« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

L’homme percé : récits d’un nous

Couverture de l'album "L'Homme percé".

Couverture de l'album "L'Homme percé".

Il a presque tout d’une brique grise. L’âpreté, la rudesse et la franchise : pas un pli, nulle parade. Dix titres, trente minutes compactes de riffs saturés, de percussions et de violons. Le vague n’est ici pas de mise, sinon, peut-être, dans le regard de cette gamine imprimé sur la pochette du disque, fixé jadis par le photographe Lewis W. Hine. L’œil se voile, pas loin d’être perdu, trop jeune qu’il est, entre les murs d’une manufacture de coton. C’est par ce regard que le duo toulousain répondant au nom de « L’homme percé » nous saisit, par le col et puis le cœur, avec ce premier album.

Une brique. Matériau dur et résistant ; projectile, parfois. Qui construit et déconstruit pour reconstruire. L’album s’ouvre sur un pronom personnel – « ils » – et se clôt sur le mot « chaos ». La boucle rectangulaire est bouclée : le pronom comme un doigt pointé ; le nom comme un constat qui n’établit guère plus de camps puisqu’il n’épargnera personne. « Ils », oui, ceux qui brûlent l’herbe et couvent l’offre et la demande. Ceux qui font face à « l’homme de terre », singulier mais probablement symbole, celui qui n’est « plus de ce monde » puisque ses principes – l’honneur, le sol et le labeur – n’ont plus cours quand court le temps qui partout jure n’être plus que ce que chacun sait. « Ils », oui, les modernes, les élites, l’hyperclasse qui se rit des frontières puisqu’il habitent le globe sans en être vraiment, happy few administrateurs et gérants, maîtres de la mondialisation. L’album s’ouvre donc sur un tracé – presque une tranchée. Une ligne qui assure la séparation entre un « nous » et un « eux » dont on décèle, au tranchant des guitares, que la conciliation ne tient pas du possible. Une ouverture à valeur d’équivoque – « Terre », avance le titre, celle de ceux qui la cultivent sans toujours en vivre ; celle de ceux qui la possèdent et la partagent depuis qu’ils savent les armes et l’or – et de chute – les adieux d’un monde en passe d’être révolu, celui de « la boue élégiaque, là où les enfants jouent, et de vieux pères bêchent » peint par Pasolini dans son poème « Vittoria ».

Mélancolie ? Probablement pas, a contrario du cinéaste italien. Il y a, dans la voix et sous la plume de Marc Sastre, poète et chanteur du groupe, tant de fatalité que la nostalgie n’y trouve place. Ce disque – sans titre – chemine le dos quelque peu courbé : le poids de la lucidité plus que du renoncement. De morceau en morceau, nous l’entendons dire « Nous naissions esclaves », cracher « De la poussière je suis venu, de la poussière je resterai », décrire ce « cercle d’où l’on ne sort pas », raconter la « communauté d’enfants-tués », brosser « les rivages séculaires » et l’existence des « mort-nés ». Il y a, de part en part, cette négation de l’enchantement : « Les Internationales passent / je demeure », assurait Sastre dans son recueil L’homme percé, paru aux éditions Les Cyniques en 2011 – c’est d’ailleurs de cet ouvrage, comme d’À défaut de martyrs et d’Aux bâtards la grande santé, que sont extraits les textes du présent disque. « La colère comme moteur. Désespoir et création. Le désespoir de la lucidité, ou l’inverse. Attention : ne confondons pas détresse et désespoir. Désespoir comme « sans espoir ». Je suis un désespéré : je n’espère rien, je n’attends rien. Mais j’ai à faire. Camus ne disait-il pas : « L’espoir est une forme de résignation. » ? », expliqua-t-il d’ailleurs un jour en entretien.

