Jean Ziegler : « Mon livre est une arme pour les opprimés »

Jean Ziegler lors du Forum africain pour le Dialogue. Photo ONU

Jean Ziegler lors du Forum africain pour le Dialogue. Photo ONU

Enseignant, sociologue, ex-rapporteur pour les Nations Unies, Jean Ziegler est l’un des poumons de la Suisse, ce pays encore dominé par l’opacité bancaire. Ses « Chemins d’espérance », parus aux éditions du Seuil, nous montrent la voie pour en finir avec ce qu’il appelle « l’ordre cannibale du monde ». Entretien avec Hans, helvétique germanophone que Simone de Beauvoir a rebaptisé Jean.

The Dissident : Qu’est-ce que l’intégration subversive, que vous dites pratiquer à travers vos activités onusiennes (ndlr, Jean Ziegler est un ancien rapporteur pour le droit à l’alimentation et membre du comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies) ?

Jean Ziegler : Dans le chapitre final, je parle des combats à venir que nous remporterons ensemble. Éliminer le droit de véto dans des confits où il y a crimes contre l’Humanité, comme aujourd’hui en Syrie. L’intervention humanitaire. L’abolition des sociétés-écrans. Comment arriver à cela ? L’axe essentiel, c’est la société civile. Les mouvements sociaux doivent exercer une pression continue sur les gouvernements. Pour que ces mouvements soient efficaces, il faut les alimenter avec des informations précises. Pour moi et d’autres qui sont directement dans la machine, notre première tâche est de créer la transparence. De fournir ces analyses à la société civile, aux mouvements sociaux pour qu’ils puissent organiser leur combat et forcer les gouvernements à changer leur politique.

Comment infléchir les choses concrètement sans que ces rapports ne soient seulement rangés sur une étagère ?

C’est un travail modeste, certes. J’ai été pendant huit ans rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation. C’est une absurdité totale, l’illustration même de l’ordre cannibale du monde. Toutes les cinq secondes selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), un enfant de moins de 10 ans meurt de faim ou de ses conséquences immédiates. Sur une planète qui pourrait nourrir sans problèmes 12 milliards d’êtres humains. C’est à dire le double de l’humanité. Un enfant qui, au moment où je parle, est assassiné ! Ce n’est pas dû au manque objectif de nourriture mais à l’accès à cette nourriture, aux incroyables inégalités qui règnent sur cette planète. Mon travail et les missions que j’ai menées ces huit années du Guatemala au Bangladesh, à la Mongolie, au Niger… n’ont pas aboli la faim dans le monde. Le massacre continue parce que la faim s’aggrave. Mais, au moins, ces rapports ont détruit les justifications que les puissants avancent, du genre : « La faim est un phénomène naturel. C’est la loi de la nature. On n’y peut rien. »

J’ai démontré que la faim est faite de main d’homme. La spéculation boursière sur les aliments de base fait exploser les prix du maïs, du blé, du riz. Dans les bidonvilles du monde, les mères ne peuvent plus en acheter et leurs enfants meurent. Les rapports créent une transparence qui détruit les idéologies justificatrices du massacre, qui en font un phénomène naturel. Cela a permis l’émergence d’une conscience. Les mouvements sociaux issus de cette conscience luttent contre la spéculation boursière, la dette extérieure, l’accaparement par les multinationales des terres en Afrique et ailleurs… Le Forum social mondial de Montréal cet été a été une caisse de résonance formidable pour ces combats-là. Même si les États puissants et surtout les ennemis de l’humanité, c’est à dire ces oligarchies, au-dessus, qui dominent l’économie mondiale, enterrent ces rapports, on les trouve quand même sur Internet. Ils alimentent ainsi la conscience collective et la font avancer. C’est ça, l’intégration subversive.

Lorsque vous avez rencontré Ernesto « Che » Guevara à Genève, il vous aurait dit : « C’est ici que tu devras combattre le monstre ».

« C’est ici le cerveau du monstre. C’est là que tu es né. C’est là où tu dois combattre. » Il a refusé que je reparte avec lui. J’ai été évidemment très profondément blessé. Je me suis dit : « Il me prend pour un petit bourgeois inutile ». Ce qui était probablement le cas (Jean Ziegler est le fils d’un président de tribunal à Thoune dans le canton de Berne, ndlr). Mais, en fait, rétrospectivement, il m’a sauvé la vie. S’il m’avait dit : « Viens avec nous », parmi cette délégation de 12 personnes, comme je suis nul militairement, je serais depuis très longtemps enterré dans une fosse commune au Guatemala, au Vénézuela ou en Bolivie. Tandis que comme député de la Confédération, professeur à l’Université, auteur, rapporteur de l’ONU, j’ai pu grâce à l’intégration subversive alimenter la critique radicale et la conscience publique de cet ordre cannibale du monde.

