« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Jean-Clet Martin : « Le capitalisme mise sur la faillite des nations »

Une citoyenne américaine brandit une pancarte "Annulez la dette" devant le département du trésor, en 2005. Photo Flickr/Friends of the earth international

Une citoyenne américaine brandit une pancarte "Annulez la dette" devant le département du trésor, en 2005. Photo Flickr/Friends of the earth international

Docteur en philosophie et ancien directeur de programme au Collège international de Philosophie à Paris, Jean-Clet Martin revient dans nos colonnes sur ce modèle économique qui prospère sur le dos des États, au point d’en provoquer aujourd’hui l’effondrement. Tribune.

Partir de l’idée que la Droite (incarnée aujourd’hui tant bien que mal par Fillon) reste le seul barrage au FN, voilà une conception faible et sans ambition. C’est au nom de cette croyance que les hommes médiocres nous gouvernent depuis des décennies avec, pour conséquence, une absence de toute idée en politique. Rien de positif sous une telle crainte. Elle distille des pensées tristes et sans aucune chance de réussir quoi que ce soit de nouveau dans un monde devenu insipide. Les seuls prétextes politiques finissent pas se calquer sur une prise de distance vis-à-vis du « Front National » sans aucune proposition originale quand il ne s’agit pas plus simplement de reprendre les thèses les plus nationalistes tout en se défendant de ne pas y succomber. C’est au nom de notre bien que François Fillon veut nous ramener au vœu d’un travail sans règles, d’une sécurité sociale privatisée et d’une France qui partage les valeurs du travail sans frein, soumise à la liberté des plus forts. Mais de quelle liberté, de quelle sécurité, de quel travail s’agit-il ?

La violence dans l’espace dégradé de l’emploi va connaître un développement sans précédent

Que dire en effet de ce qui nous attend, en terme de liberté et de sécurité d’emploi, si ce n’est que les petits contrats d’embauche, inférieurs à un mois, explosent! La flexibilité à très court terme est devenue le mode majeur du marché. Le travail dans son amplitude, sa complexité, sa durée, sa compétence n’est plus pris en charge par les entreprises qui cherchent le licenciement plutôt que l’emploi. Sauf pour toucher les subventions publiques et bénéficier pour elles-mêmes d’une aide de l’État, refusée à ceux qui sont employés sans contrepartie réelle de la part des employeurs. D’où sans doute le refus de toute codification, la complainte insupportable que le travail soit devenu trop cher! En vérité, le nom nouveau de « flexibilité », c’est la rentabilisation de chaque instant, la non-reconnaissance du sommeil, de la nuit, du repos, du temps de la formation, de la vacuité qui accompagnent toujours le véritable travail. La « Retraite » même à 65 ans, le retrait dans la quiétude sont devenus suspects. Inévitablement, la violence dans l’espace dégradé de l’emploi va connaître dans les années qui viennent un développement sans précédent au moment où la droite ne connaît du travail que des emplois fictifs pour ceux qui la soutiennent.

Il faut bien reconnaître que le pacte de responsabilité n’est pas étranger à ce détournement des fonds publics. Et les mesures annoncées par la droite autant que par Macron n’ont d’autre vocation que de durcir les nouvelles dispositions de la loi El Khomri pour une dérégulation du travail. Que cette loi permette de réintroduire au sein de l’entreprise la compétence des décisions en laissant aux discussions sociales le soin d’être réglées selon chaque entreprise par le comité directeur n’a rien de très rassurant. C’est du sein des comités d’entreprise que la dette est en effet ratifiée et accentuée par des décisions unilatérales.  La dette résulte d’une logique entrepreneuriale où les créanciers, ceux qui prêtent l’argent, siègent dans les conseils d’administration pour s’en rendre majoritaires et revendre finalement ce groupe d’activité afin de se faire rembourser l’argent soi-disant concédé, auréolé par des intérêts fictifs et des actionnariats iniques. C’est le cas de BATA aujourd’hui et l’ensemble du groupe Vivarte pourrait être conquis par une telle volonté prédatrice. Les prédateurs en question -comble de l’ironie-, se présentent sous la figure de « médecins urgentistes » ou de « sauveurs » à même de « restructurer » les différents secteurs au détriment des salaires, de l’emploi, convaincus de soigner le mal… qu’ils ont créé…

