« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Boulots de merde : un pavé dans la merditude au travail

"Ne travaillez jamais". Tag réalisé par le situationniste Guy Debord, rue de la Seine à Paris, en 1953.

"Ne travaillez jamais". Tag réalisé par le situationniste Guy Debord, rue de la Seine à Paris, en 1953.

« Notre seul regret, c’est que ce livre ne soit pas assez lourd pour servir de pavé dans la figure des pue-la-mort qui régissent le monde du travail ». Le ton est donné. Boulots de merde !, publié aux éditions La Découverte par Olivier Cyran et Julien Brygo, est un état des lieux féroce et glaçant sur la précarisation accrue et catastrophique du monde du travail ces dix dernières années. Entretien croisé avec les deux journalistes qui ont mené cette « enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers ».

The Dissident : Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Julien Brygo : Je suis journaliste et photographe, auteur de films photographiques. Olivier Cyran fait partie des fondateurs de CQFD, en 2002. On s’est rencontrés au Plan B où j’ai bossé de 2006 jusqu’à la fin en 2010. Ce journal sardonique était la suite du journal PLPL (Pour lire pas lu) créé après le succès de « Pas vu pas pris » de Pierre Carles. On a rejoint le royaume enchanté de la Sardonie libre.

Olivier Cyran : Je venais de quitter Marseille et CQFD parce qu’on n’arrivait pas à joindre les deux bouts. J’ai aussi bossé une dizaine d’années à Charlie Hebdo, d’où je suis parti en 2001. J’écris pour le Monde Diplomatique. Je fais des traductions.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous interroger sur l’utilité sociale des métiers ?

Olivier Cyran: À CQFD, au Plan B, au Diplo, ça faisait longtemps qu’on travaillait sur les sujets sociaux. Le monde du travail nous est familier à travers nos reportages, mais aussi en tant que journalistes précaires. On a eu des périodes de chômage. Le sujet s’est imposé par le biais d’un pote, Thomas Deltombe des éditions La Découverte. On était d’abord réticents parce que ce panorama très dévasté des boulots de merde est d’une envergure folle. On savait qu’on n’en prélèverait que quelques échantillons très parcellaires. Julien avait déjà fait plusieurs sujets, notamment sur les livreurs de prospectus d’Adrexo, la boîte de sécurité qui pourchasse les migrants dans le port de Dunkerque – qu’il avait traité en 2010 dans le Plan B. C’était logique de tirer un fil rouge à partir de tout ce travail et de le compléter. À l’origine, on voulait l’appeler « Bonnes nouvelles sur le front de l’emploi » et consacrer ce livre au larbinat. Les vieilles professions merdiques qu’on croyait disparues et qui font leur retour, et les nouvelles tâches serviles comme concierge de luxe, personal shopper, etc. Ces services de luxe à la personne nantie.

C’est d’ailleurs pour évoquer le métier de cireur de chaussures à la Défense que vous racontez, dans le livre, cette conversation assez surréaliste avec Jean Sarkozy.

Olivier Cyran : C’était assez drôle, un peu inattendu. Normalement, je devais le rencontrer. J’étais allé jusqu’au conseil général, cette forteresse imprenable des Hauts-de-Seine. Finalement, cela s’est fait par téléphone. Sur ces métiers à haute servilité, Julien avait déjà travaillé sur les domestiques de Hong-Kong dans le cadre de son film photographique. On s’est limités à la France dans le bouquin, mais il était déjà sensible à la question.

