« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Afrique : vers l’arrêt de la machine à imiter ?

Jean-Bedel Bokassa, passé maitre dans l'art d'imiter la puissance coloniale. Photo DR

Jean-Bedel Bokassa, passé maitre dans l'art d'imiter la puissance coloniale. Photo DR

Tribune. Il faudrait reconnaitre que certaines de nos souffrances en Afrique pourraient être évitées. Il s’agit très souvent de problèmes que d’autres ont déjà résolu, ou dont nous avions nous-mêmes les solutions par le passé. Je ne parle pas alors de ces génies, cette manne du ciel, que nous laissons moisir dans nos rues, des surdoués qui inventent avec rien des outils qui rendraient moins pénible nos vies d’Africains.

À quoi cela sert-il de gesticuler, de monter, descendre, de “se battre” comme on dit ici, quand on sait que ce que nous faisons n’allège en rien nos souffrances ? Nous pouvons peut-être les ajourner, “les décaler”, mais bien souvent, elles s’additionnent. Nous travaillons pour la destruction de notre monde d’Africain qui a commencé avec le colonialisme. Ce monde que l’occident a commencé à construire pour nous avec la colonisation, et que nous prétendons développer aujourd’hui, nous réduit progressivement dans un espace sans orientation existentielle. Nous avons accepté l’idée qu’un être humain ne peut qu’être un mendiant, un consommateur, un propriétaire, ou rien du tout. En d’autres termes, notre destinée en tant qu’être humain est de moins en moins claire pour nous. De quoi souffrons-nous alors ? Ce n’est qu’une fois la cause de nos peines identifiées que nous pourrons commencer a envisager les pistes d’un bonheur en Afrique ! Les pistes de notre bonheur contemporain car je ne pense pas que nous avons toujours souffert comme nous souffrons aujourd’hui.

Allumons la télévision ! Regardons la ! Nos chaines de télévision sont des outils de diagnostic puissants, des sortes de scanners qui nous permettent de déceler, à grande échelle, la maladie dont souffre notre continent.  Voyez-vous ce que je vois ? Partout, je ne vois qu’une seule chose : une mauvaise imitation ! Des gens qui parlent faux, qui ont un mauvais goût en tout, leur manière de s’habiller, de se coiffer, de se tenir… Pourquoi acceptons-nous d’être cette mauvaise copie du monde occidental ? L’original ne serait-il pas mieux ?

Évidemment, cette mauvaise imitation était inspirée avant tout par le projet colonial : il s’agissait de nous faire changer de culture. Faire de nous des sous-Français, des sous-Anglais, etc. On nous a appris à imiter, à parler le français petit, genre « Y a Bon Banania », puis à parler “mieux le français que le petit français de France !” Puis nous avons eu des “républiques”, des constitutions, des élections, des présidents, des ministres, des universités, des professeurs et même des ethnologues. Nous avons fait des “Chevaliers de l’ordre de la valeur”. La machine de l’imitation a continué ainsi comme si nous n’avions pas le choix. Pourtant, si le colonialisme avait pour projet de nous acculturer à l’Occident, la décolonisation a contrario aurait dû, elle, être un projet de retour à nos cultures. Un peu comme une renaissance, ou du moins une réinvention de notre culture. Le résultat aujourd’hui est que nous sommes devenus des imitateurs. De mauvais imitateurs. Pouvait-il en être autrement ? Car cette imitation n’a pas fait de nos pays des Frances, des Angleterres, etc. N’excluons pas l’option où l’élève dépasse le maitre ! Nous sommes donc comme des citoyens partis de chez eux, sans jamais arrivés à destination.

La scène politique africaine francophone, un grand théâtre

La culture de la mauvaise imitation s’est imposée comme unique alternative pour notre élite, par opportunisme. Par exemple, bien que de nombreux pays reconnaissent le droit coutumier, nous imaginons mal quelqu’un devenir un grand avocat sans être affilié au barreau de Paris !

Au sortir des indépendances, du point de vue individuel, ceux qui imitaient étaient ceux qui allaient faire carrière pour devenir l’élite aux commandes des nouveaux pays. Les cas de Senghor et de Bokassa, bien qu’aux antipodes, sont emblématiques de ce programme d’imitation mis en place par les Français pour l’élite africaine. Aujourd’hui, la scène politique africaine francophone ressemble à un grand théâtre où la langue des discours dits politiques n’a rien à voir avec la langue que parle réellement le peuple qui lit le discours, devenu très souvent des populations qu’il faudrait davantage impressionner par un niveau de français qu’ils ne comprennent de toute façon pas. Le projet de cette élite était et reste de perpétuer l’entreprise d’imitation par une performance quasi magique où l’on doit avant tout voir en eux l’être imité.

Que nous a apporté cette imitation aujourd’hui ? Quand le Gabon, un pays d’à peine deux millions d’habitants, devient le premier pays importateur de champagne français au monde, on comprend très vite que ce n’est pas tant pour son goût que l’élite locale en boit, mais pour ressembler à ce qui se fait en Europe. Qu’elle soit un conditionnement ou un choix délibéré, nous voyons bien que cette entreprise de singerie peut rapporter gros.

