« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Pierre Carles revient de loin… avec des idées pour la France

Rafael Correa dans "On revient de loin" Copyright CP-Productions

La campagne présidentielle française de 2017 ne soulève pas l’enthousiasme. Beaucoup de candidats pour peu d’idées novatrices. Pour pallier cette absence d’imagination Pierre Carles et sa co-réalisatrice Nina Faure sont allés … en Équateur, auprès du président Rafael Correa. « On revient de loin »(1) sorti fin octobre en salles, est le deuxième volet d’Opération Correa, documentaire consacré à l’expérience progressiste équatorienne. Nina Faure nous en parle.

Nina Faure, comment vous êtes-vous retrouvée embringuée dans cette aventure militante avec Pierre Carles?

Dès le départ le travail de cette équipe: Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, (réalisateurs de « Attention danger travail » 2003 et « Volem rien foutre al pais » en 2007 NDLR) m’a beaucoup plu. C’est une façon de faire du documentaire à la fois critique et très drôle, avec une possibilité de transformation du réel, d’en faire autre chose. Dans « Attention danger travail » des personnes sans travail décident de s’en passer. Ce sont des films qui donnent des perspectives. J’ai fait un stage dans cette boîte de production CP-Productions, avec la productrice Annie Gonzalez. Et puis, à la sortie de mes études je me suis retrouvée sans ressources et sans travail. Entre 2010 et 2014 je suis passée par plein d’emplois précaires qui m’ont donné envie de témoigner de cette réalité. C’est pourquoi, en parallèle, j’ai fait ces deux petits films: « Rien à foutre » en 2012 et « Dans la boîte » en 2013. (2)

Opération Correa – Episode 1 les ânes ont soif

Y a t-il eu une préparation en amont pour ce voyage dans l’Équateur de Rafael Correa?

Il y a eu ce premier film co-réalisé avec Aurore Van Opstal et Pierre Carles « Les ânes ont soif » sur la venue de Correa à la Sorbonne en 2013. Avant ce voyage, ce qu’on connaissait de l’Équateur se limitait à ce discours de Correa. Beaucoup de gens en France n’ont jamais entendu parler de ce qui se passe en Équateur. Et s’ils ont entendu parler des régimes progressistes qui se sont mis en place en Amérique latine à partir de 2006 c’est qu’ils sont particulièrement bien informés… au vu de l’omerta qui règne à la radio et à la télévision. On est partis à l’aventure en se demandant ce qu’on allait découvrir sur le terrain.

 

Dans quel esprit êtes-vous partis?

Avec le moins d’idées possible, avec le désir de découvrir comment on peut faire autrement que ces recettes présentées comme inéluctables en Europe. Comment un gouvernement fait un autre choix que celui de l’austérité face à l’endettement. Ce qui est intéressant avec l’Amérique latine c’est que, depuis le coup d’état de Pinochet au Chili en 1973, c’ est devenu le laboratoire des politiques néo-libérales. Ces politiques ont plongé énormément de personnes dans la pauvreté et creusé les inégalités. Du début des années 80 à la fin des années 90 la pauvreté a explosé, passant de 120 à 225 millions de personnes sur le continent. Dans les années 2000 plusieurs gouvernements progressistes prennent le pouvoir: Evo Morales en Bolivie, Chavez au Vénézuela, Pepe Mujica en Uruguay, Lula au Brésil, Correa en Équateur qui prennent un autre chemin que le libéralisme: politiques de redistribution, nationalisation de certaines entreprises… L’Équateur a repris le contrôle de ses ressources pétrolières en nationalisant son exploitation. On s’est demandé comment ce changement se passe concrètement. Comment ce régime a ouvert un autre spectre que ce qui nous est imposé en Europe. On est partis en ne sachant pas trop ce qu’on allait trouver, si ce n’est une autre façon de croire en la politique.

Mais sans fuir les sujets qui fâchent comme le problème de l’avortement que vous évoquez dans un entretien en tête à tête avec le président Correa

C’est un gouvernement qui a fait beaucoup sur le plan social. Avant l’élection de Correa en 2007 une femme de ménage gagnait souvent 70 dollars. Maintenant le salaire minimum est à 350 dollars. Les salaires pour les classes populaires ont été multipliés par cinq. Les femmes, qui comme partout sont moins bien payées,  en bénéficient. C’est un pays où il y a 50% de femmes à l’Assemblée nationale. Il n’y en a que 23% en France. C’est étonnant de voir à quel point cet état qui a mis en place des politiques très progressistes bénéficiant aux femmes peut être très conservateur sur une question aussi essentielle que celle de l’avortement. Ça s’explique en partie parce qu’il y a une grande influence de la religion catholique dans ce pays. Rafael Correa lui-même est catholique. Même si l’état est laïc Correa défend personnellement cette foi. Il est prêt pour cela à avoir le type d’argument qu’il m’a opposé: « Si le général Pinochet avait été pour l’avortement est-ce que ça aurait fait de lui un progressiste? » Je me suis demandée comment on peut faire autant d’un côté et de l’autre être conservateur sur cette question essentielle qui touche à l’égalité homme-femme.

