« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Des pulsions d’utopie pour faire face à notre propre fin

L'arche d'Arcosanti, Arizona. Photo Paolo Soleri

L'arche d'Arcosanti, Arizona. Photo Paolo Soleri

« Qu’est ce qui peut conférer toute sa dignité à la vie si ce n’est la mort ? »

Eugène Minkovski

La mort, noyau dur de l’existence. Comment rendre représentable sa propre mort ? Telle est l’une des préoccupations du groupe humain depuis l’aube. En effet, quel imaginaire peut rendre acceptable l’idée de la finitude ? Face à ces questionnements ancestraux sont venus récits et fictions pour combler le néant ainsi ouvert.

Pour suivre Nicolas Grimaldi lorsqu’il dit que « l’irreprésentable de la mort à venir est figuré dans l’expérience métaphysique de l’horizon », le regard se pose alors sur cette frontière qui sépare la terre du ciel et occulte ainsi ce qui réside au-delà. Résidence des attentes, des peurs de ce qui pourrait en advenir, comme aux guetteurs du désert des Tartares (Buzzati). Ligne clôturant l’espace du regardeur, l’horizon a fonction de repères et d’ouverture sur l’inconnu. Face à ce qui est ignoré s’organise une pensée, une imagination, bref une construction résolvant l’inquiétude qui en naît. Au fil du  temps, le ciel, dans son énigme, de voûtes aux galaxies, de lieux de paradis en espace de conquête, a donné matière à multiples projections, à d’infinies représentations cherchant à figurer, à chaque fois, une résolution possible face à la mort.

Cependant, l’horizon marque aussi le lieu vers lequel se destinent la marche en avant, le lendemain, l’avenir, autant de temporalités possibles. Et c’est précisément dans la rencontre de l’angoisse du néant et l’imagination d’un temps à venir que sont nés structures de pensées et utopies multiples. Berceau de récits fondateurs, de religions et de dogmes, cette rencontre a permis l’éclosion d’une autre réalité, celle qui précisément viendrait rendre l’actuel supportable. Le tragique serait ainsi canalisé, bordé de figures divines, d’allégories à l’infini, d’hommes nouveaux et autre société parfaite.

Ainsi Thomas More, diplomate au service de Londres et brillant négociateur commercial, invente une cité idéale de grande renommée. De même, qu’en est-il des premiers hommes, au cours du troisième siècle, qui, laissant la « vie du monde », choisissent de s’établir entre eux au service de nouvelles croyances ? Utopie réalisée ? Combien sont-ils, au cours du XIXe siècle, à tout quitter de leurs vies ordinaires pour créer de toutes pièces des cités égalitaires ? Un millier de tentatives, en occident, qui vont au-delà de l’horizon que le capitalisme industriel impose. Des milliers de personnes quittent ainsi l’ordinaire de la vie pour créer communautés, collectifs ; un groupe humain aux règles communes pour inventer un autre mode de vie. Des villes à travers le monde ont surgi de terre figurant un équilibre retrouvé, terre d’harmonie disent-elles. L’une d’elle, Arcosanti, a été bâtie dans le désert de l’Arizona, en Amérique du Nord.

L’aventure d’Olivier Misson reste ici exemplaire. Fils de bonne famille provinciale, érudit, il partit en mer vers 1670, pirate et philosophe. Opposé à l’esclavage et à la domination par les riches, avec l’abordage de navires d’esclaves ainsi libérés, il dirige la création d’une ville au nord-est de Madagascar, nommée Libertalia. Sans argent ni propriété individuelle, règnent dans la ville l’égalité, l’éducation et une langue nouvelle. Durant plus de cinquante ans, loin du monde, cette tentative a figure de rêve. L’histoire se termine, selon différentes versions, par la destruction de la ville par des tribus malgaches ou par la marine britannique venue éliminer les pirates.

Les tentatives d’instaurer un autre ordre du monde de manière radicale se sont avérées des échecs à moyen terme, comme si la réalité ne se laissait pas modifier par la simple édification de paradigmes et leur mise en application, sauf à utiliser la violence guerrière ou la conviction du croyant. La civilisation est de longue haleine.

À chaque nouvelle échappée vers une autre façon de vivre, se trouvent convictions philosophiques, religieuses ou idéologiques portées par un groupe humain qui étayent ainsi le commun. Cosmogonie partagée. Comment s’opère l’adhésion individuelle à cette séparation d’avec une appartenance à un ordre commun devenu obsolète au profit d’un nouveau groupe d’appartenance ? Le malaise éprouvé dans « la vie ordinaire » est protéiforme mais semble s’originer dans un sentiment de frustration allant jusqu’au trouble de l’identité. En effet, difficile de se reconnaître dans un groupe social organisé autour de dogmes et valeurs dont l’individu se sent exclu.

Les paradigmes proposés offrent de nouveaux horizons qui donnent les moyens d’agir ce qui était jusque là impensé. Cette nouvelle identité s’élabore en en déléguant une partie aux porteurs de dogmes. L’étude de mouvements sectaires et religieux a mis à jour les formes de dépendance et attachement qui lient la personne aux convictions partagées. La voilà l’une des leurs.

Quels mouvements psychiques sont à l’œuvre alors que l’adhérent aux nouveaux paradigmes se livre à une violence destructrice de ce qui n’est pas dans la convention du nouveau groupe social ? Meurtres et violence accompagnent l’histoire des utopies dangereuses.
Comme le tout petit d’homme se confond avec son désir de toute puissance, l’utopiste meurtrier n’a plus d’obstacle à la mise en actes. Dès lors, l’archaïque angoisse face à la mort trouve sa résolution dans le tragique ainsi retrouvé.

Bernard Pelosse
Né en 1950, actuellement psychologue-psychothérapeute à Lyon, j'ai travaillé au coté de metteurs en scène de théâtre, de photographe (Luc Choquer) et ai réalisé quelques films visibles sur Youtube (à mon nom) dont Exit, film produit sans argent avec de nombreux artistes et écrivains autour de la question : "Comment continuer dans cette période où l'argent est la seule valeur reconnue ?"

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