« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Les réseaux cannibales

Photo DR

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De l’autre côté du muret, dans ce jardin où je n’ai fait que rêver, ciel gris et fils électriques se partagent la vue. Depuis l’enfance, j’ai toujours su la mer trop loin, et retenu comme seule preuve de l’existence de la Tour Eiffel, un immense pylône à haute tension, planté à l’entrée du village. Aujourd’hui encore, par l’embrasure de la fenêtre, courants EDF et lignes téléphoniques découpent à gros traits l’horizon. Ici, poteaux, demeures et demeurants sont reliés par des câbles tendus que les moineaux prennent pour leur salon. Alors qu’une averse s’acharne à brouiller le paysage et à rétrécir mon champ, je pense à tous les lointains de ma vie, aux absents qui ont toujours raison, mais qui me manquent malgré tout. Je voudrais mon âme aussi conductrice que ces réseaux électriques, je voudrais de l’intensité au service de mes liens invisibles, de la chaleur au bénéfice de mes amours mal éteintes. Alors que je termine ma prière silencieuse, arrive en guise d’éternité, un message signalant que « ma facture box est disponible sur mon espace client ». Face à l’ironie du sort, ne pas en rajouter, ne pas s’énerver contre un Dieu sourd, ne disposant pas même du wifi sur son nuage.

Pourtant, il doit bien exister des rages utiles. Comme celle qui me traverse quand je prends conscience, depuis quelques années, de ma respiration derrière le masque d’un écran, de ma réclusion programmée dans la niche du virtuel. Je refuse de devenir un bon chien numérisé, une bête affamée, tenue en laisse par une actualité à grande vitesse… Je refuse d’être touchée-coulée par des violences téléguidées, puis trop vite séduite par des indignations de posture. Combien de jours, combien d’émois pour digérer une information, donner du sens à un évènement, pour panser les marques et les blessures de la réalité ? Combien de temps pour qu’une douleur se transforme en combat, ou inversement ? Monsieur E-Media, je n’ai que faire de votre immédiateté, de votre propension à jeter chaque seconde à la poubelle au nom de la suivante. Je n’ai que faire de vos décharges sensationnelles, de vos convulsions d’épileptique. Je ne serai jamais d’ici, je suis lente à la détente.

Bien sûr, il m’arrive de desserrer les poings devant le tout-puissant numérique. Il a su agrandir les possibilités de rencontres, d’amitiés, d’échanges probants et d’adultères joyeux. Mais surtout, il apporte sur son dos colossal, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, une somme infinie de savoirs pour corriger ma sainte ignorance. Donc oui, je rends grâce pour tous ses bienfaits ! Inutile, par ailleurs, de nier la formidable libéralisation de la parole que les réseaux ont autorisé, les nouvelles opportunités de partages et de rassemblements pour tous les milieux (militants, associatifs, etc.). Inutile de nier son pouvoir contestataire, sa puissance fédératrice, sa folle ouverture sur le monde.

Mais s’il a révolutionné l’univers de la communication et de la transmission, au niveau social, il continue, sauf exceptions, d’exclure les moins favorisés (demeurant une sorte de miroir, un reproducteur docile d’inégalités et d’injustices sociales), malmène ceux qui entendent mal son jargon et abuse ceux qui ignorent son pouvoir d’intrusion. Aussi, sur le grand marché du temps réel et de la reconnaissance, à l’heure du recyclage – quand même les assassins valorisent leurs déchets sur internet – je fais vœu d’éloigner suffisamment mes poignets du grand réseau masturbatoire. Contribuer le moins possible à l’illusion, à la confusion naïve entre ce qui s’affiche et qui nous sommes, ne pas agrandir le ravin entre analyse et défouloir, entre agitation virtuelle et engagement de terrain (qu’en est-il, d’ailleurs, de ma pétition en réseau contre la tarte à la courgette, je vous le demande…). Survol et butinage, nous vivons en abeilles, un exil sucré sur la toile du tout-consommable. Mais ce soir, je range mon sourire de vitrine et mes yeux de guêpe, ils ne sont pas à vendre. Bien sûr, Big Brother connait déjà la marque de mon canapé, la chanson que j’abime sous la douche, et la couleur – rouge – du cœur qui bat sous ma peau. Que faire ? Je l’ignore, mais je vais continuer de bramer dans ma salle de bain, continuer de vivre le beau et le laid avec le même souffle coupé, et surtout rester humble devant l’insaisissable, l’indéterminé du monde. Depuis l’invention du big data, nous avons cessé de croire en l’invisible, tout est devenu mesurable, qualifié, quantifiable. Emotions comprises. Je n’ai qu’à hurler mon appréhension du futur et Sieur Google me propose, avec beaucoup d’égards, une publicité pour le Xanax. Merci beaucoup.