Julien Brygo : J’ai fait un papier pour le Diplo sur le centre commercial L’Atoll, près d’Angers. C’était titré : « Nous sommes les Karl Marx de l’immobilier commercial ». C’est une nouvelle génération de supermarchés verts, économes en énergie, tendance, entre le musée d’art contemporain et un aéroport. Il ne manquerait plus qu’une CAF et un médecin pour qu’on trouve tout sur place. Dans ce contexte des nouveaux boulots se créent donc le personal shopper : quelqu’un qui est détaché toute la journée pour faire vos emplettes, conseiller dans les magasins… Il y a aussi les conducteurs de clients. On gare sa voiture au milieu des arbres. Quelqu’un vient vous chercher avec une navette de golf. Un paquet de centre commerciaux de cet acabit a ouvert, comme Confluence à Lyon ou Plan de campagne à Marseille. Ces projets, comme les grandes compétitions sportives, sont des réservoirs à boulots de merde. Il y a aussi Europa city, ce projet démoniaque du groupe Auchan dans le nord de Paris. Cela représente environ 10 000 emplois qui seront mis en avant pour débloquer des crédits. Mais au final, ce seront des boulots de merde mal payés, serviles, sans perspective d’évolution, dans un environnement hyper stressant. Dans le même genre, un jour à 19h30 j’ai vu un vigile virer brutalement les occupants du Jardin D’Éole à Paris. Des gens qui n’ont nulle part ou aller, des réfugiés, des gamins de quartier… En fait, il faisait ça parce que le dernier train qui pouvait le ramener chez lui en grande banlieue était à 19h42. Si à 19h30 tout le monde n’est pas dehors, il rate son train. C’est un détail mais c’est ça la condition de la merditude.

Olivier Cyran : Et le loyer à payer ! Tout le monde semble trouver ça normal mais c’est dingue que plus de la moitié du salaire passe dans le loyer. Ce n’est pas présent dans le bouquin mais ça fait partie de la merditude du travail. Il y a aussi de plus en plus de contrats, de conventions collectives incroyablement défavorables aux salariés dans la restauration, l’hôtellerie, les instituts de sondage… Une ribambelle de contrats alternance formation pour les apprentissages. Il y a une armée d’esthéticiennes dans les salons de beauté qui bossent pour leurs stages. Pendant deux ans, il y a une semaine de formation par mois et trois semaines de boulot payées quelques centaines d’euros. Les petits patrons de ces boîtes abusent de ce réservoir à main d’œuvre low-cost.

Julien Brygo : Comme les patrons de restaurants abusent des élèves cuisiniers. Ils viennent bosser soi-disant pour leur expérience mais en vérité ils sont en conditions réelles, à faire des pizzas, des steaks frites ou des omelettes.

Olivier Cyran : Léa qui témoigne dans notre bouquin sur son boulot d »hôtesse d’accueil plante verte au Fouquet’s, est maintenant dans un resto bio dans le XVIIIe. En fait, les déchets ne sont pas triés. En cuisine, ce sont des Sri-lankais déprimés, payés au SMIC et harcelés par leur patronne.

Julien Brygo : Après le Fouquet’s, elle a été assistante dans une boîte. Comme elle était mignonne, le patron a cru que c’était sa chose. Textos, mails. La précarité touche d’abord les femmes.  Elles ont les contrats les plus pourris, les horaires les plus débiles, en étant exposées aux abus de pouvoir, aux harcèlements, aux promesses… On peut aimer un boulot. Mais les structures hiérarchiques font que c’est impossible à réaliser correctement. On a toujours face à soi une structure patronale qui vous surveille, vous rentabilise, vous soumet à ses desiderata. L’entreprise est l’ennemi absolu de la démocratie. Les patrons ne se cachent pas que l’entreprise est un lieu où ne peut pas s’appliquer la démocratie. Dans le Diplo, on cite le patron des salades Florette qui le dit très clairement. C’est un lieu où s’applique la domination du capital sur le travail. Point.

Mais pour valider cette idéologie, il y a des coaches en management comme l’inénarrable Serge Bourbon, que vous décrivez sur un salon de l’emploi.

