« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Somalie : Abdalle Mumin, victime de la chasse aux journalistes

Après avoir travaillé pour le Wall Street Journal et le Guardian, Abdalle Mumin est aujourd'hui en exil au Kenya.

Après avoir travaillé pour le Wall Street Journal et le Guardian, Abdalle Mumin est aujourd'hui en exil au Kenya.

Abdalle Mumin est un journaliste qui avait pris l’habitude de travailler à Mogadiscio, en Somalie, dans des conditions certes difficiles, mais vivables. Jusqu’à cette tentative d’assassinat dont il fut victime en 2015 et qui l’a poussé à s’exiler au Kenya. Tribune.

En Somalie, la sécurité est une affaire critique pour chaque citoyen. À ce titre, les journalistes constitue le groupe le plus ciblé du pays. Ces derniers risquent quotidiennement leurs vies pour faire connaître au public les événements sanglants qui déchirent le pays au jour le jour. Au cœur de l’actualité : les bombardements par le groupe terroriste Al Shabaab ainsi que la grave violation des droits de l’Homme par le pays.

Les journalistes sont continuellement ciblés pour leurs articles. 59 d’entre eux ont été tués dans le pays depuis 1992, selon le Comité de Protection des Journalistes (CPJ). Cela fait de la Somalie le pire pays au monde pour exercer ce métier. Cette année seulement (en 2016, ndlr), quatre journalistes ont été tués.

Le groupe armé Al-Shabaab revendique presque toujours les assassinats de journalistes, mais selon l’Union nationale des Journalistes en Somalie (NUSOJ) – l’observateur le plus important de médias dans le pays – il y a plusieurs autres groupes criminels qui ciblent les journalistes. Le niveau d’impunité est ce qu’il y a de pire. Certains des journalistes les plus respectés en Somalie, qui ne quittent pas le pays, s’imposent des mesures de sécurité. D’autres sont forcés à l’exil.

En tant que journaliste exilé moi-même, je dois me battre avec le traumatisme dont je souffre depuis que des hommes armés ont failli me tuer en janvier 2015. Avant cette attaque, j’ai dû surmonter plusieurs obstacles, mais j’ai tout de même continué à vivre ma vie et à défendre la liberté de la presse devant les Somaliens. Mais en janvier 2015, tout a changé : des hommes armés à bord d’une voiture ont suivi mon véhicule et ont commencé à me tirer dessus peu après avoir quitté une banque de Mogadiscio. J’ai échappé à l’attaque de justesse et je me suis rué vers un abri dans un hôtel proche et sécurisé. Le lendemain, j’étais dans l’avion pour Nairobi (Kenya). Je quittais ma femme et mes enfants.

« J’ai assisté aux funérailles de près d’une douzaine
de collègues journalistes, tués entre 2011 et 2014 »

Un mois plus tard, un ami proche et ancien collègue a été tué après qu’une voiture piégée ait touché son hôtel dans la capitale. Un évènement qui n’a fait qu’accroitre mes craintes, car il a eu lieu dans la capitale. Mais ce n’était pas la fin. Ma famille a dû faire face à de nombreuses difficultés après que des hommes armés aient fait irruption dans la maison où ils se cachaient. Ils les ont obligés à fuir vers notre seconde location cachée, puis plus tard à s’exiler.

Au cours des huit dernières années, j’ai publié des articles inhérents à la Somalie. Je couvrais toutes les actualités : du viol à la corruption, de la sécheresse à la manipulation électorale en passant par l’emprisonnement des journalistes. Mes articles sont parus principalement sur The Guardian, The Wall Street Journal, Reuters, ainsi que plusieurs médias locaux. Je me suis toujours battu pour défendre la liberté de la presse.

J’ai assisté aux funérailles de près d’une douzaine de collègues journalistes tués entre 2011 et 2014. Pourtant, lorsque je réfléchissais à comment aider la Somalie à obtenir la paix, la stabilité et une démocratie digne de ce nom, je n’envisageais jamais sérieusement de le quitter. Mais quand il s’agit du pays le plus dangereux au monde, il n’y a parfois pas d’autre choix.