Donc derrière toute cette mise en scène, il y a une machine économique : l’exploitation de l’homme par l’homme. L’entreprise capitaliste, qui supplante l’entreprise coloniale quand les deux ne sont pas liés, se nourrit de nos choix. Ce dont nous souffrons donc aujourd’hui, c’est avant tout d’un choix. Le choix que nous avons fait au sortir des soi-disant indépendances d’être des êtres “bananiers”, comme nos républiques Banania ! Quelle différence avec la publicité qui nous fait rêver de biens dont nous n’avons pas besoin et pour lesquels nous travaillons toute notre vie pour les acheter ? Un sage a dit : “Nous ne produisons pas de pommes, nous mangerons des mangues.”

Pour se perpétuer, l’entreprise d’imitation se présente toujours comme l’avenir. C’est elle qui nous donne le sentiment que nous sortons des ténèbres de nos brousses. À chaque fois, on nous propose un nouveau produit à imiter et nous tombons toujours dans le piège. Pendant ce temps, nos souffrances ne semblent pas s’alléger. Aujourd’hui, nous avons même déplacé l’objet à imiter du nord vers le sud. En gros on nous dit: “ Nous avons compris, cela fait trop longtemps que nous vous demandons de nous copier sans résultat, c’est de notre faute. Imitez plutôt des gens comme vous, ceux qui ont réussi à être un peu comme nous et qui ont aussi été colonisés, comme vous. Aspirez à être un pays émergent en 2035 !” Et hop ! Nous revoilà repartis pour un tour !

L’économie du sens des sociétés pré-coloniales

Quand allons-nous faire une pause et réaliser qu’il y a un truc pas clair dans cette affaire ? Depuis que nous imitons, nos conditions ne s’améliorent pas, au contraire. On ne souffrait pas autant, avant. Cette imitation ne nous rendrait-elle pas malades ? Vous-mêmes, regardez encore nos télévisions, regardez cette société d’imitateurs, vous parait-elle saine ?

La narration du seul choix possible depuis l’effondrement du bloc communiste est avant tout une narration qui nous fait croire que le capitalisme libéral mondialisé et ses inégalités sont la seule « Matrix » dans laquelle nous devons, chacun d’entre nous, trouver notre rôle d’être humain.

Tous ceux qui se penchent au chevet de l’Afrique malade ne parlent que d’argent comme remède. Nous aussi, qui cherchons à alléger nos souffrances, ne pensons qu’à l’argent comme unique solution. Et si c’était alors l’argent lui-même qui nous rendait pauvres ? Peut-on imaginer cet argent en dehors de la matrice ? Ce n’est pas une invention de Dieu. Nous l’avons embrassé car il faisait partie du programme de copie. Les imitateurs les plus acharnés se retrouvaient à tenir les cordons d’une bourse dont ils ne connaissaient ni les tenants, ni les aboutissants. La transformation qui s’est opérée est qu’aujourd’hui, c’est principalement l’argent qui structure nos relations humaines. Dans nos sociétés pré-coloniales, l’argent, qui n’existait pas vraiment, n’était pas comme aujourd’hui la seule mesure de la valeur. En d’autres termes, comme beaucoup d’autres sociétés avant, nous avions un type de relations où l’argent était quasiment absent. Il y avait une “économie du sens”, c’est à dire que les gens s’investissaient dans un tas de choses uniquement parce qu’elles avaient du sens eux.

Au lieu de courir aujourd’hui après un capitalisme brutal où nous Africains ne représentons de toute façon que le bas de la pyramide, pourquoi ne pas imaginer un modèle d’État qui se focaliserait, comme avant, aux types de relations que nous voyons aujourd’hui se développer et que nos sociétés africaines connaissent très bien : le partage, la coopération, le travail collaboratif ?

Les technologies de l’information nous offrent une double perspective : celle d’une sortie du modèle colonial et post-colonial, et celle d’une sortie du capitalisme. Les technologies de l’information nous permettent de rêver à nouveau d’une société où le besoin de travailler serait considérablement réduit, où la frontière entre le temps libre et le travail serait floue. Elles ont amené une recrudescence de la production collaborative : les biens, les services, les organisations qui n’ont plus besoin de répondre ni au diktat du marché, ni à la hiérarchie managériale. Des espaces de vie économique commencent à faire bouger les choses dans un rythme différent : des monnaies parallèles, des banques de temps, des coopératives, des espace autogérés, prolifèrent comme un résultat de la crise que connaissent actuellement les anciennes structures. De nouvelles formes de crédit, de nouveaux types contrats… On parle d’économie du partage, de la production entre individus, de “peer-production”.

