« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

La Suisse en pleine « Confusion »

« Confusion » est la troisième fiction du suisse Laurent Nègre depuis « Fragile » en 2006 avec Marthe Keller. Son dernier film est un mockumentary (événements fictifs présentés comme un documentaire) dérangeant sur un ex-détenu de Guantanamo. Explications avec le réalisateur.

The Dissident : D’où est venue  la trame de ce film qui aborde Guantanamo d’une façon pour le moins…. inhabituelle?

Laurent Nègre : À l’origine, il y avait un documentaire qui était en préparation avancée. Je me suis penché sur le sort de deux frères Ouighours (peuple chinois musulman de la province du Xinjiang, ndlr) les Mahnut, qui ont tous les deux passé 7 et 9 ans à Guantanamo. Ils sont issus d’une famille de vendeur de textile de porte-à porte. Pas vraiment le profil de terroristes de premier ordre !  Suite à leur détention arbitraire, ils ont été complètement innocentés et recueillis en Suisse, dans le Jura, en 2010, où ils habitent toujours. Je voulais reconstituer leur parcours, qui est vertigineux, entre le moment où ils ont quitté la Chine et celui où ils sont tombés entre les mains de chasseurs de prime. Car à l’époque, des primes étaient proposées par le gouvernement américain pour attraper des profils suspects. Les Ouighours chinois correspondaient à ce genre de suspects. Ils étaient vus comme des indépendantistes par les Chinois. Ils s’enfuyaient souvent en Afghanistan, le seul pays qui ne les renvoyait pas automatiquement à la frontière.

Le premier frère est parti à l’âge de 19 ans. Il a été attrapé par des chasseurs de prime au Pakistan qui l’ont livré à la police, puis aux services secrets pakistanais, puis aux Américains. Le grand frère a été envoyé sur ses traces parce qu’il était sans nouvelles. Il a fini par le retrouver tragiquement à Guantanamo. Je suis une des seules personnes en Suisse à avoir rencontré le plus jeune frère Bahtiyar. Il ne voulait pas raconter son histoire. Il était tenu à l’écart de la presse par les services sociaux qui s’occupent des ex-détenus. On a passé du temps ensemble. C’est une rencontre précieuse. J’ai compris beaucoup mieux son parcours et celui de son frère. Je me suis aussi rendu compte que ce n’était pas possible de faire ce film seulement avec lui. Mais je ne voulais pas lâcher cette affaire de Guantanamo qui me turlupine depuis pas mal de temps.

D’où l’idée de fictionnaliser le récit ?

De manière indirecte et farfelue, j’ai traité ce thème dans mon film précédent, « Opération Casablanca », en mettant en scène un personnage maghrébin pris pour un terroriste. Ce sont des questions qui me touchent, que j’essaie d’aborder soit par l’humour, soit, dans le cas de « Confusion » par une mise en scène propice à la réflexion et au débat. Quelque chose qui permette au spectateur de vivre avec ces enjeux après le film, se poser des colles et comprendre par lui-même ce à quoi on a affaire.

Dans ce film, il apparaît que la Suisse est pour le moins réticente à accueillir les ex-détenus de Guantanamo.

Cela fait partie des petits arrangements avec la géopolitique internationale. On a proposé aux frères Mahnut de s’installer à l’autre bout du monde dans le Pacifique, où d’autres Ouighours sont allés parce qu’aucun autre pays ne les acceptaient. On a voulu les recaser en Albanie. Les ex-détenus de Guantanamo sont vus comme des lépreux. Personne ne voulait des frères bien qu’ils aient été innocentés par la justice américaine et qu’aucune charge n’a été retenue contre eux. Des agréments ont été signés pour qu’ils ne portent pas plainte. Les Ouighours sont persécutés dans le monde et sont très vulnérables. Ils ne sont pas binationaux. Ce sont des citoyens chinois. La Chine ne fait rien pour eux du fait de leur tendance au séparatisme. Les autres détenus de Guantanamo sont binationaux et ont des nationalités plus solides. Ça ne veut pas dire que les États les appuient, mais qu’au sein des pays où ils se trouvent, que ce soit la France, l’Angleterre ou l’Allemagne, il y a des institutions qui leur portent assistance. Vingt-deux Ouighours se sont retrouvés à Guantanamo et ont tous été innocentés. Personne n’était au rendez-vous pour les aider. Ils deviennent apatrides. Dans « Confusion », il y a un sous-texte. On a fait de l’ex-détenu un Tatar. Je ne parle pas nommément de Ouighours. Mais il y a plein d’indices pour creuser que c’est un propos métaphorique sur des situations qui ont vraiment lieu.

Comme par exemple ce personnage de politicien véreux qui fait fortement penser à l’homme politique populiste de l’Union démocratique du centre, Christoph Blocher…

Le film parle de Guantanamo mais aussi du parcours de cette figure politique, des institutions, de corruption, de jeu d’influence. Une décision politique ne va pas forcément être guidée par ce qu’on croit en apparence, mais par un combat plus larvé, plus souterrain. Dans « Confusion », c’est une affaire de mœurs qui est amenée comme un chantage vis à vis du personnage principal. Je suis frappé par le fait que très souvent, des histoires de cul privées prennent le dessus et ternissent l’image d’un politicien. En Suisse en ce moment, le chef du parti démocrate-chrétien Christophe Darbellay, conseiller national à Berne, se bat pour une histoire d’enfant illégitime qu’il a eu hors mariage, il y a neuf ans. C’est vraiment du vaudeville à deux francs six sous. Mais cela suffit à bousiller ses chances comme conseiller fédéral. Ce qui est pour nous l’équivalent de la course à la Présidence. Ces questions là ne sont pas résolues. Comment l’appréciation de la morale par l’opinion publique est parfois plus dangereuse qu’une faute politique ou une affaire de détournement de fonds ?