Julien Brygo : Ce salon des boulots de merde était d’ailleurs vide. Il y a toujours des évangélistes qui ont bien assimilé le discours managérial des années 80-90. Ils sont possédés par leur sujet et disent aux gens qu’ils sont investis de la mission géniale de chercher un emploi. On n’a même pas été le voir. On s’est contenté de l’écouter. C’était tellement exceptionnel : « Gagner la bataille du regard, du sourire »

Olivier Cyran : « Avant d’aller à l’entretien d’embauche, il faut être comme Usain Bolt avant qu’il coure son 100 mètres. La rage de gagner. » La sottise de ce discours saute tellement aux oreilles de ceux qui l’écoutent qu’on est surpris qu’il puisse continuer à faire semblant d’y croire. Ce genre de zozos, on en trouve plein dans les écoles de management.

Julien Brygo : C’est l’idéologie des écoles de commerce. Préparez bien votre entretien, vendez-vous, travestissez-vous, mentez. Ces écoles sont la lie de l’humanité. Il faut les fermer d’urgence. Il y a un numerus clausus pour les médecins en France. Alors qu’on ne sort que 7000 médecins par an. Ce qui oblige à en importer d’ailleurs. Mais pas pour les trous du cul qui sortent des écoles de commerce. Il y en a au moins 30 000 par an. C’est une catastrophe qui est déjà sous nos yeux. Ces gens-là vont arriver massivement sur le marché avec leurs idées mortifères.

Plus grave, vous décrivez comment la méthode de management du groupe Toyota, le Lean management (dégraisser, en anglais) est appliquée dans nos services publics : au CHU de Toulouse et à la Poste.

Olivier Cyran : Le groupe La Poste applique cette méthode sans l’assumer officiellement. Ça a été appelé Elan, un anagramme de Lean. Il y a quand même une petite crainte que Lean management ça passe mal.

Julien Brygo : Une conférence qui a été faite sur ce sujet au CHU de Toulouse s’est très mal passée. La CGT a envahi les locaux. Appliqué à l’hôpital le Lean management. Ça signifie des réductions de postes, plus de boulot avec moins de moyens. Faire porter les charges de travail aux précaires, rappeler les gens pendant leurs pauses, leurs jours de congés, les diminuer. Faire fonctionner tout un système avec beaucoup moins de gens avec un contrôle accru, qui fait que les personnels hospitaliers vivent une déroute monumentale. On a plus d’affection pour quelques vitres cassées à l’hôpital Necker que pour le sort de gens dont le métier consiste à nous soigner ! Ce Lean management est en train d’être appliqué massivement dans les services publics français. Derrière, il y a l’austérité et la dette aux banques qu’on a déjà triplement remboursées. L’ex-ministre de la santé Roselyne Bachelot a validé l’obligation pour les hôpitaux d’emprunter sur les marchés financiers. On connaît bien les exigences de rendement des banques.

Comment l’hôpital de Toulouse peut rembourser à la Société générale 15 millions d’euros par an – qui ne sont au demeurant que les intérêts de la dette ? En mettant en place des outils managériaux qui vont essorer les personnels comme jamais. À cela s’ajoutent les grands plans de licenciements nationaux : 22 000 soignants vont être virés à terme dans les trois prochaines années. C’est un carnage. Mais on continue de défendre ce modèle. D’ailleurs ceux qui mettent en place ce management à Toulouse sont… des anciens de Danone. Ces dirigeants formés par les écoles de commerce prennent le contrôle de la haute administration publique, l’enseignement, la magistrature, Radio France… Partout on voit cette logique avec une inflation du nombre de cadres intéressante à observer. Ça rejoint le propos du chercheur américain David Graeber, selon lequel les cadres ont pris le pouvoir dans les entreprises. Smart a fait passer un accord selon lequel les salariés travailleront 39 heures, payées 37. Cela signifie qu’ils donnent par an des centaines d’heures à leurs employeurs. C’est le vote des cadres qui a fait pencher la balance de 70% environ, contre 30% pour les ouvriers. Les gouvernements sont contre les référendums populaires. Je pense qu’on n’en verra plus un avant des années. Il y a eu le Brexit. On a vu ce que ça a donné. En revanche, il y a une grande passion française qui s’annonce pour les référendums en entreprise. On va dire que c’est formidable alors que les dés sont pipés. Les règles ont été changées, les cadres ont de plus en plus de poids et les ouvriers n’ont pas le choix. C’est le référendum avec le couteau sous la gorge. À Smart, c’était soit vous bossez plus, payés moins, soit on délocalise et vous perdez votre boulot. Les gens ont signé, les deux mains liés.

