« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Penser la vulnérabilité

PHILOS

Le terme de vulnérabilité a pour fonction, dans l’usage que nous en faisons généralement, de qualifier les personnes qui se trouvent dans une situation dans laquelle elles ont besoin d’être secondées, accompagnées, protégées par d’autres. Ainsi, qualifiera-t-on la condition du nouveau-né, du malade, de la personne en situation de handicap, de la personne âgée ou en situation de précarité, de vulnérable.

Nous les considérons comme des êtres fragiles et faibles parce qu’incapables de s’opposer seuls à toutes les agressions qu’elles pourraient subir et qui pourraient provenir de leur environnement, que ce soit sur le plan biologique, matériel ou social. Ainsi, lorsque nous traversons une période d’épidémie, de grands froids ou de grandes chaleurs les pouvoirs publics prennent d’abord en charge ces personnes. Ce sont également ces personnes que l’on met en garde contre ceux qui, mal intentionnés, pourrait profiter de leur faiblesse pour les tromper, les voler ou les agresser. Une telle protection est nécessaire, car cette population est composée d’individus qui ne peuvent pas ou plus compter sur eux-mêmes pour affronter les difficultés de l’existence. Le nouveau-né n’est pas en mesure de subvenir à ses besoins et doit être maintenu en vie physiquement et psychologiquement, le malade, la personne âgée, le SDF doivent être pris en charge par d’autres, car ils sont trop fragiles pour pouvoir le faire eux-mêmes.

Au sens étymologique, être vulnérable signifie d’ailleurs être exposé aux blessures, être dans l’incapacité de se défendre ou de résister à l’ennemi. Vulnérable vient, en effet, du latin vulnerare qui signifie « blesser ». L’être humain vulnérable est donc celui qui est incapable de se défendre seul, celui qui a perdu son autonomie. L’être vulnérable est donc littéralement celui qui risque à tout moment d’être vaincu, par opposition à celui qui est invulnérable et que rien ne peut terrasser. En d’autres termes, la personne vulnérable est celle qui est exposée aux agressions de toute sorte, internes ou externes, et qui est dans l’incapacité de se défendre contre elles. C’est pourquoi, elle a toujours besoin d’être défendue, c’est aussi pourquoi, au bout du compte, être vulnérable, c’est être dépendant des autres.

Inverser le rapport entre vulnérabilité et autonomie

Aussi, si nous analysons la représentation que beaucoup d’entre nous se font encore de la vulnérabilité aujourd’hui, nous remarquons qu’elle est toujours pensée négativement par rapport à ce qui est généralement pensé comme son contraire et qui est l’autonomie. L’autonomie, c’est-à-dire la capacité de se donner à soi-même – auto – ses propres lois – nomos – et de se prendre pleinement en charge. Tout se passe donc comme si l’autonomie était la norme et que la vulnérabilité était de l’ordre, sinon du pathologique, de ce qui échappe à ce que doit être en règle générale un être humain. L’autonomie renverrait donc à une qualité essentielle et s’opposerait à la vulnérabilité qui caractériserait tout ce qui pourrait chez l’homme, mais aussi chez tout être vivant, être considéré comme relevant de l’ordre de l’inachevé ou de ce qui appartient au registre de l’altéré. La vulnérabilité caractériserait donc celui qui n’est pas encore autonome – le nourrisson – ou ceux qui ne le sont plus – les malades, les personnes âgées ou celles qui se trouvent en situation de précarité. Néanmoins, dire que la vulnérabilité n’est pas l’autonomie, ce n’est rien la définir et encore moins la penser. Penser une réalité, c’est tout d’abord préciser ce qu’elle est, et pas uniquement se contenter de dire ce qu’elle n’est pas. Aussi, pour bien penser la vulnérabilité, il apparaît comme nécessaire de s’interroger sur la conception courante que nous en avons et de remettre en question ce primat de l’autonomie qui n’a rien d’évident et qui n’est peut-être qu’une immense illusion.

