« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Papa, maman et les contes de fées

Des années que « La Manif pour tous » foule le bitume pour sauver son idée de la famille. Un seul credo : puisque notre humanité est constituée d’hommes et de femmes, il faut préserver la « parenté réelle » et protéger les enfants des dragons et des homosexuels…

Paris, octobre 2016 : trois ans après la loi légalisant le mariage homo, les « manifestants pour tous » ont à nouveau défilé avec des banderoles roses et bleues. Rappelons que depuis avril dernier, ce collectif est engagé dans une initiative intitulée « Mum, dad and kids » (rassemblant des citoyens de sept états membres de l’Union Européenne). Ce groupement ambitionne de donner une définition européenne au mariage et à la famille. Une définition qui doit correspondre selon eux à « la réalité universelle de l’humanité : le mariage homme/femme et la filiation père/mère/enfant ».

« L’universalité » qu’ils brandissent abusivement, et ce « pour tous » (aisément traduisible par « pour ceux qui me ressemblent »), n’est qu’un leurre. Le leurre d’une pseudo unité qui fait l’économie de la diversité ! Ceux qui manifestent pour tous ne souhaitent reconnaître, en vérité, que « leurs identiques ». Or, à regarder l’ensemble de la société, c’est moins la similarité que les différences qui nous sautent aux yeux ! Et même en matière de conjugalité, la réalité sociale ne se résume pas à papa-maman vivant avec deux enfants sous un toit de chaume. Il y a les célibataires, les divorcés, les recomposés, les décomposés, et tous ceux qui, la plupart du temps, composent comme ils peuvent avec la vie… D’ordinaire, on compte les hétéros, les homos, les bisexuels, les asexuels, les poly-amoureux et ceux qui préfèrent la planche à voile. Et quant à l’argutie d’une homosexualité davantage contre-nature : partant du principe que tout individu, même homosexuel, naît de la rencontre d’un ovule et d’un spermatozoïde, l’homosexualité me paraît tout aussi naturelle que l’eau de la rivière…

Que nous soyons hétéros ou homos selon la météo de nos amours (puisque la vie est longue et parfois surprenante), comment ne pas être interpellés par ces milliers de manifestants qui, depuis 2013, ont défilé pour refuser un droit au mariage, pour rejeter une avancée sociale, pour dire non à un pas essentiel vers l’égalité et vers la liberté ? Cher(e)s obstiné(e)s du modèle patriarcal, vous qui êtes résolus à vous battre pour qu’un enfant grandisse entouré d’une mère et d’un père exclusivement hétérosexuels, seriez-vous prêts à lutter pour défendre des gamins qui sont mal nourris, mal aimés, mal soignés, ici ou ailleurs ?

Certains voudraient faire passer les homos pour des férus d’hyper-contrôle rejetant la loi biologique, des insatisfaits qui ne toléreraient pas la frustration inhérente à leur sexualité non procréative et miseraient tout sur la science. Mais que fait chaque patient atteint d’une maladie, quand il remet sa vie entre les mains de chirurgiens ? Il refuse le biologique. Quand l’homme fabrique un barrage pour stocker l’eau ? Il va à l’encontre de la nature. Il en va ainsi de la science : elle est au service de l’humanité. Et comme un ami me le faisait récemment remarquer : de l’humanité, et non du commerce ! Soyons clairs, la PMA (Procréation médicalement assistée) est aujourd’hui utilisée par des femmes homosexuelles qui ont les moyens financiers de la pratiquer à l’étranger. L’autoriser en France permettrait de mettre, là encore, tout le monde à égalité. Quant à la GPA (Gestation pour autrui), elle engendre, je le crains, une marchandisation du corps, un commerce humain qui n’a eu nul besoin des homos pour fructifier (infertilité contre misère sociale, pays riche contre pays pauvre). Sur ce point, et sur ce point uniquement, je rejoins la position de la « Manif pour Tous » : quand je vous disais que la vie est surprenante… !

Le monde change (puisque même EDF éclaire un monde qui bouge !) et l’avenir de la famille s’invente au jour le jour. Il faudrait être borgne pour ne pas voir que la famille à laquelle certains droitiers et croyants se réfèrent, a mué ces dernières décennies, aussi bien que le serpent des blés ! Elle n’est plus un socle aussi pérenne et aussi fermé qu’avant. Que certains le regrettent, on peut l’entendre. Mais que le combat pour l’égalité des sexes, ait pu participer à l’éclatement du toit de chaume patriarcal, c’est une réalité heureuse !

Il existe aujourd’hui différentes façons de devenir parents : enfanter au sein d’un couple hétérosexuel, adopter, procréer avec un tiers donneur, prendre un ou deux chats. Mais si cette diversité existe en acte, la législation peine à l’intégrer à son corpus. Le législateur et les anti-mariage pour tous continuent de faire comme si toutes les familles fonctionnaient sur un même modèle connu. Or, la réalité n’est plus celle-ci et de nombreux spécialistes s’accordent pour le dire : quel que soit le contexte dans lequel un être a été conçu, le plus important est d’être en capacité de lui conter son histoire (des histoires d’amour et de naissance donc, que la législation doit se hâter de prendre en compte). À défaut, l’argument biologiste (évident mais extrêmement réducteur) continuera d’être l’unique référent en matière de parenté.

Qui dira aujourd’hui que le parent est exclusivement celui qui donne ses gènes ? Qui pour infirmer qu’il est aussi et surtout, celui qui transmet : son autorité, sa sécurité et son amour ? Il va de soi qu’une fonction d’autorité peut être assumée par une femme (il suffit de regarder du côté des mères célibataires) et qu’une fonction de soins et de consolation peut être prise en charge par un homme. Par ailleurs, rappelons que si l’enfant est d’abord nourri (d’amour, idéalement !) au sein de sa famille, il évolue et trouve ses influences, repères et modèles dans un environnement bien plus large (grands-parents, amis, école, etc.). En somme, qu’on le veuille ou non, la famille a vécu et continue de vivre une période de mutations : gageons qu’en cessant enfin d’être le sanctuaire des droitiers fondamentalistes, elle gagnera en ouverture, en bienveillance et par-dessus tout en… réalisme !

Virginie Simona
Humain de naissance, rédactrice de profession, aléatoire (d'expérience), elle se nourrit (dans ce monde impossible), de consolations possibles et réjouissantes : les rencontres en général, puis celles qu'autorisent la littérature et la musique en particulier.

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