« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Lutte anti-CETA : entre romantisme et détermination

Le cercueil de la démocratie, déposé devant la maison de l'Europe par le collectif Stop Tafta 44. Photo Baptiste Duclos

Le cercueil de la démocratie, déposé devant la maison de l'Europe par le collectif Stop Tafta 44. Photo Baptiste Duclos

Alors qu’était voté hier au Parlement européen un traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada (CETA, Comprehensive Economic and Trade Agreement), une poignée de citoyens s’est mobilisée à Nantes pour déposer un « cercueil de la démocratie » devant la Maison de l’Europe.

En ouverture de son essai « L’homme révolté », Albert Camus s’était exprimé en ces termes :

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement. Quel est le contenu de ce non ? Il signifie, par exemple, « les choses ont trop duré », « jusque-là oui, au-delà non », « vous allez trop loin », et encore, « il y a une limite que vous ne dépasserez pas ». En somme, ce non affirme l’existence d’une frontière. »

Il semblerait que cette frontière morale ait été franchie, mercredi 15 février. Ils n’étaient pourtant pas nombreux – pas plus d’une cinquantaine – à assister à la marche funèbre organisée par le collectif Stop Tafta 44 (du nom du traité de libre-échange qui devait lier l’UE et les États-Unis, avant d’être suspendu) sous le ciel nuageux de Nantes. Mais, depuis la place Graslin, les manifestants avaient tout de même pris la route, à pied, pour déposer devant la Maison de l’Europe, aux abords de la préfecture, un cercueil en témoignage de leur révolte. Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agissait de celui de la démocratie.

« Entorse à la démocratie »

Dans le rôle du fossoyeur, le CETA, ou en français AEGC pour Accord économique et commercial global, un traité de libre-échange chargé de renforcer les échanges économiques entre le Canada et l’Union européenne. À Nantes, les membres du collectif Stop Tafta 44 – qui regroupe des organisations telles qu’Attac, la Confédération paysanne, la Ligue des droits de l’homme, Alternatiba et bien d’autres – ne pouvaient pas laisser passer un scrutin qu’ils estiment cousu de fil blanc.

Un tract CETA collé au cercueil de la démocratie. Photo Baptiste Duclos

Un tract CETA collé au cercueil de la démocratie. Photo Baptiste Duclos

« Je suis ici pour manifester contre la signature du traité CETA à Strasbourg entre le Canada et l’Europe, déclare solennellement Françoise, retraitée, en distribuant des tracts sur le passage du cercueil. Il n’y a pas assez de contraintes sur les plans environnemental et agricole. Nos agriculteurs sont déjà en difficulté, et voila qu’ils perdront bientôt de nouvelles parts de marché face aux produits canadiens. » Un traité injuste selon elle, qui constitue également une entorse à la démocratie : « C’est une libéralisation de plus qui a été décidée sans concertation avec le peuple ».

De nouveaux pouvoirs pour les multinationales

En l’état, malgré l’opposition, le volumineux traité CETA (près de 1600 pages) a été voté mercredi dernier par le Parlement européen à Strasbourg. Selon Capital, parmi ses principaux objectifs, une réduction des droits de douane, un accroissement des importations et une convergence des normes. Il devrait également permettre aux entreprises européennes d’accéder à une plus grande part des marchés publics canadiens. Certaines de ces dispositions s’appliqueront d’ici avril, parmi lesquelles l’augmentation des quotas d’importation de viande canadienne vers l’UE, la protection de 145 appellations d’origine contrôles européennes sur le sol canadien, etc.

Mais pour Pierre, membre du collectif Stop Tafta 44 et organisateur de la « déambulation », le CETA permet surtout «d’octroyer des droits nouveaux aux multinationales, parmi lesquels la possibilité d’attaquer en justice une collectivité locale qui prendrait des dispositions contraires à ses intérêts ». Bien que cette juridiction chargée de régler les différends entre entreprises privées et États serait composée de 15 arbitres rémunérés par ces derniers, elle constitue d’après le militant une grave menace pour la démocratie en Europe.

Pierre, membre du collectif, s'adresse aux manifestants. Photo B. D.

Pierre, membre du collectif, s’adresse aux manifestants. Photo B. D.

« Si par exemple le gouvernement augmentait le SMIC de 5%, les entreprises canadiennes pourraient tout à fait s’estimer pénalisées et poursuivre l’État français pour qu’il prenne en charge l’augmentation des salaires de leurs employés ». D’où l’intérêt de la manifestation : « Non seulement le peuple n’a pas été associé aux discussions entre Canada et Union européenne, mais en plus ce traité pourra permettre à des multinationales de faire la loi à la place des citoyens », ajoute Pierre, avant de reconnaitre plus tard, devant le reste des manifestants, le « romantisme » de leur modeste mobilisation. « Nous ne sommes pas nombreux, mais il fallait être là pour porter ce symbole que représente le dépôt de ce cercueil devant la Maison de l’Europe ».

Tout n’est cependant pas perdu pour les manifestants, puisque le CETA doit désormais être ratifié par les différents parlements nationaux qui composent l’Union européenne, si cette dernière veut pouvoir appliquer l’intégralité des dispositions prévues par le traité. Or, en France, bien que la question européenne soit largement occultée dans le débat public, cet accord de libre-échange avec le Canada est loin de faire l’unanimité parmi les candidats à l’élection présidentielle. Seul Emmanuel Macron (En marche) s’y est déclaré favorable, alors que François Fillon (Les Républicains) a estimé qu’il sera néfaste pour l’agriculture française et que Marine Le Pen (Front national) l’a qualifié de « traité scélérat ». À gauche, Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Benoit Hamon (Parti socialiste) sont contre : le premier dénonce « une contribution aggravante à la crise écologique et sociale », tandis que le second regrette des négociations faites « dans l’opacité » et laissant la porte ouverte à la « possible libéralisation d’un certain nombre de services publics ». Yannick Jadot (Europe Ecologie – Les Verts), également contre, a rappelé de son côté le nom des personnalités qui ont négocié le traité CETA : l’ex-Premier ministre canadien climato-sceptique Stephen Harper, l’ex-président de la Commission européenne José Manuel Barroso, en poste au sein de la banque Goldman Sachs depuis la fin de son mandat, et enfin l’ex-commissaire européen au Commerce Karel de Gucht « qui aujourd’hui conseille des multinationales ». Autant de positionnements qui remettent en question, à terme, la viabilité du CETA.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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