Son « je » a l’étrange étoffe du « nous ». Une subjectivité nouée à une condition collective. La seconde piste déplace positions et regard en assumant ce « moi » de « prolétaire ». Les pères du socialisme scientifique placèrent en ses mains quelque ambitieuse mission : renverser l’ordre bourgeois et permettre l’avènement d’une société sans classes débarrassée de l’exploitation de l’homme par l’homme. Notre « homme percé » s’avoue plus modeste : son prolétaire ne possède pas de majuscule : il est celui qui consent, acquiesce, obtempère ; il est l’être sans mots ni verbe, soumis aux pesanteurs et déterminations sociales, économiques et culturelles. Il avance parmi les machines et les outils, l’acier, le fer, le froid et les gravats, les couteaux et la gnôle. « Ici on parle pas. Ici on baise pas. On cogne. » Et, scandé, martelé, ce vers qui condense à lui seul l’album : « Poussière, merde, rage, rêves ». On devine même une pointe d’ironie au « camarades » jeté au détour d’un accord. Il faut dire que Sastre chante, ou dit – fidèle à la tradition américaine du spoken word ou d’un certain Léo Ferré, celui du « Chien » ou d’« Il n’y a plus rien » –, ce qu’il connaît puisqu’il le vit. Électricien de profession, autrefois ouvrier d’usine, il esquisse, dans cet album comme dans ses livres, un quotidien inapte aux grandes doctrines et aux plans sur la comète. Marc Sastre composa une partie de ses poèmes sur « un chantier en altitude, par -15°, avec la rivière gelée, la neige, les roches sourdes » : le culte de la machine, il s’en méfie. L’album ébrèche ainsi le productivisme et la sacralisation d’un Travailleur de cartes postales ou de peinture – Sastre ne croise que des « bêtes aux lourdes chaussures remplies de graviers ». Haine, impuissance et courroux, tout cela se mêle en une certitude, sans doute la seule, égrainée comme un motif : « Que l’Histoire cesse », « Il n’y aura pas de fin à l’Histoire »… Cette Histoire, chère aux marxistes, qui promettait un monde meilleur. « Je suis le fils de ceux », rappelle L’homme percé : l’héritage, les sociologues ne l’ignorent pas, se plaît à devenir destin.

Réalisé par Sylvain Luini

La mort du Paradis sur Terre ne le pousse toutefois pas à rendre les armes. À, comme trop de ceux « à qui ont ne la fait pas », virer vinaigre ou esthète. Il y a chez lui un vitalisme tragique. Un élan de l’en dépit de. Un « volontarisme faute de mieux », dirait l’historien Paul Veyne. Qui continue de rêver, au sortir de l’usine, d’aller « bâtir des théâtres ». Qui s’imagine un « midi perpétuel » et s’enthousiasme de « la pluie chaude du soir ». Qui se rappelle des rires et des beautés d’une femme aimée. Ce « nous » des prolétaires s’agence autour d’un corps et non d’une Idée. De sens. La chair sature les morceaux plus encore que les guitares industrielles – les mains, le cul, le dos, le ventre, les germes, le foie, les poumons tâchés, les vertèbres secouées. Le nez prend partout ses quartiers – la colle, l’urine, les déjections. Il y a du Georges Hyvernaud entre ces lignes et ces notes : ce grand écrivain méconnu, audacieusement mis en musique et lu par Serge Teyssot-Gay dans son album On croit qu’on en est sorti, qui estimait qu’il n’était « aucun secours à attendre » pour les « gens de [s]a race », les vaincus stupéfiés. Oui, lutter, chercher des poches de résistances – « reprendre la poésie aux bourgeois », avoua même Sastre. Mais sans jamais cesser d’« usiner dans un présent sans présence ».

Les vaincus de L’homme percé ne se comptent pas seulement à l’ombre des champs et des usines. Quatre titres grossissent leurs rangs : les femmes – « que l’on brûle, tond, lapide » –, les travailleurs immigrés – qui n’ont, eux aussi, « pas vu le temps venir » – et la jeunesse des quartiers populaires – qui crame des voitures et cherche sa place entre les bastions de la « blanchitude ». « À trop négliger la rue, elle s’est infectée ». La chose n’est jamais énoncée, encore moins théorisée, mais on entrevoit le souci d’un commun : les exploités, volontiers fragmentés, divisés, opposés entre eux, ont plus à partager qu’ils ne le croient peut-être. Et l’album de s’achever, d’abord a capella, bourdonnant, lunaire, muni d’un mégaphone qui grésille pour annoncer l’orage. La poésie des ouvriers « est ce geste de joindre la conscience de classe à l’expérience du travail 1 » : la vie de l’en bas a trouvé en ce duo l’un de ses rares conteurs.

Louis Tarnowski

1 Dinah Ribard, « Le temps de la poésie des ouvriers. Prise de parole, travail et littérature en contextes », dans F. Brayard (dir.), Des contextes en histoires, Actes du Forum du CRH 2011, La Bibliothèque du Centre de recherches historiques, 2013, pp. 227-294.

L’Homme percé, sorti le 11 janvier 2016, 7€.

Marc Sastre : Textes, voix,
Guillaume Navar: Machines, basses, guitares,
Camille Sabathier: Violons

Auteur invité
Auteur invité

3 Comments

  1. Miffre-Carayon

    10 décembre 2016 à 15 h 28 min

    Très intéressante analyse de L. Tarnosky. Où peut-on se procurer l’album ?

  2. Jean-Luc SABATHIER

    19 décembre 2016 à 11 h 51 min

    où trouve-t’on cet album
    quel courage
    merci
    jluc

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