« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Le génocide arménien, une réalité complexe

Les soldats ottomans mènent des civils arméniens vers la prison de Mezireh. Kharpert, Empire ottoman, 1915.

Les soldats ottomans mènent des civils arméniens vers la prison de Mezireh. Kharpert, Empire ottoman, 1915.

La question du génocide arménien ressurgit de nos jours pour nous sensibiliser à l’un des plus grands massacres du XXe siècle. Présenté parfois comme l’équivalent oriental du génocide des juifs d’Europe, le génocide arménien est traduit comme l’expression d’un fanatisme religieux presque inhérent à l’Orient, ainsi que la preuve éternelle de la persécution des chrétiens d’orient. Pourtant, la réalité est bien plus complexe que cela.

Impérialisme et nationalisme : les origines d’un déséquilibre

Comment expliquer que l’Empire ottoman, qui a longtemps su gérer pacifiquement sa diversité, s’achève sur une note aussi horrifiante que celle des génocides arméniens et assyro-chaldéens ?

L’empire ottoman avait su maintenir un équilibre confessionnel et ethnique au niveau de la région pendant de très nombreux siècles. Cependant, depuis le XIXe siècle, l’ingérence étrangère dans les affaires de l’empire creuse de plus en plus le fossé entre non-musulmans, soudoyés par les puissances européennes, et les musulmans. Il en résulte un véritable écart social et économique qui montera les communautés les unes contre les autres. De plus, les guerres balkaniques qui engendrèrent des centaines de milliers de réfugiés musulmans en Anatolie et les violences subies par ces derniers, suscitèrent dans l’opinion publique des sentiments de vengeance.

À l’impérialisme des grandes puissances qui bouleversent cet équilibre, s’ajoute l’émergence des nationalismes dans les empires multinationaux. L’émergence des théories nationalistes et leur radicalisation au début du XXe siècle, a conduit le gouvernement, alors mené par la mouvance Jeune-turc, à mener une politique de « turquification ». Son but était en effet de mettre en place un État-nation ethnique turc issu des dépouilles du vieil empire ottoman. Il faut dire que dans un état qui compte des Turcs, des Circassiens, des Assyriens, des Yézidis, ainsi que d’autres minorités, la tâche est particulièrement difficile…

L’ère des jeunes-turcs : une politique ultra-nationaliste de « turquification »

À partir de 1913 en effet, les Jeunes-turcs, autrement dit le Comité Union et progrès, a totalement le pouvoir entre ses mains. Parti nationaliste, révolutionnaire et sectaire, le CUP a mis en place une dictature en renvoyant le parlement quelques mois après l’entrée de l’empire en guerre. Dès lors, trois personnages auront les commandes de cette opération : Djemal Pacha, Enver Pacha, et Talaat Pacha.

Le 24 avril 1915, les plans d’extermination commencent à être mis en œuvre avec l’assassinat de plusieurs centaines de personnalités arméniennes. Dès le mois de mai, une loi prétend donner un fondement légal au génocide. Des instructions précises sont systématiquement envoyées aux autorités locales qui ont la charge d’organiser le génocide.« Pour notre nation turque, il s’agissait d’une question de vie ou de mort. C’était eux ou nous », avait déclaré un grand responsable turc de l’époque. Ainsi ce radicalisme nationaliste avait pour intention de détruire tout ce qui n’était pas spécifiquement turque.

Plus d’un million de personnes, auxquelles il faut ajouter 250 000 Assyro-chaldéens, périssent dans ce grand nettoyage ethno-confessionnel, réalisé soit par des assassinats de masse, soit par des déportations ou des interminables marches dans le désert présentées sous l’angle de déplacement de populations.

Cette doctrine ne pouvait plus admettre la diversité ethnique et religieuse qui avait longtemps caractérisé l’Empire ottoman. Il ne reste plus de chrétiens dans la région en Anatolie. Seulement de petites minorités comme les Azéris et les Kurdes, que le pouvoir devra absolument assimiler pour mener à terme sa politique ethnique.

