« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

L’assaut de Tardi et Grange contre la guerre

Dominique Grange et Jacques Tardi. Photo Anaëlle Trumka

Dominique Grange et Jacques Tardi. Photo Anaëlle Trumka

L’une chante, l’autre pas. Mais il dessine et il porte son trait (génial) dans la plaie. La chanteuse Dominique Grange et le dessinateur Jacques Tardi ont élaboré ensemble « Le dernier assaut ». Cette BD-disque est un hommage vibrant et décapant aux troufions laminés par la guerre 14-18. Conversation à bâtons rompus avec un couple engagé contre l’injustice et la bêtise.

The Dissident : Si j’ai bien compris, « Le dernier assaut » part de votre héritage familial douloureux à tous les deux.

Jacques Tardi : Quand j’avais 5 ans, ma grand-mère me racontait des horreurs sur ce que mon grand-père avait vécu. Je n’avais pas vu la moindre photographie mais j’imaginais. Ça me terrorisait. Longtemps après, j’ai regardé des photos de guerre dans les magazines l’Illustration 14-18 et Excelsior qui étaient chez mes grands-parents. Dans mon esprit, je plaquais sur mon grand-père la silhouette du poilu avec un casque, une capote, un fusil, qu’on obligeait à tuer des gens. Cette figure de ce grand-père qui est mort des suites de la guerre m’est restée en mémoire. Comme beaucoup, il a été gazé plusieurs fois. Mon autre grand-père est mort à 22 ans, suite à ses blessures de guerre, dans une sucrerie de betterave à Génermont dans la Somme (1). Je n’ai pas réussi à retrouver ce patelin.

Dominique Grange : Je n’ai pas mis l’étiquette d’assassins à mes deux grands-pères. Ils étaient médecins pendant cette guerre.

J.T. : Je ne dis pas d’assassins mais de types à qui on a donné un fusil et qu’on décorait pour avoir tué. On légitimait le fait de tuer.

D.G. : J’avais une image symbolique de sauveurs de mes grands-pères. L’un était plus âgé. Je l’ai moins connu. Mon grand-père maternel, qui m’était plus proche, me racontait la chirurgie. Les mains dans la viande, dans la tripaille. L’état dans lequel il voyait arriver ces types qui n’avaient presque plus rien à l’intérieur, qui se vidaient et dont il fallait essayer de remettre les boyaux en place. D’en refaire des êtres qui puissent vivre à peu près normalement. C’était un récit épouvantable pour une petite fille. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être une guerre. Nos deux pères avec Jacques ont eu aussi des destins similaires. Ils ont été faits prisonniers en Allemagne au moment de la Débâcle en mai-juin 1940 et ils y sont restés longtemps. Ils nous ont parlé de leur captivité. Nos familles, comme celles de millions de gens en France, ont été traversées par ces deux guerres. Aujourd’hui, les gars de 14-18 sont tous morts. Ceux de la Seconde guerre mondiale sont en train de mourir. On a un devoir de transmission de cette parole, de cette souffrance aux générations qui viennent…

J.T. : Qui ignorent beaucoup de choses sur la Première guerre mondiale.. Si elles ne la confondent pas avec la Seconde ! Il est vrai que pendant très longtemps, cette guerre avait une image de vieux con, symbolisée par le 11 novembre 1918, le monument aux morts, les anciens combattants. Certains ont rejoint le « héros de Verdun », Pétain. Ce qui m’intéresse, c’est le jeune homme qui avait 20 balais à l’époque. Était-il parti la fleur au fusil ? Il paraît qu’il y avait eu un formidable élan patriotique. Il y a des archives, des photos et quelques films côté français et côté allemand. Des jeunes filles offraient des bouquets de fleurs aux soldats qu’ils accrochaient à leurs fusils. Sur les trains français, c’était écrit « À Berlin », sur les trains allemands « Nach Paris ». Cet élan patriotique n’a pas duré très longtemps. Les premiers jours ont été monstrueux. Il y a eu le plus grand nombre de tués : entre 20 et 25 000 morts par jour à la mi-août 1914.