Pierre Carles en Equateur-Copyright CP Productions

Une députée du parti au pouvoir, Alianza Pais, qu’on voit dans le film est au coeur de ce tiraillement

On a eu la chance de rencontrer cette députée Paola Pabon qui a proposé de légaliser l’avortement en cas de viol. Il ne s’agissait même pas de légaliser l’avortement en général. Ça nous paraît hallucinant que le président Correa puisse s’opposer à l’avortement d’une femme violée. Paola Pabon a fait le choix de défendre ce gouvernement pour continuer à porter la voix des femmes plus loin. Quitte à ré-aborder ces questions dans un avenir proche. Elle a préféré rester dans le mouvement même si le fait de faire cette proposition lui a valu d’être sanctionnée. Ces arbitrages sont liés à l’exercice du pouvoir. A quel moment doit-on dire qu’on ne suit plus et qu’il faut rentrer dans l’opposition? On a été sur ce fil tout au long du film. Mes positions et celles de Pierre Carles dans le film sont un travail de montage. On a construit des personnages. La réalité est beaucoup moins tranchée. Nos personnages incarnent des figures qui permettent de montrer les conflits internes qui traversent les spectateurs.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire Correa n’est pas un révolutionnaire mais un catholique de gauche

Il est très influencé par la doctrine sociale de l’église. L’idée selon laquelle un niveau excessif d’inégalités est nuisible pour la société et qu’il faut qu’il y ait une meilleure répartition de la richesse. Ce gouvernement a amené des propositions exceptionnelles dont on n’entend pas du tout parler par chez nous. Par exemple de taxer l’héritage des plus riches à plus de 77% pour éviter la reproduction des dynasties familiales. En France ce genre de proposition apparaîtrait comme pire que bolchéviques dans l’état actuel de politiques qui visent à réduire la taxation pour éviter la fuite des capitaux à l’étranger. Ces mesures paraissent très radicales. Elles ne sont pourtant pas motivées par un esprit révolutionnaire mais par l’idée d’une plus grande équité. Correa est aussi un économiste non orthodoxe keynésien qui croit fort en la méritocratie.

Nina Faure, Pierre Carles Copyright CP-Productions

Il y a un autre aspect conflictuel par rapport au gouvernement Correa c’est celui qui touche aux territoires indigènes

C’est un point paradoxal. Les matières premières comme le pétrole représente 70% des exportations de l’Équateur. C’est une ressource première dont l’exploitation a été nationalisée permettant de financer des politiques sociales depuis 2007. L’évolution est assez fascinante. Par exemple, en 2005 les dépenses de santé représentaient 1,40% du PIB contre 4,30% en 2015. L’éducation est passée de 1 à près de 5%. Le pétrole nationalisé par l’état a permis ces dépenses en santé, en éducation et donc sorti environ 2 millions de personnes de la pauvreté en dix ans. Ce qui est un temps très court. D’un autre côté ces programmes sont basés sur une exploitation pétrolière qui lèse les indigènes sur certains de leurs territoires, qui s’inscrit dans un modèle de développement dont on voit au niveau mondial qu’il n’est pas tenable. Il faudrait 3 planètes pour suivre la consommation de la France sur une année, 5 pour les États-Unis. Un petit pays comme l’Équateur est loin de ça mais ce modèle basé sur l’extraction des matières premières est problématique. C’est un problème qui se pose en Équateur, en Bolivie mais aussi chez nous. Quand on est allés enquêter en Équateur c’est aussi pour qu’en France on se pose cette question avec un effet-miroir: « D’où tire t-on nos ressources? » C’est assez terrifiant. On a l’uranium qui vient du Niger via Areva, le pétrole du Nigeria, du Congo, du Gabon…

D’un autre côté il y a aussi l’extrême-gauche équatorienne qui estime que le gouvernement n’est pas assez à gauche

Dans le film on se pose la question de savoir ce qu’est une politique progressiste. Comment la pousser plus loin? C’est aussi par désir d’alimenter la réflexion collective en France. Dans l’Histoire ces 10 ans de pouvoir en Equateur mais aussi dans l’Argentine de Kirchner ou la Bolivie de Morales pourraient prendre le nom de « décennie gagnante » tellement il y a eu de progrès pour les classes populaires. Il faudrait l’analyser dans le détail mais le bilan global est extrêmement positif.