Olivier Cyran : C’est un système qui fait des morts. Il y en a eu quatre cet été au CHU de Toulouse. Il y en a eu un paquet à France Télécom, à la Poste, des suicides en pagaille, des burn-out. C’est une souffrance qui n’est jamais citée quand on parle d’insécurité. Alors que la première insécurité, c’est celle au travail. L’obligation d’aller à son taf avec une boule à l’estomac et la gorge serrée. De consommer des médicaments, de l’alcool, de la drogue pour tenir le coup.

À la fin du livre, à travers l’exemple de Serge, ce postier marseillais sanctionné, vous illustrez aussi la criminalisation du syndicalisme.

Olivier Cyran : Dans les grosses boîtes où il y a une tradition syndicale, la direction et la nouvelle génération de managers tentent par tous les moyens de liquider. Mais dans la majeure partie des entreprises privées, il n’y a déjà plus de vie syndicale. L’usage du droit de protestation a disparu. Et dans le public, ça devient de plus en plus difficile.

Julien Brygo : Je viens de Dunkerque. Sur le port, il n’y a pas eu une minute de grève depuis… 1992. C’est invraisemblable quand on pense aux grèves héroïques des dockers de Saint-Nazaire ou Marseille. Ils y sont arrivés à Dunkerque en faisant passer les dockers d’intermittents embauchés par le syndicat à celui de salariés de droit commun. C’est à dire sans aucun droit. Ils sont encore syndiqués, mais dans un syndicat, la CSOPMI, qui « prône le dialogue social » et ne veut surtout pas bloquer le port. Les salariés ont été domestiqués, notamment en raison d’une grande loyauté envers ce syndicat. Les patrons ont compris qu’il faut enlever aux ouvriers la capacité d’arrêter le travail, bloquer les chaînes, la production.

Olivier Cyran : Le statut d’auto-entrepreneur, c’est dans la même veine. Et tous les statuts dérogatoires au code du travail, contrats d’usage, d’alternance, le service civique auquel on consacre un chapitre dans le bouquin. L’auto-entrepreneuriat représente un million de personnes. La majorité devrait avoir un contrat de travail en bonne et due forme, mais ils sont auto-entrepreneurs parce que c’est le seul moyen qu’ils ont de bosser. Le « client », c’est un patron déguisé qui n’a pas envie de payer les cotisations sociales. On voit des enseignants du supérieur, des journalistes prendre ce statut. On m’a proposé de l’être pour écrire sur un nouveau site d’information. C’était évidemment hors de question. Le résultat, c’est une individualisation et donc un isolement accru du travailleur. Chacun est responsable pour lui-même. Il n’y a plus lieu d’avoir des relations d’égal à égal avec ses collègues. Il n’y a plus que des concurrents sur le marché de l’emploi. Chacun doit se comporter en compétiteur. Ça réduit les réseaux de solidarité et les capacités de se défendre et d’entrer en révolte.

Le plus effrayant, c’est le reportage dans cette boîte de sécurité de Dunkerque.

Olivier Cyran : Le degré supérieur de boulot de merde, c’est le sale boulot de merde. Quand le statut, la reconnaissance, la rémunération s’effondrent, le contenu du boulot consiste pour un fils de pauvre à traquer des encore plus pauvres.