Parmi ces jeunes, il y a le héros de votre BD, ce brancardier un peu cynique, Augustin.

J.T. : Je m’intéresse à celui qui était en retrait, à la marge. Celui qui n’est pas avec les autres, qui n’est pas dans le coup. Comme je l’aurais été sans doute dans cette ambiance générale, lorsqu’on est entraîné sans forcément comprendre où on met les pieds. Ça m’interroge. Il y a dû avoir des gens qui étaient conscients de ce qui allait se passer. On nous a dit que beaucoup de jeunes étaient contents parce qu’il faisait beau, qu’ils avaient l’impression de partir quinze jours à la campagne, pensant qu’ils seraient de retour à Noël.

D.G. : Cette guerre a brisé des itinéraires. Le type qui allait se marier ou dont la femme était enceinte. Ces apprentis, ces étudiants, tous ces jeunes qui avançaient sur le chemin de leur vie professionnelle et personnelle et qui tout d’un coup étaient victimes de ce couperet. On ne peut pas dire que ça a été un élan général de bonheur.

J.T. : En tout cas, c’est comme ça que la déclaration de guerre a été vendue. Comme un raz-de-marée inévitable qui remportait l’adhésion de la majorité des gens.

D.G. : Toute personne de bon sens ne peut que contester ça. Il y a eu des millions d’individus différents mobilisés. Chacun de nous ne l’aurait pas vue de la même façon pour tout un tas de raisons personnelles.

J.T. : Mais à l’époque les choses allaient moins vite. Au fin fond des campagnes, le glas tintait, les jeunes gens faisaient les travaux des champs. Ils allaient à la mairie de leur patelin et se faisaient enrôler dans la caserne la plus proche. Un petit entraînement et ils partaient. Dans les premiers jours de la guerre, un professeur de faculté de médecine a écrit un article dans le Figaro disant qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Que les blessures par balles ne sont pas dangereuses sauf si elles touchent un organe important. Quand le projectile pénètre dans les chairs le fer blanc cautérise immédiatement la plaie. Il conseille d’emmener une fiole d’alcool de menthe avec du sucre pour se requinquer. Il y a aussi une série de clichés pris à la gare de l’Est à Paris dans lesquels on voit un couple avec un enfant. Le type fond en larme car il va partir. Dans son bouquin « La peur », le lyonnais Gabriel Chevallier raconte une scène qu’il aurait vue place Bellecour le jour de la déclaration de guerre. Il fait beau. Il y a un type à la terrasse d’un bistrot. L’orchestre joue « La Marseillaise ». Tout le monde se lève, sauf ce monsieur qui avait fait la guerre de 1870. Les gens l’ont écharpé!

Dernier Assaut. Copyright Casterman

Le dernier assaut. Copyright Casterman

Quand on lit ce récit et quand on entend vos chansons, on est très loin de la vision officielle du centenaire de la guerre 14-18 qui a eu lieu en 2014.

D.G. : Il y avait un projet pour associer Jacques aux célébrations du centenaire de la guerre 14-18. Ça ne s’est pas fait justement à cause de cette vision divergente.

J.T. : La Mission du Centenaire voulait que je fasse un panorama de 150 mètres de long sur 10 mètres de haut sur toute la guerre. On l’aurait installé dans un chapiteau. Ça aurait été intéressant de réaliser cette toile de tente. Ce n’était pas rien. Mais ça démarrait mal parce qu’à Paris il n’y avait pas d’endroit où la mettre. J’ai proposé la Cour des Invalides. On m’a dit qu’il y a toujours un soldat qui se fait descendre en Afghanistan ou ailleurs. Il fallait que ce soit libre. J’ai vu ces gens de la Mission deux fois dans un magnifique appartement donnant sur le parc Monceau, loué aux frais du contribuable. Tout le monde était très gentil. Ensuite, on m’a proposé la légion d’honneur. Ça m’a complètement débranché. Je me suis demandé dans quoi je mettais les pieds. Je ne sais pas si c’était lié, mais je me voyais déjà pris en photo avec le ministre des armées ou un général… D’autant plus que je n’ai rien à foutre de la légion d’honneur. Je n’autorise personne à me donner une quelconque médaille.