Le mot bilan est adéquat puisqu’on apprend dans votre film que Rafael Correa ne se représentera pas aux élections de février 2017

On ne sait pas quelle va être la tournure de ces élections . A priori, le parti au pouvoir Alianza pais reste favori. Mais comme on le voit dans le film l’opposition de droite est féroce. On ignorait que Rafael Correa ne comptait pas se représenter. C’est l’ancien vice-président de Correa Lenin Moreno qui se présentera à sa place. En 2014 on avait entendu parler de l’éventualité d’une modification de la constitution qui aurait permis à Correa de briguer plus de deux mandats. Ça avait donné lieu à des débats animés lors de la projection du premier épisode « Les ânes ont soif ». Les gens disaient: « Est-ce qu’il n’y a pas une dérive autoritaire? » On répondait qu’il faut se poser la même question pour l’Allemagne. Angela Merkel en est à son quatrième mandat. Ou pour un État comme Israël qui ne met pas de limite à la réélection. Il faut faire attention à ne pas taxer trop facilement de dictatures les gouvernements latino-américains… sans se poser la question de l’autoritarisme chez nous. Le président turc Erdogan veut s’inspirer du régime présidentiel français pour renforcer son pouvoir. En France on a un exécutif ultra-fort et très incarné sans que ça nous paraisse pour autant dictatorial. Guillaume Long, l’actuel ministre des affaires étrangères (depuis mars 2016 NDLR)-qui était ministre de la culture quand on l’a interviewé- a eu l’idée d’une mesure qui doit être proposée aux équatoriens en référendum en février 2017: interdire à toute personne pratiquant l’évasion fiscale de se présenter aux élections. C’est une proposition qu’on pourrait importer chez nous. Ça ferait sûrement un peu d’écrémage!

Comment avez-vous financé ce projet?

On a une productrice extraordinaire Annie Gonzalez. Sur certains projets comme « Hollande DSK etc » (2012), Les ânes ont soif » et « On revient de loin » où il faut aller vite pour des raisons d’échéance politique on a fait appel au financement participatif sur internet. On a eu aussi envie de le faire le plus tôt possible afin d’amener ces éléments au public. Pour sortir le film dans de bonnes conditions on a fixé un objectif à 10000 euros. On y est parvenus grâce aux internautes qui ont été plus de 1600 à contribuer et aux techniciens qui se sont mobilisés.

On vous a vu intervenir sur TV debout. Que pensez-vous de l’expérience Nuit debout à l’aune de votre expérience en Équateur?

Nuit debout est un mouvement qui refuse de s’organiser par refus de l’autorité et de l’incarnation du pouvoir par une seule personne et de ses dérives. On pourrait transposer ces questions en Équateur: Dans un régime gouvernemental très incarné ce qui ne ressemble pas à celui qui détient pas le pouvoir peut devenir périphérique ou dominé, colonisé. On le voit avec la question du corps des femmes sur l’avortement, des territoires indigènes. La question du refus de l’autorité est légitime. Mais si un mouvement comme Nuit debout s’est désorganisé en face ils sont très organisés! Les pouvoirs financiers et politiques sont très forts. Si on espère présenter autre chose il faut des structures capables de prendre des décisions. Il faut voir comment les créer. En rentrant d’Équateur on a suivi ce qui se passait avec Nuit debout et on avait plein de propositions concrètes à mettre sur la table. Ne fut-ce que sur la re-négociation de la dette. Le cas de l’Équateur est fascinant. Il y a une retraite allouée pour les femmes au foyer. On peut cotiser toute sa vie pour que le travail non rémunéré au foyer ouvre des droits à la retraite.

La surprise du film c’est que Correa pourrait bénéficier du soutien improbable d’un candidat à la Présidentielle de 2017

L’idée de Pierre Carles c’est qu’un candidat à la Présidentielle française de 2017 puisse nommer Correa premier ministre. On laisse la surprise au spectateur de savoir quel homme politique a contacté directement Pierre Carles pour évoquer ces idées là…

NB: Pierre Carles, qui en 2007 a également été  suivre le Vénézuela d’Hugo Chavez est allé cette année en Colombie dans le cadre de la préparation d’un film sur les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). A suivre…

  1. Pierre Carles nous a accordé un long entretien sur la première partie « Les ânes ont soif » Opération Correa sorti en 2015 http://the-dissident.eu/6392/pierre-carles-il-y-a-une-omerta-mediatique-sur-la-politique-menee-en-equateur/

(2) Films réunis avec 2 films de Julien Brygo dans ce DVD sorti en décembre 2016

http://www.cp-productions.fr/quatre-petits-films-contre-le-grand-capital/

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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