Julien Brygo : C’est le Pôle Emploi qui envoie les gens au casse-pipe parce que le contrôle social est gigantesque. Quand vous cumulez trop d’années au RSA, la CAF vous convoque pour vous dire : « Vous comprenez bien que ça ne va pas pouvoir durer comme ça ! » Le contrôle social ne permet pas d’échapper à ces boulots. Les gens sont bien obligés de trouver des motivations à continuer à faire ces boulots, se regarder dans la glace, trouver une utilité à ces métiers. Ce sont des boulots qui font du mal au cerveau, au moral des gens. J’ai interviewé un de ces chasseurs de clandestins… qui le cachait à ses enfants. Il en avait honte et, en même temps, il m’a avoué que c’est grâce au phénomène des clandestins qu’il s’est payé une télévision, un crédit pour sa baraque. Il n’est pas particulièrement raciste. C’est juste un prolo qui bosse dans la sécurité. Son père avant lui a bossé dans la société sidérurgique Sollac (Société lorraine de laminage continu, ndlr). Comme Sollac a beaucoup dégraissé, il faut bien trouver du boulot. Dans la sécurité, ça recrute, surtout avec les attentats. Depuis le 11 septembre, tous les ports français ont recruté massivement des vigiles. Cette bonne vieille idéologie de « Y a pas de sot métier » est un mensonge. Il y a des métiers beaucoup plus pourris que les autres. Merci au Pôle Emploi de normaliser ces métiers inhumains.

Pour finir sur une note plus drôle, vous vous êtes servis de Jean-Pierre Gaillard comme cheval de Troie pour accéder au monde des conseillers en gestion de patrimoine.

Julien Brygo : C’était intéressant et rigolo de voir ce type, Jean-Pierre Gaillard, à une place qui n’est pas tout à fait celle à laquelle on le met d’habitude. Il incarne pour beaucoup de gens de ma génération cette petite voix presque paternelle qui débite à nos oreilles les cours du CAC 40. Je l’ai beaucoup entendu dans ma jeunesse. On est allés le voir car il incarne à nos yeux ces métiers néfastes qui détruisent plus de valeurs qu’ils n’en créent. Ce type a répandu pendant 30 ans l’idée selon laquelle la Bourse, c’est pour tout le monde. Les petits porteurs c’est formidable. Investissez dans les grosses boîtes. Le bon peuple qui a ses petites actions, c’est une fiction pour les enfants. La réalité de l’actionnariat, c’est que ce sont les grandes entreprises qui sont les premiers actionnaires d’autres grandes entreprises. Là-dedans, il y a peut-être 2% d’actionnariat populaire. Des pigeons qui se font avoir. Il nous a ouvert les portes d’un road-trip dans la finance avec ces conseillers de gestion en patrimoine. Ces métiers où l’on multiplie l’argent comme par magie.

Ces conseillers semblent d’ailleurs plutôt de bonne foi.

Ce qui est intéressant, c’est que nous ne sommes pas allés voir les gros requins de la finance mais ceux qui ont l’impression de faire les choses bien. À partir du moment où leurs clients sont contents, ils estiment avoir une vraie utilité. C’est ce qu’explique le sociologue Jean Gadrey dans l’introduction de notre livre : « L’idéologie dominante consiste à dire qu’à partir du moment où il y a de la demande, l’offre est légitime. » La star Mariah Carey a un porteur de lingette anti-microbienne. Pourquoi ce boulot serait illégitime ? Ça nous semblait important de questionner ces conseillers sur leur utilité sociale et de les laisser dérouler leur autosatisfaction pour ce travail. La joie débridée du conseiller en gestion de patrimoine, c’est le revers de la médaille de l’infirmière qui n’arrive plus à faire son travail. Il y a un lien de cause à effet dans la société, avec la finance en haut de la pyramide. S’ils sont pauvres, c’est parce que d’autres sont riches et vice versa. Selon la théorie de David Graeber, les cols blancs sont des gens frappés d’ennuis, de manque de sens et qui passent leur temps à télécharger des séries et actualiser leur compte Facebook. À faire autre chose que travailler. Pour lui, ils sont la grande masse des boulots de merde. Certes, il y a un désarroi de ceux qui, bercés par le capitalisme, une fois embauchés par le système, s’emmerdent, ou qui en dépit de leurs études sont pris dans des tâches bureaucratiques. Mais on ne leur a pas accordé trop de place dans le livre pour rétablir l’idée que ceux qui occupent des boulots de merde au sens premier, du travail invisible et méprisé, sont en bas de l’échelle sociale (et souvent en haut de celle de l’utilité sociale).