D.G. : On n’a pas attendu cette commémoration pour s’intéresser à cette guerre et à en dénoncer les horreurs et l’ineptie. La BD de Jacques « C’était la guerre des tranchées » date de 1993. On sentait bien que ces hauts-fonctionnaires avaient un objectif à remplir pour l’événement. On trouvait ça dérisoire et ce centenaire n’a pas été quelque chose d’important.

J.T. : Pour l’anecdote, il y a un film « Verdun, visions d’histoire » qui date de 1928 avec une version muette et une sonorisée, tourné à Verdun par Léon Poirier. C’est l’histoire d’un instituteur qui emmène ses élèves sur le champ de bataille et leur explique la bataille de Verdun. Les reconstitutions de bataille sont très bien faites. La pellicule a vieilli. Pendant les commémorations du 11 novembre ce film est souvent diffusé avec l’estampille « image d’archives ». Alors que ce sont des reconstitutions !

Selon vous, les commémorations ont gommé les nombreuses aspérités de cette guerre.

D.G. : Ce qui est commémoré, c’est une victoire militaire et puis c’est tout ! Et quand on voit le résultat de cette victoire et du Traité de Versailles… La souffrance des soldats ne compte pas. Pour le centenaire de la bataille de la Somme, la Chanson de Craonne, qui date de 1917, devait être interprétée par une chorale de jeunes en présence du ministre. Elle a été déprogrammée. C’est un texte anonyme, écrit par les soldats dans les tranchées, sur une musique de Charles Sablon, le père de Jean Sablon. C’était une bluette de l’époque : « Adieu la vie, l’amour, toutes les femmes ». Mais elle a une forte signification de dissidence. Si un soldat était pris en train de la chanter, il pouvait être passé par les armes. Cent ans après, elle est censurée. Personne dans la presse ne l’a mentionné. C’est comme si on bâillonnait à nouveau cette parole posthume et authentique. Ça nous a énormément choqué.

 

J.T. : On avait promis à celui qui dénoncerait l’auteur des paroles une démobilisation immédiate. Le délateur aurait pu rentrer à la maison. C’est important d’aller sur le terrain pour voir à quoi ça ressemble. Le champ de bataille de Craonne est sur une petite falaise dans l’Aisne sur laquelle se tenaient les Allemands. Les Français étaient en bas sur un terrain marécageux. Ce n’était pas simple d’installer les positions. Il fallait escalader la falaise sous le feu des mitrailleuses. Les soldats ont bien vu que ce n’était pas la bonne méthode. Tout le monde se faisait flinguer. Ils marchaient dans du bleu, la couleur de leurs uniformes.

D.G. : Il n’y avait pas de considération pour les soldats français. Dans les sous-sols de Vauquois dans la Meuse, village que j’évoque dans la chanson « Au ravin des enfants perdus », on a vu les galeries allemandes et les galeries françaises. Dans les galeries allemandes, des petites chambres avaient été aménagées où les Allemands pouvaient dormir. Il faisaient venir des cochons d’Allemagne sur la ligne de front pour nourrir les soldats. Il n’y avait pas ça côté français.

J.T. : Les Allemands avaient une autre éducation. Les ordres étaient moins contestés. Chez les Français, dès qu’on donne un ordre, on cherche immédiatement la façon de le contourner. Ce que j’approuve tout à fait.

Votre œuvre, très bien documentée, met aussi en avant des aspects très méconnus de cette guerre.

J.T. : Il y a les troupes coloniales dont on parle peu. Cette fameuse Force noire du général Mangin, les tirailleurs sénégalais. J’en ai parlé un peu dans « C’était la guerre des tranchées ». Au fil du temps, les choses se précisent avec de la documentation, des lectures. Il y a deux ans à l’Imperial War Museum de Londres, une jeune guide nous a parlé des bantams, ces régiments de soldats anglais de petite taille. J’ignorais leur existence.