Cette fièvre nationaliste qui s’empare de la région, entreprendra de la reconfigurer au gré des différents peuples existants. L’homogénéisation en vue de la mise en place des États-nations a conduit à des échanges de populations massifs dans le cadre d’un choc des nationalismes. On assiste à l’expulsion d’un million de grecs d’Anatolie, et, inversement, de 500 000 Turcs de Grèce. Toute cette déconstruction de l’Empire ottoman permettra à la nouvelle Turquie d’accomplir sa nation au sein de la « sainte trinité » nationaliste : un État, un peuple, une religion. Même si officiellement la Turquie est un pays laïc, la religion reste un mobile de l’identité nationale, même chez les plus athées comme Talaat Pacha.

Les Arméniens, une menace pour l’intégrité de l’Empire

Ce dernier avait bien senti la menace nationaliste approcher. Longtemps protégés par les grandes puissances, les arméniens étaient susceptibles de demander un jour ou l’autre leur indépendance, dans la fièvre générale nationaliste qui s’était emparée des peuples des « anciens » empires. Juste avant la guerre, et à la demande des grandes puissances, les Arméniens s’étaient vu reconnaître un début d’autonomie dans six provinces orientales de l’Empire ottoman. Le traité d’après-guerre prévoyait une indépendance arménienne, décision ensuite abrogée en 1923 de façon surprenante par le traité de Lausanne. Pourquoi ? Le gouvernement turc avait, disons, bien « préparé le terrain » pour son état-nation ethnique, il n’y avait plus d’Arméniens en Anatolie. Profitant de la grande cohue qu’était la Grande guerre, les autorités turques avaient programmé la disparition progressive des Arméniens de son territoire. Ajoutons à cela que cette déportation révélait la crainte des autorités turques de voir les Arméniens pactiser avec les Russes, ces derniers ayant longtemps essayé de se rallier les populations orthodoxes de l’empire.

De plus, les Arméniens étaient des proies plus faciles que d’autres. Ils constituaient une minorité religieuse et il était plus facile de mobiliser contre eux une vieille haine, comme celle qu’on avait mobilisée contre les juifs d’Europe. Il fallait, pour que les Jeunes-turcs soient acceptés, donner certains gages de sectarisme pour éradiquer leur image de « laïcards » alimentée par leur programme. Il convient de donner ici l’intéressante réflexion de l’historien arménien Michel Marian à ce sujet :« La persécution des minorités porteuses de progrès pour apaiser une majorité a aussi tenté la France, de la révocation de l’édit de Nantes, à l’affaire Dreyfus. Mais celle-ci a réagi par l’égalité des droits sous la révolution, puis par la laïcité. En Turquie, la laïcité a été le résultat de l’élimination des minorités et a perpétué leur rejet ».

Ensuite, la communauté arménienne était présente sur le plateau anatolien, qui est le cœur de la « nation » turque, en ce sens ils constituaient un grand danger pour l’intégrité territoriale de cette dernière.

Mais une autre raison également va conduire à cet évènement tragique. Les Arméniens et les Assyriens des régions orientales de l’Empire sont vus comme une cinquième colonne de la Russie, autrement dit une espèce d’ennemi intérieur qui menace l’intégrité nationale et territoriale turque. L’historien Georges Corm écrivit à ce titre : « C’est la fin du multiethnisme de l’Empire qui cède la place à la quête d’homogénéité de la population pour pouvoir enfin construire en tout sécurité, sans les cinquièmes colonnes au service de l’étranger, l’État-nation. Le même drame se répète avec les Arméniens, puis plus tard avec les massacres des Assyriens d’Irak ».