La servitude pour Dette est une vieille ficelle qui a autorisé toutes les Régences de l’Histoire

Il est étrange, dans cette perspective, de voir Hamon passer pour un « idéaliste » aux yeux de son rival au moment où il invoque les dangers qui menacent nos sociétés inégalitaires autant que le mal infligé à tous les vivants au nom d’un libéralisme prédateur. Il est surprenant tout autant de le voir gentiment ramené par les journalistes à la réalité, à la seule réalité de la « Dette » qui est, en vérité, la plus austère supercherie de l’histoire du capitalisme. La servitude pour Dette est une vieille ficelle qui a autorisé toutes les Régences de l’Histoire. Il s’agit, sous le prétexte de la dette, d’un asservissement ultime de toutes les forces de création, par conséquent du nihilisme en son état le plus ravageur. Il faudrait, en ce sens, engager à tout prix une démystification du concept de « Dette » au nom d’une politique capable de se défaire de la gouvernance médiatico-financière. « Asservir par la dette », mon dernier essai, traite précisément de ce problème et relève ce défi.

À vrai dire, la chose n’est pas très nouvelle. C’est Solon qui jadis déjà libérait Athènes de la servitude pour Dette. Depuis lors cet étrange assujettissement des peuples et des individus n’a fait que croître et se complexifier. À l’époque grecque puis romaine, la dette se place en effet à l’origine de l’esclavage. Et le travail fourni ne réussit jamais à éponger la dette. Cette dernière, en effet, se place généralement sur un plan symbolique dont le rachat est impossible. La première Dette est celle qui répond à la faute originelle, celle par exemple de Caïn qu’on ne peut laver, dont on ne peut s’acquitter. Le travail dès lors vaut comme un châtiment infini pour rembourser la faute. Nietzsche le comprend fort bien dans « La généalogie de la morale ». En allemand, du reste, les mots dette et faute se traduisent par la même expression (Schuld). Répondre à une dette comme à une faute morale conduit finalement à une entreprise infinie, un héritage dont on sera coupable avant même de naître…

Ce ne sont plus des matières qui circulent mais des transactions numériques

Dans le sillage de Nietzsche, Foucault et Deleuze entrent dans cette démystification des rapports de pouvoir fondés sur la dette. Nous sommes passés d’une époque matérialiste, industrielle disons, à une ère dématérialisée. Ce ne sont plus des matières qui circulent mais des transactions numériques calculées par ordinateur en un temps que les riches ne paient pas. L’homme n’est plus seulement surveillé, enfermé dans des prisons. La prison s’est ouverte dans un espace social où tous les individus sont numériquement contrôlés, sauf évidemment ceux qui se servent de ces outils. De cette réalité là, ni Fillon ni Valls n’ont apparemment l’imagination capable d’en lire le tracé. Le Big data est une réalité qui n’a rien d’utopique. Il s’agit de ce que Deleuze appelle « la société de contrôle ». Celle-ci trouve justement dans la dette le puissant levier d’un contrôle accepté, d’une servitude volontaire. Elle est l’instrument d’une domination de plus en plus volatile, difficile à situer, à contester par une lutte ou une opposition frontale. En ce sens, il est vrai, la lutte des classes devient problématique et inopérante.

Ce qu’on peut dresser pour le moment comme constat, sans faire preuve d’une imagination débordante ou manquer de pragmatisme, c’est que les moyens par lesquels la finance internationale se sert de la dette pour asservir les peuples sont fort nombreux. À commencer par le système de notation promulgué au nom d’agences financières qui interviennent sur les taux d’intérêt de l’emprunt (en fonction de la note AAA). Plus la note est mauvaise, plus la spéculation sur la dette est rentable. Mais en appliquant ces directives austères, les États appauvrissent toutes les fonctions publiques (écoles, hôpitaux, etc.), tous les services sociaux dont les moyens sont réduits à rien. Ces services sont accusés de plus en plus de constituer un luxe inutile dont Fillon veut au demeurant réduire les employés à hauteur de 500 000 personnes qui sont montrées du doigt comme seules responsables de la crise. Quant à la baisse actuelle des taux, elle n’existe que pour faciliter le remboursement d’une dette d’abord acquise au taux fort. La Grèce, dans un tel dispositif constitue actuellement l’exemple le plus flagrant d’un train de mesures proche du souhait de Fillon pour la France. C’est le même chemin qui est esquissé par la confiscation de la sécurité sociale. La « sécurité » qui devait être sociale se mesure désormais à un curieux déplacement, à un autre concept, celui de la « sécurité » des frontières, sans parler du recul de l’âge de retraite, insécurité suprême en vérité dont les prestations ne sont plus honorées pleinement. Au final, tout s’achève en Grèce par la vente du littoral pour accueillir les prédateurs en quête d’un repos estival.

