’il a appréciés. Il y avait Catherine, Wolinski, Riss… Riss m’a demandé comment Charlie Hebdo était perçu en Algérie. Je lui ai répondu que le journal est mal vu par certains. Cabu m’a proposé par la suite de rejoindre l’équipe, même si je ne serais pas publié régulièrement au départ. J’ai pu commencer à travailler à la pige. Charb était quelqu’un de très simple. Il m’a posé des questions sur ma situation financière, sur le salaire perçu en Algérie, si j’arrivais à vivre avec ça en France. Il m’a donné son numéro personnel.

Le 7 janvier 2015, je l’ai appelé. J’étais à la caserne pour régler un problème dû au service militaire qui dure douze mois en Algérie. Répondeur ! C’était bizarre ! Il n’a pas répondu et il n’a pas rappelé comme à ses habitudes. À midi, le rédacteur en chef de l’émission Maghreb-Orient Express, Xavier Marquet, m’a appelé pour me dire que mes amis étaient décédés dans une fusillade. Il m’a cité Cabu, Charb, Wolinski, Tignous. J’étais effondré. Je ne savais pas à ce moment là qu’Honoré et Mustapha Ourrad, le correcteur, étaient morts eux aussi. À mes début, Je ne m’attendais pas à trouver un kabyle à Charlie. Il me disait : « Si tu as un problème, je suis là. » C’était quelqu’un de très gentil, simple, une encyclopédie vivante. On était devenus amis. D’habitude, il ne venait que les lundi à Charlie. Il était exceptionnellement là ce mercredi pour corriger un hors-série.

Après le 7 janvier, les vrais problèmes ont commencé. J’ai reçu des menaces de mort sur Internet, des lettres anonymes de gens qui ne me connaissaient pas avant l’attentat et n’ont peut-être jamais vu mes dessins : « Tu es l’ennemi de Dieu ! Dommage, ils t’ont raté ! La prochaine fois, ce sera ton tour… »

Quelles étaient vos relations avec Cabu ?

Cabu était un ami. C’était lui qui m’a emmené au Canard enchaîné. Il m’a présenté aux journalistes. Chaque fois qu’un journaliste arrivait, il lui disait « Voilà, je te présente la relève ! » Pour se voir, il me dessinait l’adresse et le métro pour le trouver car il n’avait pas de téléphone ou de boîte mail. D’ailleurs, pour le joindre, il m’a filé le numéro de sa femme. Tout le monde le saluait dans la rue. C’était peut-être le meilleur dessinateur de tous les temps, mais il était d’une modestie sans pareil. J’ai beaucoup appris de lui, de ses techniques et autres.

Sur TSA, vous avez évoqué la situation de santé du président Abdellaziz Bouteflika. Pour autant, c’est un sujet de crispation.

TSA, c’est un journal électronique numéro un en Algérie. Il a beaucoup d’influence et il est très lu, surtout par la classe politique. Il publie ce genre de dessins, même si ça risque de leur créer des problèmes. On ne m’a jamais dissuader de dessiner sur tel ou tel sujet. La santé du président est devenue tabou en Algérie, qui s’ajoute à ceux du sexe et de la religion. La plupart des médias algériens reconnaissent que Bouteflika est malade. Ça s’arrête là. Pas la peine de trop s’étaler dessus.

Où en est la jeunesse algérienne ? On a vu des mouvements de protestations par le passé, à l’instar de Barakat.

On aimerait vivre heureux, en paix, voyager, avoir un travail stable avec un salaire convenable, une vie de famille normale… Pas seulement survivre. J’ai voyagé dans plusieurs wilayas d’Algérie avant de partir en France. C’était la même chose partout. À l’université, il faut faire la queue pendant presque une heure pour manger une nourriture infecte. Les routes sont tout le temps fermées par des manifestants avec la bénédiction des autorités, pour étouffer le peuple. Pour aller quelque part, on prend parfois jusqu’à 3 heures au lieu d’une. Le matin, l’eau est coupée sans prévenir, parfois pour une durée de plusieurs jours. Le débit d’internet est trop lent, de temps en temps il n’y a même pas de connexion. C’est un stress quotidien, une pression énorme. Il n’y a quasiment pas une journée où il n’y a pas de coupure d’électricité. S’il n’y a pas ce minimum vital, comment un jeune pourrait bien se sentir psychologiquement ?