Vivre au Kenya est un autre défi pour quelqu’un comme moi. Il est illégal pour un demandeur d’asile ou un réfugié de chercher une opportunité de travail. Pour les journalistes en exil, survivre n’est pas une mince affaire. Le gouvernement kényan répète inlassablement vouloir chasser tous les demandeurs d’asile de son pays, et donne des échéances pour fermer les camps de réfugiés. La troisième et dernière date limite sera donnée dans les six prochains mois. Si cela est réellement mis en place, ce sera une énième difficulté pour ma famille et moi.

Le Kenya ne donne aucune opportunité d’intégration aux réfugiés. Ces derniers ne peuvent pas contribuer au fonctionnement de la société. C’est pourquoi l’exil dans un second pays deviendra peu à peu notre seul solution.

Les journalistes chassés par les autorités et Al Shabaab

Revenons-en à la Somalie. Les journalistes sont coincés entre le marteau et l’enclume. À la fin de l’année dernière, les agences de sécurité du pays ont imposé des restrictions aux journalistes de médias indépendants qui publiaient des informations sur les attaques terroristes, ainsi que des noms. Pendant ce temps, le groupe terroriste Al-Shabaab a imposé aux journalistes de se positionner contre le gouvernement.

Depuis la chute du régime du président Mohammed Siad Barre en 1991 engendrée par les seigneurs de guerre et les milices, la Somalie est un pays sans réel gouvernement central. Une situation qui fait la part belle au développement de la piraterie et des extrémistes. Toutefois – et à l’étonnement de beaucoup – le pays a vu se développer un paysage médiatique important depuis 2002. Actuellement, il existe plus de 50 radios indépendantes dans l’ensemble du pays, ainsi que des centaines de sites d’information, des douzaines de journaux, et presque une dizaine de chaînes satellitaires.

L’Union nationale des journalistes somaliens estime qu’environ 1500 journalistes sont actifs dans le pays, dont plus de 300 basés dans la capitale. Il est important de souligner que le journalisme est l’un des métiers les moins bien payés en Somalie.

Étant donné que le pays manque d’ordre et de lois effectives, les assassinats de journalistes n’ont pas été résolus et n’ont pas été soumis à une réelle enquête. Cette préoccupation hante beaucoup de mes confrères somaliens. La nouvelle loi sur les médias dans le pays est draconienne. Un journaliste qui par exemple publie des informations considérées comme étant “sensibles” pourrait être soumis à 5000 $ d’amende. Le gouvernement peut même aller jusqu’à obliger le journaliste de révéler ses sources.

#SaveSomaliJournalists

La Somalie a besoin principalement d’un gouvernement transparent, responsable de ses citoyens, qui serait en mesure d’enquêter sur les violences commises entre autres à l’encontre des journalistes. Cet avis est partagé par beaucoup d’autres collègues somaliens. Les criminels doivent être punis par la justice pour avoir ciblé des “messagers”, car les journalistes servent l’intérêt de ceux qui n’ont pas de voix dans la société.

La Somalie doit aussi avoir une police digne de ce nom, ainsi qu’un Département des enquêtes pénales compétent, qui puisse gérer son devoir d’enquête avec attention. Cela pourrait permettre de réduire les risques d’attaques contre les journalistes de façon à ce que le gouvernement leur reconnaisse le droit à la protection au même titre que tout autre citoyen.

Je pense que cela peut arriver seulement si les officiers au pouvoir ont la détermination de construire une nouvelle Somalie. Une Somalie sans assassinats politiques et avec moins d’activités criminelles. Nous espérons pouvoir vivre dans un pays sans peur et sans représailles contre les personnes travaillant dans les médias, ainsi que les activistes.

C’est pourquoi, aux côtés d’un groupe de journalistes en exil, j’ai décidé de lancer une nouvelle campagne qui a pour but de dénoncer la détresse des journalistes somaliens. Cette campagne est désormais connue sur les réseaux sociaux sous le hashtag #SaveSomaliJournalists. Une première vidéo visant le gouvernement somalien et la communauté internationale a déjà été publiée (voir ci-dessus).

Nous demandons la fin de la culture de l’impunité. Nous voulons que les assassins répondent de leurs crimes. Le message de notre campagne est simple. Nous voulons que notre gouvernement nous protège.

Abdalle Ahmed Mumin, journaliste en exil au Kenya
Traduit par Fatma-Pia Hotait

Auteur invité
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