Le capitalisme vit de l’effondrement des États

Puisqu’il est question de réalisme politique des uns contre l’idéalisme supposé des autres, il nous faut bien affirmer qu’il n’y a pas de crise économique. Ce n’est pas l’économie qui est en crise mais les États qui lui sont soumis. En effet, force nous incombe de reconnaître que l’économie se porte au mieux, comme jamais… Ce qui va mal, c’est bien l’État. L’État est mort. Il n’y a plus besoin de le tuer. À l’État s’est substituée ce qu’on appelle la gouvernance. Une forme d’usurpation qui, à l’époque monarchique, se nommait, comme je l’ai précisé à l’instant, des « Régences », une prise de pouvoir illégitime dont les mesures ont toujours constituées pour les peuples une source d’étranglement et de ruine. Il n’y a pas un seul exemple de Régence qui ne soit pas inique. Et l’économie est en situation de régenter les peuples. Les gens qui occupent aujourd’hui des fonctions politiques ne sont plus des hommes d’État mais des managers du système financier et médiatique.

D’une telle situation, on ne pourra sortir par aucune des politiques que nous proposent la droite ou le socialisme tiède du gouvernement actuel. On ne pourra en sortir aussi longtemps que la reconnaissance de la Dette domine notre vision des choses et que nous nous sentons coupables d’une faute inventée par les mieux nantis pour asseoir leur pouvoir. Le capitalisme vit aujourd’hui de façon très profitable de l’effondrement des États. Il mise sur la faillite des nations. Il faudrait donc des mesures rapides pour mettre en œuvre une régulation des transactions financières et une taxation des profits que la mondialisation permet de réaliser hors impôts et, pour ainsi dire, dans l’ombre. Il est très difficile désormais de savoir qui achète de la Dette comme forme de capitalisation tenue parfois par des épargnants modestes, fort nombreux à en juger par l’engouement causé par Fillon lors de la primaire à Droite. En France en tout cas, cette liste n’existe pas, protégée par le secret bancaire…

Il me semble sous ce rapport que Hamon autant que Mélenchon entrent dans des discours plus inventifs en tenant compte d’autres formes de richesse que celles de la finance, notamment en direction de l’écologie et des nouvelles conceptions du  partage du travail, difficiles à aborder ici avec le sens critique requis. Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est que ce n’est plus l’opposition des prolétaires à la bourgeoisie qui est en jeu, ni la lutte des classes au sens dialectique. Cette lutte se joue sur de nouveaux terrains qui sont dématérialisés et dont les sujets ont changé. J’essaie de trouver des noms pour ces modes d’existence qui ne répondent plus à l’idée de « classe sociale », des sujets nouveaux que la littérature, le cinéma et la BD réussissent parfois à dramatiser comme des formes pathologiques, celles des « transclasses ». Pour toutes ces raisons, il nous faudrait sans doute occuper le même terrain que le monde de la finance. La délinquance est aujourd’hui visée du côté notamment des « hackers ». On accable et criminalise des individus qui divulguent les secrets bancaires… Des mesures symptomatiques qui montrent bien où se joue la véritable opposition. Dans cette perspective, Deleuze autant que Foucault proposent sur le plan théorique des analyses micro-politiques indispensables à la compréhension du réel. La philosophie, par là, retrouve sans doute sa véritable dimension politique.

Jean-Clet Martin
Ancien directeur de programme au Collège international de Philosophie
Créateur du site Strass de la philosophie

À lire

Asservir par la dette, de Jean-Clet Martin, aux éditions Max Milo, 2017.

Auteur invité
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