Le génocide arménien, une question sensible

Après la conférence de la paix en 1915 dans laquelle la question des massacres à l’égard des Arméniens fût soulevée, le traité de Sèvres de 1920 prévoit le principe de châtiment personnel pour les responsables des crimes de l’Empire et la création d’un Etat arménien. Cependant, cela n’empêchera pas leur retour en politique.En effet, les puissances européennes, lasses de la guerre, préfèreront suivre une politique de paix avec tout le monde.

La question du génocide arménien reste une question extrêmement sensible aujourd’hui en Turquie, où la loi condamne ceux qui parlent de « génocide ». Le massacre des Arméniens est certes présenté comme une terrible conséquence de la guerre, mais non pas comme un acte qui a été planifié et formalisé. En réalité, la reconnaissance de cet évènement comme génocide constituerait un grave préjudice territorial pour la Turquie, dans le sens où elle aurait peut-être dans ce cas à céder à l’Arménie des territoires que le traité de Sèvres accordait à cette dernière. Mais cela constituerait également un préjudice financier, puisqu’elle se verrait obligée, éventuellement, de verser des indemnités aux familles des victimes. De même, il est difficile pour le pays de remettre en question des personnages qui ont longtemps été considérés comme les héros de la nation, fondateurs de la Turquie moderne. Même si pour la première fois, on commence à voir un début de remise en question du passé, lorsqu’en 2014 Erdogan a adressé dans un communiqué, les condoléances d’Ankara aux « petits-fils des Arméniens tués en 1915 ».

 

Loubna Kheir
Actuellement étudiante en Histoire à l’université de Sorbonne-Paris IV, j’ai reçu une formation en sciences humaines en classes préparatoires littéraires. Je m’intéresse particulièrement à l’histoire politique et culturelle des sociétés orientales.

3 Comments

  1. Taner

    9 novembre 2016 à 20 h 30 min

    Beaucoup d’approximations : un tel a dit cela sans citer de nom, des rapprochements avec le genocide Juif alors qu’aucun lien, des collages successifs d’informations, mise en contexte floue, pas de plus value sur les affirmations, et décalé sur les explications, manque la vision de chaque partie, le rôle de l’Asala, de la diaspora, de la situation économique et politique de l’Armenie obstruée par son passé, de la différentiation entre les communautés arméniennes, le comble des arméniens cherchant à fuir le pays en Turquie, de la fierté Turque ne permettant pas une analyse de son histoire, du livre bleu… Bref, encore beaucoup de chemin pour maîtriser le sujet si complexe…

    • KHEIR Loubna

      KHEIR Loubna

      10 novembre 2016 à 0 h 04 min

      Cher lecteur/lectrice
      Je ne suis malheureusement pas spécialiste de la question. Vous excuserez mon manque d’attention à tous les éléments que vous avez cité, cependant il s’agissait pour moi uniquement d’éclairer la question du génocide en lui-même, d’une façon extrêmement synthétique et lucide en même temps. L’article n’avait pas vocation à parler de la nation arménienne, de la fondation de l’état arménien ou de sa situation actuelle. Je laisse ce travail d’analyse à des personnes plus expérimentées sur la question 🙂

  2. helene

    10 novembre 2016 à 15 h 17 min

    il ne s’agit pas de nier l’horreur du génocide arménien , le premier génocide « moderne » de l’histoire (chemins de fer etc ) , mais peut-on préciser que L’empire Ottoman était en guerre avec l’empire russe où la minorité arménienne, certes coloniseé, était un peu mieux traitée? L’empire russe a poussé la minorité arménienne de Turquie à la révolte pour les raisons stratégiques qu’on imagine. Avec l’assentiment des alliés occidentaux contre l’Allemagne et l’Autriche. Les nationalistes arméniens ont suivi, et le massacre s’est déclenché. Les occidentaux n’ont rien fait, sinon que la France a acceuilli des arméniens, comme l’Arménie Russe. Ceux qui ont déclenché la révolte ont leurs responsabilité. Il n’y a pas de bon nationalisme. Il ne s’agit pas de retirer ses responsabilités à Taalat Pacha, il s’agit juste de nuancer.

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