Et pour aller plus loin ?

C’est un travail non exhaustif. Ce serait vraiment à prolonger : l’éducation, la façon dont le métier de prof est devenu invivable, soumis à évaluation et avec des logiques de rentabilité permanentes. De même, on ne s’intéresse pas assez aux agriculteurs. Il y a eu 300 suicides d’agriculteurs cette année. Comment se fait-il qu’ils ne comprennent plus comment l’herbe pousse ? Ils sont plus occupés à gérer leurs stocks de maïs importé pour mal nourrir leurs bêtes. J’aimerais aussi raconter l’histoire syndicale de Dunkerque. Là-bas, deux familles sur trois de dockers sont divisées à cause de la trahison syndicale de 1992. Michel Delebarre, qui était ministre de la ville, et Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la mer, ont concocté cette loi qui a radicalement changé le statut des dockers. C’est fascinant de montrer ce métier de docker qui n’a plus rien à voir avec ce que ça été.

 

« Boulots de merde ! Du cireur au trader, enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers », de Julien Brygo et Olivier Cyran, éditions La Découverte, septembre 2016.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

1 commentaire

  1. bouet

    4 décembre 2016 à 9 h 25 min

    J’aimerais avoir vos avis sur le wwoofing qui est selon moi la pire et la meilleure des choses.
    Une amie paysanne accueille gratuitement des wwoofeurs auxquels elle ne
    Elle reçoit des étrangers : Autrichiens, Allemande…ce sont des jeunes gens impécunieux qui trouvent là un moyen de voyager:ils restent 3à6 semaines…
    Deux femmes ex-urbaines qui exploitent les « volontaires »c’est là que l’article de Médiapart prend toute sa signification : »le wwoofing,le nouvel esclavage moderne  » Ces dames sans merci enchaînent des malheureux avec de fausses promesses à leur mal-être :ils peuvent être sollicités pour cueillir les haricots verts pendant 7 h d’affilé en plein soleil !ça rapporte mais pas au wwoofeur qui vit du RSA et n’est pas payé car il est « bénévole » …On lui vend les mérites de la permaculture que l’on peut voir à tout moment sur la télé
    Le hic est que ces enseignements sont dispensés par des gourous qui viennent eux aussi d(un milieu urbain et ont besoin d’une main d’oeuvre servile pour mener à bien leurs objectifs de vivre de leur « art ».Ils doivent le gîte et le couvert à leurs hôtes : nourriture carencée sous prétexte de végétarisme et le logement est plus que précaire: tentes en plein hiver ou caravanes humides parce qu’il pleut dedans (une jeune fille a contracté un rhumatisme à chaque épaule !)
    La MSA peut intervenir pour luter contre « le travail dissimulé » mais ils crient à la persécution…
    Les gourous fidélisent les adeptes de ce qu’il faut bien appeler une secte en attribuant une friche encombrée de ronces à un wwoofeur ravi qui n’est ni propriétaire ni locataire ni en fermage …
    Une solution serait de limiter les séjours :la France n’est pas un pays en voie de développement et le volontariat plaît certainement à Mr Gattaz mais ce sont des conditions indignes et il faut redonner au wwoofing sa vraie vocation :aider des jeunes à voyager et aider des pays en manque de conseils sur l’agriculture

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