Les technologies de l’information seraient en train de tuer le capitalisme tel que nous l’avons connu : le capitalisme global, fragmenté avec le travail temporaire et des tâches et compétences multiples, où la consommation est devenue un mode d’expression… Un capitalisme qui a tué la vieille idée socialiste de l’État qui contrôle le marché au bénéfice des pauvres et organise la production au sein d’une économie planifiée. Les technologies de l’information tournent la page de ces deux vieilles histoires pour en écrire une toute nouvelle. La production collaborative, l’utilisation des technologies de l’information pour produire des biens et services qui ne marchent que lorsqu’ils sont gratuits ou partagés, définit une route au delà de l’économie de marché.

« Un monde où l’être humain offrirait ce qu’il a et prendrait ce dont il a besoin »

Pendant des décennies, les États africains, dans leur programme d’imitation, choisissaient soit le bloc de l’est, soit le bloc de l’ouest, soit le groupe des non-alignés. Avec la disparition du bloc de l’est, beaucoup, n’ayant pas de véritable projet de développement, font dans l’improvisation. Ce que certains appellent le “libéralisme communautaire”. Pourtant ce n’est pas en ces termes que la question se pose à nous, c’est à dire choisir entre deux identités ou les mélanger parce qu’aucune de ces décoctions ne nous a guéris. Ce que nous ne nous sommes jamais autorisés à faire, c’est de se définir un bonheur selon nos propres termes et de le mettre en pratique. Et pour cela, nous ne pouvons partir du modèle de cette société aliénée qui joue un rôle défini pour lui, par d’autres, quand bien même elle en aurait fait un cocktail. La désorientation brutale que produit le capitalisme mondialisé pour les paysans et les chômeurs dans un monde vidé de son sens aujourd’hui, est la même désorientation que vivent les Africains post-colonisés condamnés à singer le bonheur de l’autre.

Comment expliquons-nous que nous n’ayons pas à ce jour formulé une voie stratégique au reste du monde ? Dans nos révolutions, nos luttes de contestation et même de libération, le choix d’une société fondamentalement différente qui serait organisée autour de la poursuite du bien-être, loin des schémas coloniaux, se fait encore attendre. En attendant, il y a lieu de se demander : que se passe-t-il sur Facebook qui soit si différent de ce qui se passait dans nos sociétés africaines pré-coloniales ? Passer son temps, gratuitement, à raconter des histoires à ses amis ? La monnaie coloniale, le franc CFA, peut-elle encore être un problème à l’ère des monnaies virtuelles comme le Bitcoin ?

Quand nous regardons nos villes, nos quartiers, nos villages et que nous voyons ces hommes, femmes, jeunes, enfants… Nous ne pouvons nous empêcher de nous poser cette question fondamentale : qui va donner du travail à tout ce monde ? L’émergence en 2035 qui industrialiserait l’Afrique en rejouant avec un siècle de retard le match de l’occident industriel ? Quelle entropie ! Quel désordre ! Quels désastres ! Tout ce qu’il faudrait produire pour aboutir à une telle finalité ?  Pour quel résultat ? Et si, au contraire, nous supprimions tout simplement le travail et l’emploi (job, en anglais), qui est en fait le travail capitaliste, celui dont l’unique finalité est le salaire ? Mais la mère qui s’occupe de son enfant travaille tout autant ! Drôle de projet que celui d’une réduction de l’être humain à n’être qu’un emploi ! L’humain doit-il servir à quelque chose ?

Dans un monde où, il faut l’avouer, nous préférons un travail qui ne nous rapporte rien, comme échanger sur internet par exemple, à un job dans un monde où les machines assurent de plus en plus le travail pénible des hommes, un nouvel humain serait-il en train de naître ? Dans ce monde post-capitaliste où le travail n’est plus mesurable et dont les biens sont produits à un coût quasiment nul, l’homme ne pourrait-il pas proposer son temps non plus contre de l’argent, mais plutôt pour s’occuper de nos anciens, de nos malades, etc. ? Un monde où l’être humain offrirait ce qu’il a et prendrait ce dont il a besoin, pour le bonheur commun ! Ce monde, aujourd’hui utopique, ressemble beaucoup à un monde que nous, Africains, avons pourtant connu. Cet homme ressemble lui aussi à quelqu’un que nous avons déjà rencontré. Il ressemble à ce vieux qui n’est plus qu’un être mental – par opposition à l’homme physique qui travaille avec ses mains – qui gère les dimensions complexes de notre existence sur terre. Cet être, son travail sera celui d’être un homme.

Jean-Pierre Bekolo
Jean Pierre Bekolo est un cinéaste d’avant-garde, blogueur et activiste socio-culturel dont les œuvres bousculent les stéréotypes sur l'Afrique et le cinéma africain. Ses films : Quartier Mozart 1992, Le Complot d’Aristote 1996, La Grammaire de grand-mère (sur Djibril Diop Mambety) 1996, Les Saignantes 2005, Le Président 2013, Les Choses et Les Mots de Mudimbe, Naked Reality 2016. Son livre : Africa for the Future 2009, Ses Installations: Une Africaine dans l’Espace Quai Branly Paris 2007, Welcome to Applied Fiction Berlin 2016… Il reçoit le prix Prince Claus en 2015 pour sa créativité, sa résistance, son irrévérence et son travail de refonte des idées dominantes concernant le cinéma africain.

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