Dans le livre, vous racontez que via l’internationale socialiste, dont vous faites partie, certains dictateurs « de gauche » ont tenté de vous instrumentaliser. Que ce soit lors de cette visite en Corée du Nord en 1978, mais aussi les rencontres avec Mouammar Kadhafi en Libye et Saddam Hussein en Irak..

Ils n’ont pas réussi à me manipuler. Je n’ai jamais appuyé Kadhafi. J’ai utilisé les informations en ma possession. En Corée du Nord, je me suis contenté d’écouter leur propagande. Saddam Hussein, c’était le problème des otages suisses à libérer en 1991. Ce qui a été fait. Ma patrie, c’est la société civile, les mouvements sociaux qui sont la nouvelle force historique planétaire, au-delà des États-nations qui périclitent et perdent leur souveraineté. L’ordre cannibale du monde est marqué par une inégalité sans précédent sur cette planète. Les ultra-riches représentent 1% de la population mondiale et ont une fortune équivalente à ce que possèdent les 99% restants, selon le rapport Oxfam de décembre 2015. Dans le livre, je cite Warren Buffett, le troisième homme le plus riche du monde, dont la fortune personnelle est estimée à 79 milliards de dollars. Il dit : « C’est vrai il y a une lutte de classes sur cette planète. Mais c’est ma classe qui l’a déclenchée et nous sommes en train de la gagner ! » Ce qu’il dit est malheureusement vrai. Dans cette lutte de classes, il faut des armes théoriques essentielles. Mon livre est une arme pour les opprimés de cette lutte.

Il y a une anecdote intéressante dans le livre à propos de votre ami l’ambassadeur d’Argentine en Suisse, Alberto d’Alotto. Il fut rappelé après la défaite du régime progressiste de Nestor Kirchner et l’arrivée de l’ultralibéral Mauricio Macri. Selon vous, cette reprise en main libérale est-elle comparable au coup d’état au Chili de 1973, piloté par les États-Unis ?

Ce qui se passe par exemple au Venezuela actuellement, c’est un Vietnam silencieux. Le sabotage organisé par les multinationales, les États-Unis qui ont mis à terre l’économie chilienne avec le coup d’État de 1973, et l’assassinat d’Allende se répète au Venezuela aujourd’hui. C’est la même campagne de sabotage qui devait mettre à genoux Nicolas Maduro est en cours. Au Honduras, au Paraguay, au Brésil, avec la chute de Dilma Rousseff et de Lula, un coup d’état constitutionnel a été mené par le grand capital. Les gouvernements progressistes ont été renversés. L’impérialisme ne peut tolérer des états souverains puissants. La Bolivie, Cuba, l’Équateur et le Venezuela résistent. Cette lutte demande une solidarité totale des peuples, des intellectuels européens. Or, ces États sont diffamés dans la presse occidentale, notamment dans la presse française de façon incroyable. C’est donc à nous de mener la lutte de classes théorique et de dire ce qui est en jeu : la souveraineté, la justice sociale, la renaissance de la solidarité européenne avec les peuples en périphérie. Ces peuples font l’objet d’attaques impérialistes d’une violence inouïe, créatrice de misère. Cette solidarité est plus urgente que jamais. J’espère que mon livre pourra y contribuer.

En 1997, Christophe Meili, lanceur d’alerte d’UBS à  Zurich, a révélé un scandale que vous racontez dans « La Suisse lave plus blanc ». Plus que jamais, ces lanceurs d’alerte ne sont-ils pas indispensables ?

Ils sont absolument essentiels. C’est la respiration de la démocratie. Il faut surtout les protéger par la loi contre la vengeance des puissants.

Vous racontez également comment la cheikha du Qatar a été accueillie en grandes pompes au Palais des Nations à Genève, alors que le Qatar est soupçonné de financer Daesh.

C’est horrible. Malheureusement, les Nations-Unies contribuent à cette hypocrisie, car elles sont infiltrées – comme mon chapitre le montre – par l’influence américaine. La renaissance de l’ONU est capitale pour la survie de la civilisation dans le monde. Cette institution s’est formée au sortir de la boucherie de la Seconde guerre mondiale sur trois piliers. D’abord, les droits de l’Homme. Tout être humain a un certain nombre de droits consubstantiels définis dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Ensuite, il y a la justice sociale planétaire, par un transfert de richesses, une réduction des inégalités. La misère doit disparaître dans le monde. Enfin, il y a la sécurité collective, bannir, après deux millions d’années d’Histoire de l’humanité, la guerre de la surface de la Terre. C’est le chapitre 7 de la charte des Nations-Unies. Des instruments qui permettent aux organisations internationales d’établir la sécurité collective, rétablir la paix quand il y a une agression quelque part sur un continent. Or ces trois piliers sont sapés aujourd’hui et doivent être rétablis. Sur 193 États membres de l’organisation, 121 pratiquent la torture selon Amnesty International.