Cette conception de l’être humain comme étant fondamentalement autonome n’est-elle pas finalement une pure fiction inventée par notre civilisation pour nous donner l’illusion d’être plus puissants que nous le sommes réellement ? Ne faudrait-il pas plutôt inverser le rapport entre vulnérabilité et autonomie, considérer la vulnérabilité comme la condition de tout être humain et l’autonomie comme un horizon vers lequel nous tendons peut-être, mais que nous n’atteindrons jamais ? En effet, si la personne vulnérable désigne une personne dépendante d’autres êtres humains pour pouvoir continuer à vivre normalement et décemment, cela ne signifie pas, pour autant, que ceux qui lui viennent en aide sont totalement invulnérables. C’est peut-être ce que certains voudraient croire, mais ce n’est peut-être qu’une fiction que beaucoup d’entre nous entretiennent parce qu’ils ne sont pas en mesure d’assumer leur condition d’êtres dépendants des autres, ce qui est déjà un signe manifeste de vulnérabilité.

L’homme parfaitement autonome n’existe pas

S’il est vrai qu’il y a des personnes plus vulnérables que d’autres, il n’est pas vrai pour autant qu’il existe des êtres humains parfaitement autonomes et qui n’aurait aucunement besoin du secours des autres pour exister. Être vulnérable, ce n’est pas simplement être faible ou fragile, être vulnérable signifie avant tout avoir besoin des autres pour survivre et aussi pour vivre. Or, il n’est pas besoin de beaucoup de clairvoyance pour s’apercevoir que nous sommes tous dépendants les uns des autres. Cependant, tout se passe comme si l’évidence de notre vulnérabilité nous éblouissait au point de nous aveugler, de telle sorte que nous continuons de vivre en nous imaginant autonomes et en considérant la vulnérabilité comme ne concernant que les personnes les plus dépendantes de nos sociétés. On peut même aller jusqu’à affirmer que dans nos sociétés, qui se prétendent développées, tout est fait pour que certaines catégories d’individus, principalement ceux qui occupent des positions dominantes, mais pas seulement, ne soit pas mis face à leur condition de personne vulnérable. Tandis, qu’à l’inverse, ceux qui sont les plus vulnérables socialement, mais dont nous pouvons néanmoins dépendre sont rendus invisibles du fait même de la manière dont notre société est organisée. Ainsi, est-ce le cas de toutes les professions de service dont le rôle est de nous garantir des conditions de vie et de travail décentes. Par exemple, les agents de nettoyage qui interviennent la nuit ou très tôt le matin dans les bureaux ou les commerces et qui font que chaque matin, nous arrivons sur un lieu de travail parfaitement propre. Cet exemple est emprunté à la philosophe américaine Joan Tronto dans son livre Un monde vulnérable (éd. La Découverte). Elle souligne, en effet, que l’employé de bureau ou le cadre d’entreprise, qui peuvent se percevoir en règle générale comme des personnes adultes et autonomes, se trouvent mis face à leur vulnérabilité le jour où ils retrouvent leur bureau comme ils l’avaient laissé la veille parce que l’employé.e qui le nettoie chaque soir est tombé.e malade et n’a pu être remplacé.e pour effectuer son travail. Il découvre soudain qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils dépendent d’autres personnes qu’ils ne voient jamais et dont l’existence ne leur apparaît comme indispensable que lorsqu’elles sont absentes.

Cette réflexion sur la vulnérabilité nous invite donc à réfléchir sur un changement de paradigme que nos sociétés devraient opérer dans la perception que nous avons de nous-mêmes et qui nous permettrait peut-être, en renversant nos représentations de notre rapport aux autres, d’être plus humains et plus respectueux des personnes.