Copyright Casterman

Le dernier assaut. Copyright Casterman

Comment avez-vous travaillé sur « La Complainte des bantams » qui illustre ce sujet?

D.G. : La chanson peut toucher les gens autrement. Jacques m’a lu des témoignages. Les bantams ont pris corps. Je visualisais la façon dont ils ont été discriminés parce qu’ils étaient petits, plus chétifs que les autres. L’armée britannique était pourtant bien contente de les embaucher parce que les grands étaient tous morts. Cette injustice ne pouvait que me toucher. Mon plus beau cadeau, ce serait qu’un auteur anglais la traduise, car en Angleterre il n’y a pas de chansons sur les bantams. Qu’elle traverse la Manche et touche les familles de ces hommes. J’ai envie de conscientiser le public avec ces situations d’exploitation humaine insupportables. Quand Jacques travaille sur la guerre, je pense difficilement à autre chose.

J.T. : Je la pollue un peu avec ça : «Regarde ce que je viens de découvrir ! » Il y a plein de choses occultées. Qui connaît l’utilisation des soldats tonkinois ? Ils n’étaient pas au combat mais faisaient les travaux de terrassement, entretenaient les routes, dégageaient les dépôts de munitions. Ce qui était très dangereux. Beaucoup en sont morts. Il étaient très mal payés. Ils ont fait des grèves réprimées très violemment. Après, ils se sont cachés dans les bois. On les a abandonnés. Au moment des mutineries, des femmes ont manifesté pour empêcher que les soldats partent au front : « On tue nos hommes ». Les Tonkinois ont reçu l’ordre de tirer sur la foule. On n’a pas beaucoup parlé non plus du corps expéditionnaire portugais sous commandement britannique. Quand ils étaient dans la Somme, il y a eu un renversement de régime au Portugal et ils ont été abandonnés. Certains sont rentrés chez eux… à pied.

D.G. : Il y a eu 11 000 morts. On l’a su quand on s’est produit au Portugal. Des gens témoignaient, nous apportaient des documents. Dans toutes les familles, ça s’est refermé comme un secret. Les gens ont eu besoin d’en parler. Le spectacle et l’album libèrent la parole.

Il y a aussi un autre épisode peu connu que vous évoquez, la bataille de Gorizia en Italie, avec la chanson O Gorizia.

J.T. : Gorizia c’est dans le massif de montagne des Dolomites. Les Italiens se battaient contre les Autrichiens dans les sommets enneigés à 3000 mètres d’altitude. Les canons gelés étaient montés avec des poulies, des mules. Des colonnes de mecs qui grimpent dans la montagne. Ils ont énormément souffert. Cet épisode est retracé dans le film de Francesco Rosi « Les hommes contre » et dans le roman d’Hemingway «L’adieu aux armes ». Le chef des troupes, le général Cadorna, était l’équivalent chez nous du général Nivelle, c’est à dire un abruti incapable. En ce moment, il y a une tendance étonnante à réhabiliter Nivelle sous prétexte qu’il a donné sa démission parce qu’il n’y arrivait pas. Cadorna s’y prenait très mal et c’est pour ça que les soldats se sont mis en grève. Ils ne refusaient pas de se battre, simplement pas dans ses conditions. Les Italiens ont le record de fusillés pendant cette guerre. Les Anglais n’en ont pas parlé pendant longtemps mais eux aussi ont eu un grand nombre de fusillés. Les Français arrivent derrière. Chez les Allemands, c’était différent. Il fallait vraiment faire une grosse connerie pour être exécuté. On le dégradait et il retournait au combat. Ce qui dans l’optique militaire était moins con ! On continuait à l’utiliser au lieu de le tuer comme chez nous.