La misère dans le monde, la pyramide des martyrs qui augmente, les accumulations de richesses entre les mains d’une infime minorité qui deviennent plus éclatantes chaque jour… Et le plus urgent, c’est la sécurité collective. Le droit de véto des cinq nations victorieuses de la Seconde guerre mondiale peut parasiter toutes les décisions de l’assemblée générale du Conseil de sécurité pour intervenir sur un conflit en cours : les casques bleus, les corridors humanitaires… Cette absurdité fait qu’en Syrie, hommes, femmes et enfants meurent sous les bombes incendiaires, ensevelis sous des immeubles en ruines, chaque jour. Le véto russe empêche toute intervention des Nations-Unies.

Au Darfour, il y a un conflit qui fait que les peuples Fours, Massalites et Zaghawas sont réprimés par un dictateur islamiste, Omar El-Béchir, avec des dizaines de milliers de morts tous les ans. Le véto chinois empêche l’intervention parce que 11% du pétrole chinois vient du Soudan. Il y a également la tragédie palestinienne. Les bombardements de terreur à Gaza font des milliers de victimes amputés, brûlés, tués par l’aviation, la marine et l’armée israélienne. Le véto américain couvre la sauvagerie israélienne et empêche toute intervention onusienne. Le plan Koffi Annan de 2006 prévoit d’interdire le véto dans des conflits où il y a crime contre l’humanité. C’est une réforme absolument urgente. Si les Nations-Unies restent totalement paralysées sur les questions de l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie… alors que ce sont des conflits qui se développent comme des tumeurs cancéreuses à travers la planète, c’est l’avenir de notre civilisation qui est en jeu.

Je parle de « Chemins d’espérance, combats que nous remporterons ensemble » parce qu’en cette année 2016, il y a enfin une chance pour que le plan Koffi Annan soit adopté par les grandes puissances. En 2006, elles l’avaient rangé dans le tiroir : « Pas question de mettre fin à nos privilèges ». Avec la Syrie, quelque chose de radicalement nouveau apparaît. Des monstres djihadistes se sont développés là où l’ONU s’absentait. Ces monstres frappent des puissances qui ont le véto à Moscou, au Bataclan, à Nice, dans une église normande, dans le métro de Londres, à Munich… Cela produit ensuite des réfugiés qui frappent à la porte de l’Europe. Autrement dit, une guerre lointaine où il n’y a aucun espoir de paix proche, produit des effets au cœur même des États dominants. À New York, à Genève, au Quai d’Orsay, au Foreign office, des commissions se sont créées pour voir comment mettre en œuvre le plan de Koffi Annan. Cette nouveauté est une espérance.

En 2003, en vous rendant en Palestine et en rencontrant Arafat, vous êtes qualifié d’antisémite. Existe-t-il un déni sur la politique israélienne selon-vous ?

Dire que critiquer le gouvernement de Tel Aviv, c’est de l’antisémitisme, est un mensonge dangereux. L’antisémitisme est un racisme détestable et meurtrier qui a produit dans l’Histoire des crimes effroyables comme la Shoah. Si on laisse le gouvernement extrémiste de Tel-Aviv traiter d’antisémite toute voix critique de sa politique de spoliation, d’occupation de terres, on banalise l’antisémitisme. Et c’est la pire des choses. Cette façon de faire affaiblit les forces immunitaires qui luttent contre le racisme dans le corps social.

Georges Bernanos a dit : « Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres ». Ou bien c’est à nous de changer cet ordre cannibale du monde, ou bien ce n’est à personne. C’est moi qui ajoute cette phrase. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. En France, on peut forcer le gouvernement par des moyens constitutionnels et légaux à adopter le plan Koffi Annan. On peut abolir la spéculation boursière sur les aliments de base pour lutter contre la faim. On peut interdire l’usage de tonnes de maïs et de blé pour faire des agro-carburants. On peut interdire le dumping agricole de l’Union européenne sur les marchés africains, avec pour conséquence la destruction de l’agriculture africaine. Le vol des terres arables dans le Tiers-monde par les multinationales peut aussi être interdit. Par exemple, Vincent Bolloré qui ravage des terres entières en Afrique centrale, qui fait chasser les paysans pour faire planter des palmiers à huile, ces fameux carburants. Ces crimes de Bolloré peuvent être empêchés par la loi française. La victoire la plus éclatante des oligarchies, du capitalisme financier, des multinationales, c’est de faire croire aux dominés qu’ils n’ont plus de possibilités de résistance. Tout cela tiendrait selon une logique malthusienne de la loi de la nature, de la puissance des marchés. Or la France est une grande démocratie qui donne toutes les armes à ces citoyens pour briser l’ordre cannibale du monde.

 

Chemins d’espérance, de Jean Ziegler aux éditions du Seuil, octobre 2016.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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