À l’université, c’est la galère pour avoir un diplôme. Une bourse d’étudiant, c’est l’équivalent en dinars de 30 euros pour un trimestre. Qui peut vivre avec ça ? Chaque année, en Algérie, il y a plus de 100 000 diplômés qui s’inscrivent au chômage. Il faut ensuite galérer un an pour le service militaire obligatoire… C’est pour ça qu’il y a beaucoup de dépressions et de suicides en Algérie. Quand quelqu’un ne trouve pas de solution, au bout d’un moment, il craque. Il n’y a aucune perspective. Pas de travail, et si tu réussis à en avoir un, c’est pour un salaire de misère. Là-bas on dit toujours : « Mieux que rien ! »

Sans compter les inégalités sociales ! À l’université, on cotisait entre nous pour venir en aide à certaines personnes en difficultés. C’est là que j’ai découvert que beaucoup de pauvres vivent en Algérie, mais dont on ne parle pas. Des gens qui n’ont même pas de quoi s’acheter les fournitures nécessaires à leurs études, ou de quoi prendre un café le matin. Quelle chance pour ceux qui obtiennent leurs visas d’étudiants ! Certains disaient : « Vaut mieux galérer ailleurs qu’ici ! ». Moi, j’ai trouvé un journal et je suis venu en France. Tout le monde n’a pas cette chance. Tout le monde essaye de partir. À côté, il y a ceux qui ont les bras longs, l’Algérie du piston. Ils peuvent accéder à des postes importants dans la société. Ils ont des voitures, des maisons. Les simples citoyens crèvent, ils se contentent de les observer et de les accompagner dans ce bas monde. Il n’y a plus de classe moyenne.

Pensez-vous qu’il puisse y avoir un « Nuit debout » à l’algérienne ?

En 1980, il y a eu le Printemps berbère. Ensuite, il y a eu les événements du 5 octobre 1988 et le printemps noir de 2001. La décennie noire a fait près de 200 000 morts. En 2011, pendant le Printemps arabe, on a eu les soi-disant « émeutes de l’huile et du sucre ». Seulement, les forces n’agissent jamais ensemble en Algérie. Tout le monde revendique, mais pas en même temps. Aujourd’hui c’est l’hôpital, demain c’est la mairie, après ce seront les transporteurs… Chacun attend son tour pour faire grève. Il n’y a pas d’union. Chacun prêche pour sa paroisse. Les gens ont une grande méfiance des politiciens, qui n’ont jamais été de bons exemples. En 2001, les Kabyles ont été déçus par la récupération de leur mouvement. Plusieurs morts et blessés pour finalement vivre comme avant, ou pire. Mes amis me confiaient : « Ça sert à quoi de mourir pour ce pays si rien ne change pour l’avenir ! ». Mais quand on ne fait confiance à personne, il n’y a pas de leader pour organiser les révoltes. Ça va être difficile de trouver des solutions. Pour l’instant, tout est bloqué en Algérie. Il pourrait y avoir un autre Printemps algérien, avec des morts, des blessés, des exilés… Mais il n’y aura aucun changement sans révolution dans les esprits. On est un pays de plus de 40 millions d’habitants dirigé par un Président qui ne peut ni parler, ni bouger. À croire qu’il y a une crise d’hommes et qu’il n’y a que lui !

Tant qu’il n’y aura pas une solidarité et un leader pour canaliser toute cette énergie dans le bon sens, pacifiquement, il n’y aura pas de changement. Le peuple algérien a trop souffert et attend avec impatience l’arrivée d’un homme providentiel, l’homme qui ferait naître l’espoir de jours heureux. En attendant, il tâche de tenir le coup, tant bien que mal.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

2 Comments

  1. az zizou

    26 août 2016 à 22 h 45 min

    Un très beau article avec notre célèbre caricaturiste. Bonne continuation a vous .

  2. Hammoum

    5 septembre 2016 à 15 h 12 min

    Ghilas, vous représentez la jeunesse de 2001 comme ton prénom, soyez fière de ton parcours bon courage pour la suite. de la part d’un kabyle qui te suit des Laurentides QC canada.

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