Depuis des semaines, au nom de l’économie du divertissement, de faux monstres de poche augmentent la réalité, pendant que de vrais barbares nous obligent, au nom de la haine, à la diminuer. J’ai beau savoir nager, il y a de quoi perdre pied dans ce chaos. Quotidiennement, ce  monde globalisé nous entraîne au grand écart facial : du divertissement à la guerre, de l’individualisme féroce à l’empathie de mode. Sous vertige, est-ce vraiment utile de s’accrocher à la bouée d’un réseau hystérique, à un ogre nourri par l’entonnoir de polémiques acérées et de prêt-à-penser ? Oui, mais non. Non mais oui. Car le ver est déjà dans l’apple et qu’importe mes états d’âme numérique, quêteuse d’emploi au siècle 21, se couper des réseaux revient à signer pour une morte-saison. Reste à compenser, à savoir profiter de cette hyper-connexion pour poser des pansements sur mes égratignures virtuelles : les arts en général et la beauté en particulier, sont plus que jamais, à portée de clics.

Mais à l’heure où destins personnels et collectifs se partagent l’immense scène virtuelle, me reviennent en boomerang, ces mots de Césaire : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… ». Sommes-nous encore capables de souffrir, de danser, de s’aimer, sans preuves ni témoins pour applaudir ? Partout, l’accident est filmé, la joie mise en scène, on expose la petite et la grande histoire en train de se faire, par paresse, par ennui, par frousse, peut-être, de ne pas exister. Epoque cannibale, qui consommera sa propre image jusqu’à plus faim. De ce manque à être, certains fabriquent des œuvres d’art, d’autres préfèrent troquer le vide contre un Narcisse de secours. Je ne leur jetterai pas la pierre ni le menhir, j’apprécie parfois de me reconnaître dans le miroir, même doucement pixelisé…

A l’écart des influents du digital et des influencés, au plus près des fleuves et de leurs affluents, survivent quelques âmes résistantes. Des volontés indépendantes, des gens capables d’inventer des bulles de proximité, des cabanes au fond des bois, des endroits sans écran total, qui laissent suffisamment passer la lumière…En vérité, ces sages ne sont pas moins « urbains » que les autres, ils vivent le digital comme un moyen et non une fin, ils savent rester sourds aux sirènes hurlantes du média de masse, ils savent déconnecter sans s’exclure.

Peut-on en vouloir au progrès de progresser, comme à la pluie de pleuvoir ? Cette société anthropophage, dévoreuse d’images et de nombre de vues, est parvenue à convertir nos fragilités en dépendance, nos failles en aliénation digitale. Le jour où nous aurons accepté de perdre notre rapport direct au réel, le jour où notre humanité laissera place à notre cyber-fantasme, où l’automatisation aura gagné, y aura t-il encore du sens à tenir à l’abri de l’incendie ce qu’il y a de plus intime en nous : l’amour, la mort, la solitude ? La liberté ? Je sais la mienne déjà négociée, vendue, exploitée par des serveurs prompts à enregistrer mais incapables de se souvenir d’oublier. Or, c’est peut-être là que se loge notre plus précieuse humanité : dans ce lieu du cerveau où tout ce qui a été vécu est transformé, déformé, poli par l’expérience et le temps. A la passivité de la conservation numérique, je préfère la poésie active de la mémoire humaine.

Virginie Simona
Humain de naissance, rédactrice de profession, aléatoire (d'expérience), elle se nourrit (dans ce monde impossible), de consolations possibles et réjouissantes : les rencontres en général, puis celles qu'autorisent la littérature et la musique en particulier.

1 commentaire

  1. Boulesteix

    21 décembre 2016 à 23 h 03 min

    Bonjour

    Bravo et merci pour ce très beau texte.

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