http://www.vodkaster.com/extraits/hommes-contre-assaut/1168650

Dans « Le dernier assaut », il y a un parfum de lutte des classes…

J.T. : Je ressens en permanence une hargne, une révolte contre cette guerre. Quand j’ai débuté à Pilote, j’avais proposé à Goscinny une petite histoire de 6 à 8 pages sur 14-18. Il me l’a refusé en me disant qu’on ne pouvait pas se moquer des anciens combattants. Il n’avait pas compris ma démarche. J’ai fait un glissement sur le stalag et la Seconde guerre mondiale avec la BD sur mon père René Tardi, « Moi René Tardi, prisonnier au stalag II B » paru en 2012 http://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/albums/moi-rene-tardi-prisonnier-de-guerre-stalag-iib-1. Ce n’est pas un sujet plus réjouissant! Je me suis tapé des lectures assez éprouvantes sur la solution finale. Mais je n’ai pas envie de faire une BD sur la cueillette de la lavande en Basse-Provence !

D.G. : C’est une guerre de classes. Les « héros » célébrés dans les commémorations sont essentiellement les gens de l’arrière qui commandaient les bataillons et envoyaient les types au casse-pipe. Si on ne regarde pas la guerre 14-18 avec cet angle de vue social, on n’a rien compris. Ce sont toujours les mêmes injustices sociales qui sont transposées sur un champ de bataille. On a mobilisé des jeunes ouvriers, mais aussi beaucoup de jeunes paysans qui ne possédaient rien. En face d’eux, il y avait des industriels. C’est très bien dit dans la chanson « Fraternité »  de Sébastien Faure (2): « À qui peut profiter le gain d’une bataille ? Aux rois, aux gouvernants, à tous les rançonneurs, à tous les trafiquants d’arme, de mitraille ».

J.T. : Il y a la montée des industriels. L’industrie chimique se développe avec les gaz. On sait bien l’usage qui en sera fait plus tard. Le suisse Maggi a inventé le fameux bouillon-cube avec un k. Ça faisait bien germanique. On a retrouvé ces bouillons-cubes sur des soldats allemands. Maggi a été soupçonné d’être un espion à la solde des Allemands. Les magasins de Maggi ont été saccagés à tel point qu’ils ont du être gardés par des gendarmes.

Dominique Grange, Tardi et le groupe Accordzéam Photo Anaëlle Trumka

Comment s’est faite la rencontre avec Accordzéam, le groupe qui vous accompagne sur ce projet ?

D.G. : C’est une somme d’envies, de volontés. Je chantais déjà avec un des musiciens, le contrebassiste Nathanaël Malnoury. On a voulu étoffer notre travail avec ce groupe. Jacques nous a rejoint sur scène pour contextualiser la projection de ses dessins. Ça a apporté une dimension formidable. Tout le monde a dit qu’il avait une bonne voix. C’est un groupe de trentenaires qui n’étaient pas forcément familiers avec cette Histoire. Elle correspond à la génération de leurs arrières-grands-parents. Mais ils sont rentrés dedans et le défendent avec énormément de fougue et de conviction. Ce sont des musiciens de formation classique, d’un éclectisme extraordinaire. Ils font des bals traditionnels, sont immergés dans la polyphonie corse, le folk, la musique irlandaise… Ils ont fait les arrangements de ce spectacle. Ça fonctionne vraiment bien ! On a notamment joué à Nancy, Genève, au Mans, à Metz, à Vienne en Autriche…

Vous qui venez de la chanson contestataire, qu’avez-vous pensé de Nuit debout ?

D.G. : On a vécu mai 68. Nuit debout nous a interpellé. Au début, on ne savait pas trop quoi en penser. Est-ce qu’il fallait y aller ? Plein de gens de notre génération se sont posés la question en pensant qu’il n’y avait que des jeunes. J’y suis allée. En fait, c’était assez mélangé et on s’y sentait bien. Ce mouvement ne s’est pas élargi, mais il a eu lieu. C’est ça qui est important. Chaque mouvement émancipateur qui, même si c’est sur un temps limité, donne la parole au peuple, nourrit le prochain. Mai 68 s’est nourri des idées de la Commune et du Front populaire. Tout ce qui permet de conquérir des libertés ou un bien-être commun n’est jamais perdu. Même si ce n’est pas la Révolution, ça donne aux générations suivantes le moteur, l’envie d’aller plus loin. Les gens n’en peuvent plus des politiques et n’ont plus envie de voter.