Prendre conscience de notre vulnérabilité

En effet, croire que nous sommes des personnes autonomes devant prendre en charge d’autres personnes qui, quant à elles, sont vulnérables, nous oblige nécessairement à vivre dans le déni de notre propre vulnérabilité. On peut alors s’interroger sur les conséquences que peut avoir un tel déni sur les rapports que nous entretenons les uns avec les autres. En effet, être incapable d’assumer notre vulnérabilité ne nous rend-il pas incapables de prendre correctement en charge la vulnérabilité des autres et principalement des plus vulnérables d’entre nous ? Nous risquons, d’une part parce que nous voulons nous croire invulnérables, d’établir un rapport de pouvoir avec ceux que nous jugeons vulnérables et d’être tentés de nous affirmer à leur dépens, ce qui est certainement le signe d’une grande impuissance et par conséquent d’une extrême vulnérabilité. La véritable puissance d’agir n’augmente pas en réduisant celle des autres, mais plutôt en nous efforçant de les faire progresser. Mais d’autre part, et c’est certainement le cas le plus fréquent, nous risquons de rencontrer des difficultés dans nos relations aux autres, parce qu’à force de nous croire autonome, nous sommes sans cesse confrontés à nos limites et à la difficulté d’assumer ce que nous sommes incapables d’accomplir. Par conséquent, ce changement de paradigme dont nous parlions plus haut pourrait certainement contribuer à adoucir nos relations sociales et nous aider à mieux accompagner ceux qui ont le plus besoin d’être protégés. La véritable puissance d’agir commence certainement par la capacité à assumer sa propre vulnérabilité.

Ainsi, nous pouvons comprendre une relation, comme la relation de soin, non plus comme celle entre un soignant autonome et un soigné vulnérable, mais comme celle qui fait se rencontrer deux personnes vulnérables qui peuvent chacune s’apporter quelque chose. Peut-être, est-ce dans cette acceptation de la vulnérabilité que l’on peut entrevoir la possibilité, sinon de mettre fin, en tout cas de réduire certaines formes de maltraitance, qui ne sont pas nécessairement volontaires, mais qui sont tout simplement la conséquence de la représentation que nous avons de nous-mêmes et des autres et qui nous conduit parfois à vouloir faire plus que ce que l’on peut.

 

Découvrez les différents travaux d’Eric Delassus

À écouter

« Que peut apporter à la philosophie la connaissance de l’adolescent et en quoi la philosophie peut-elle, en échange, contribuer à une meilleure connaissance de l’adolescent ? Ces deux questions serviront ici de fil directeur pour montrer en quoi la question du corps est au cœur même des problématiques liées à l’adolescence. La philosophie peut y trouver une source de réflexion d’une grande richesse pour aborder la question des rapports entre le corps et l’esprit et, si elle n’en reste pas à des considérations uniquement spéculatives et théoriques, elle peut, à la lumière de ses conclusions, fournir les éléments conceptuels nécessaires à l’exercice d’une éthique s’appliquant tant aux relations des adolescents entre eux qu’à ceux qui s’établissent avec le monde adulte. »

Écouter sa conférence sur la santé des adolescents

À lire

La Personne, De l’individu à la personne, par Eric Delassus aux éditions Bréal

 

 

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

2 Comments

  1. Le Doujet

    15 juin 2017 à 22 h 29 min

    La vieillesse et la vulnérabilité qui lui est régulièrement accolée dans nos contextes de luttes pseudo darwiniennes ont la particularité de ne pas exister en tant qu’objets effectifs. Ils ne peuvent surgir que de la mise en place d’un rapport entre ce qui est possible et ce qui serait nécessaire, entre ce que je peux et ce que le contexte attend de moi. Au terme de la mise en ouvre du rapport, il peut y avoir blessure, mais la vulnérabilité n’est pas un objet du même ordre que la blessure « positive » matériellement attable.Si la vieillesse est considérée a priori comme vulnérable, ainsi que l’enfance ou la féminité, c’est en raison de l’élection d’une dominance masculine jeune et vigoureuse valorisé. Drôle de sport !

    • Le Doujet

      15 juin 2017 à 22 h 31 min

      Complément : la vulnérabilité serait un rapport de faiblesse !

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