Comment l’avez-vous financé ?

Il y a une partie d’argent public sur dossier et une partie d’argent privé. Ça n’a pas été simple. Ce film a été dur à faire et à monter. Il a fallu repasser, re-convaincre, remanier car il y avait une inquiétude sur l’aspect très politique du film. Il n’a pas été soutenu ou diffusé par la télévision suisse comme mes autres films l’ont été.

Dario et Yacine, les deux protagonistes du film ont l’air de deux pieds nickelés dans cette machinerie politique…

Ils ont un côté pieds nickelés parce qu’ils ne s’attendent pas à ce qu’il se passe. On découvre avec eux plein de choses en temps réel. La scène pendant laquelle ils espionnent la famille Gautier depuis le balcon de l’hôtel. C’est tout le plaisir de restituer ce dispositif. Dario et Yacine ont plusieurs raisons d’être. La première, c’est le dispositif. Je voulais aller loin, dans l’avion, monter dans le jet, sur le tarmac, dans une situation où on ne nous aurait pas laissé accompagner de si près dans la réalité. Il fallait trouver un dispositif de fiction dans lequel on dit au spectateur : « Accepte les codes et on y va ». Pour cela, le mockumentary est très riche. Parfois, avec des ficelles énormes, on ne se pose plus de questions. On accompagne un récit qui, parce qu’il a une certaine forme, oblitère notre faculté de distanciation. On se demande si on est dans le film « Le projet Blair Witch » ou dans « Punishment park » de Peter Watkins, que j’aime beaucoup. Tout est fait pour qu’on se dise : « Qu’est-ce que c’est que ce truc hybride ? » On est dans un reportage, des images volées. On nous raconte que des bobines ont été bizarrement retrouvées plus tard. On crée un sentiment de vraisemblance fourni par ces deux étudiants en école de cinéma censés faire le portrait de cette politicienne de second rang. C’est cette caméra qui devient de plus en plus personnage.

Comment envisagez-vous le débat avec le public avec ce dispositif ?

Je me réjouis de voir comment ça va se passer avec le public. Comment les gens réagissent. On est très bien accompagnés par le distributeur Dissidenz films. Il y a toujours pas mal de questionnement autour du film, avec des politiciens suisses qui se sentent sur la sellette. On croit tellement que l’objectivité persiste malgré tout, que les choses sont faites pour être dites de manière vraie, que lorsqu’on brouille les pistes entre réalité et mise en scène, les gens sont très intrigués et parfois déstabilisés. Cette déstabilisation fait partie de l’intérêt que j’ai eu à faire les choses de cette façon. Ça m’intéresse que les gens prennent cela au premier degré. Quand le film a été montré aux États-Unis, une dame a demandé : « Comment avez-vous convaincu ce gars du département d’État américain de vous parler ? Ces gens-là ne parlent à personne ! » Quand le public se demande quelle est la part de vrai et de faux, ça l’oblige à faire un certain travail. On met en branle une machine de réflexion qui n’est pas donnée clé en main avec une happy ou unhappy end. À la fin, il y a une incertitude sur ce qu’il s’est réellement passé. Je vois ce film comme un work in progress. C’est un chantier qui ne s’arrête pas quand le film se termine.

Est-ce vrai que Michael Moore a trouvé votre film brillant ?

Michael Moore a sélectionné ce film pour son festival à Traverse City, dans le Michigan. Il ne s’est pas privé de le voir et de le signaler. C’est chouette, car c’est un cinéaste que j’aime énormément. Il ne fait pas du mockumentary, mais il y a toujours chez lui beaucoup de place pour l’humour, l’auto-mise en scène, la manière d’être présent à l’image. Une méthode que j’aime beaucoup. Marcel Ophuls fait ça très bien aussi sur ce magnifique film de trois heures « Veillées d’armes, histoire du journalisme en temps de guerre ». Ophuls nous invite dans son film. Il nous prend par la main.

Finalement, comment voyez-vous l’avenir de cette funeste prison de Guantanamo ?

J’espère qu’avant janvier Obama ait le courage de poser le même acte que Georges W. Bush lorsqu’il l’a ouvert. C’est à dire un executive order, un décret présidentiel, pour la fermer. C’est comme ça que Bush a pu faire passer la pilule d’ouvrir ce camp illégal. J’aimerais beaucoup voir Obama, avec les efforts qu’il a fournis, fermer cette prison. Ça va être extrêmement complexe dans la manière dont les détenus vont être répartis. Mais au moins, que ce soit fait. Je suis très attentivement l’actualité liée à la fin de mandat et à la période d’après.

Pour suivre l’actualité du film: http://dissidenzfilms.com/confusion/

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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