D’où votre chanson « Dégage ! Dégage ! Dégage ! », qui est toujours d’actualité.

On a fait « Dégage ! Dégage ! Dégage ! » en mai-juin 2012 pour virer Sarkozy. C’était juste avant la Présidentielle. Jacques a dit : « Si tu veux on refait le même dessin avec Hollande au verso de la pochette ». Comme on savait qu’il serait élu, j’ai répondu: « Quand même pas. On a un espoir que la gauche apporte un souffle ». Aujourd’hui, beaucoup de gens nous disent de refaire la pochette avec la gueule de Hollande. Vraiment, on veut qu’il dégage!

J.T. : A partir du moment où un mec atteint le sommet, dans la minute qui suit il entame sa chute. C’est systématique !

Vous avez aussi signé une pétition collective contre l’état d’urgence.

D.G. : Cette situation a été créée de toutes pièces. Face au terrorisme de Daesh, que fait le gouvernement, à part prendre des mesures policières ? Après les attentats, la France a reçu l’Arabie Saoudite qui finance le terrorisme intégriste. Cette politique est complètement aberrante. On nous fait croire qu’en bombardant la Libye ou la Syrie, on va résoudre les problèmes.

J.T. : Ce que l’on vit actuellement est une conséquence du découpage sans états d’âme de ces pays en 1916. Ces accords secrets Sykes-Picot dans lesquels les Français et les Britanniques ont tracé à la règle sur des cartes d’état-major les frontières du Moyen-Orient. Avec à la clé les richesses du sous-sol. Ça a bouleversé les populations de ces régions. Le général anglais Allenby, qui a fait fusiller les bantams, a délivré Jérusalem des troupes ottomanes en 1917. Dans le partage de l’Empire ottoman, la Palestine devait initialement revenir aux Français. Les Anglais, qui sont restés en Palestine jusqu’en 1948 ont eu des tas d’emmerdements. En 1917, il y a eu l’arrivée du corps expéditionnaire américain. Les Américains se sont installés pour de bon. Avec la révolution russe de 1917, le monde s’est partagé en deux. On nous reparle même de Guerre froide pour évoquer les relations avec la Russie d’aujourd’hui..

Enfin, Dominique Grange, pourquoi selon-vous entend-on assez peu votre musique ?

D.G. : La situation de la chanson française à texte est dramatique. Les émissions télévisées de l’époque de Brassens et Guy Béart n’existent plus. Heureusement « Le dernier assaut » est un véhicule formidable ! Il n’y a pas de support médiatique pour les chansons que j’écris. Je vis ça comme une censure. Il y a plein de gens en France qui écrivent des textes intelligents, sensibles et qui ne sont pas entendus. L’espace des radios est acheté par des majors pour des artistes anglo-saxons ou de la variété française de merde. Il n’y a pas d’espace pour une chanson qui dit des choses. Ma chanson « Détruisons le mur » sur la Palestine n’aura jamais droit de cité. On ne peut pas dénoncer la colonisation et les exactions de l’armée israélienne sans être traité d’antisémite. Un peuple n’a pas le droit d’en occuper un autre. Point à la ligne. L’auteur compositeur suisse Michel Buhler a écrit « La vague », une chanson sur les réfugiés qu’on n’entendra jamais. https://michelbuhler.bandcamp.com/releases Pourtant c’est une chanson extraordinaire qui dit tout. En écoutant cette chanson, peut-être que des gens changeront de comportement par rapport à ces réfugiés et chercheront des solutions pour qu’on vive tous ensemble.

(1) Aujourd’hui ce village a été rebaptisé Fresnes-Mazancourt.

(2) Penseur libertaire et pédagogue, qui avec l’école la Ruche a voulu transmettre une autre pédagogie aux enfants

Le Dernier Assaut, éditions Casterman, paru le 5 octobre 2016, 23 euros

http://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/albums/le-dernier-assaut

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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