« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

« Ils l’ont fait », le pouvoir aux quartiers populaires

Rachid Akiyahou et Said Bahij, réalisateurs de "Ils l'ont fait". Photo SBR Prod

Rachid Akiyahou et Said Bahij, réalisateurs de "Ils l'ont fait". Photo SBR Prod

« Ils l’ont fait » de Said Bahij et Rachid Akiyahou est un film qui oxygène en ces temps moroses d’élection présidentielle. L’histoire d’un jeune du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie, qui monte une liste aux municipales pour prendre la mairie. Cette comédie résonne avec l’actualité. Toute ressemblance avec des personnes réelles… ne serait que pur reflet de la réalité.

« Votez pour nous ils vont avoir le seum » (1). C’est le (percutant) slogan de campagne aux élections municipales de Mantes-la-Jolie d’un jeune radié de Pôle Emploi, Khalifa Camara, alias Oumar Diaw, qui comme son personnage a grandi dans cette ville des Yvelines. « Ils l’ont fait » est un « Mr Smith au Sénat » en plus « vénère ». Comme dans le classique de Frank Capra, face à la corruption de l’élite, en l’occurrence dans « Ils l’ont fait » celle du (fictionnel, quoique ?) maire de la ville Jacques Adie, joué par Marc Pierret, c’est du peuple que renaît l’espoir avec la formation d’une liste citoyenne pour les municipales.

Braquo électoral

La démarche engagée des deux réalisateurs Saïd Bahij et Rachid Akiyahou émerge d’un travail de très longue haleine sur la paupérisation et le clientélisme dont souffre le territoire du Val-Fourré, une des plus anciennes cités de France, bâtie en 1963 : « Il y a dix-sept ans, dans l’exposition autour de mon premier documentaire « La cité du raide-chaussée », je dénonçais les mêmes problèmes », souligne Said Bahij. « Sauf qu’à l’époque les gens n’étaient pas prêts. On me disait : « Tu cherches les ennuis. Tu prêches dans le désert ». Jacques Adie (2) venait d’arriver et était tout puissant. » En 2009, le tournage d’une émission de France 5, « Teum teum » avec Stéphane Bern, qui prévoyait notamment une rencontre avec Saïd, a été interdit par l’actuel maire Les Républicains de Mantes-la-Jolie, Michel Vialay. « Contrairement à lui, nous respectons la démocratie et la liberté d’expression », tacle Saïd. « Aujourd’hui, « Ils l’ont fait » permet aux gens de prendre la parole. C’est pour ça que le titre du film est au pluriel. On veut leur donner les clés pour qu’ils prennent leur destin en main ! » Pour cela Khalifa Camara et son équipe de Robin des Bois projettent de « braquer » grâce aux urnes la Communauté d’agglomération de Mantes-en-Yvelines (CAMY) pour redistribuer l’argent au peuple : « Les gens ne savent pas forcément ce que c’est », estime Saïd, « ni que derrière ça, il y a de l’argent qui leur appartient et est censé améliorer leur quotidien. »

L’aventure « Ils l’ont fait » débute en janvier 2013 quand les deux producteurs du film Khalid Balfoul et Majid Eddaikhane contactent Saïd, alias « le sociologue de gouttière », par le biais de son co-réalisateur Rachid Akiyahou qui a grandi dans le même bâtiment que lui au Val-Fourré, quartier des écrivains : « À quatre, on s’est réunis et je les ai prévenus : « Vous êtes prêts, j’ai un sujet chaud !» » Le film a coûté 30 000 euros aux auteurs, dont 5000 via un financement participatif. Pas un budget hollywoodien donc, mais une méthodologie de scénaristes « à l’américaine » qu’ont appliqué les quatre acolytes : « Mantes est une ville très politisée », explique le co-producteur Majid Eddaikhane. « On entendait les gens parler de politique. À partir de là, on a imaginé cette candidature aux élections municipales en se basant sur ce qu’on aurait fait si on s’était présentés. On a décidé de rigoler de tout ça. » Comment ne pas s’esclaffer en effet lors d’une scène du film montrant le maire sortant Jacques Adie mettre un boubou puis une djellaba pour racoler les voix des communautés sénégalaises et marocaines : «Il suffit de regarder Canal News ou BFM TV pour voir toutes les anecdotes qu’on a écrites pour le film… en 2013 », s’amuse Majid. « Macron s’adapte à son public. Quand Fillon met un bandana pour rentrer dans un temple Sikh à Bobigny, ça nous fait rire. Valérie Pécresse a organisé un meeting avec des Chinois dans un restaurant du 13ème arrondissement. Personne ne parlait français dans la salle. Les actualités judiciaires de Balkany, Cahuzac, Dassault, nous ont aussi beaucoup inspiré. À la base, on voulait même faire une série tellement il y avait de matière ! « 

Entre autres drôleries, le film détourne le « Vous en avez assez de cette bande de racailles » de Nicolas Sarkozy. Saïd a pris un soin tout particulier à concocter une bande-son qui fait sens : « Dès le début, on entend la chanson « On ne peut pas passer sa vie à dormir ». Je rends aussi hommage à des chanteurs à texte qui ont été censurés quand j’étais plus jeune et dont les mots résonnent toujours aujourd’hui. J’avais 17 ans quand j’ai entendu « Mamadou m’a dit » de François Béranger. Le morceau passe après que le personnage de Khalifa se soit fait « tailler » dans le hall d’immeuble. Quand il est devant le bar l’Atmosphère, on entend la célèbre réplique d’Arletty « Atmosphère, atmosphère » du film « Hôtel du Nord ». Quand il est énervé, on entend un solo de contrebasse nerveux d’Henri Texier. Il y a beaucoup de choses à analyser dans le film, tout est cohérent ! »

Un état des lieux du Val-Fourré

Derrière le rire, le constat sociologique est grinçant : « Pour raconter la vie des gens, il faut déjà décrire l’espace dans lequel ils ont atterri », décrypte Saïd Bahij, primo-arrivant du Val-Fourré dont le père originaire du Maroc, ancien mineur dans le Nord de la France, est arrivé dans la Cité en 1969 : « J’ai fait un travail de mémoire sur ce quartier lié à la grande histoire industrielle de l’usine Renault de Flins (78). J’ai beaucoup voyagé. Chaque fois que je revenais, je voyais le fossé se creuser. J’ai mis 20 ans pour faire ce triptyque d’anticipation : « La cité du raide-chaussée » en 2000, « Les héritiers du silence » en 2010 et « Ils l’ont fait » en 2015. Je savais qu’après la crise des quartiers, celle de la société française allait arriver. Maintenant, on est tous dedans. Ce qui fait que je suis crédible pour m’exprimer. Mais il y a 20 ans je disais déjà la même chose ! »

Par son travail d’éducateur et d’artiste remarqué par Pierre Bourdieu qui l’a invité au Collège de France en 2001 peu avant sa mort (3), Saïd a sonné l’alarme sur la dégradation des quartiers populaires. En vain : « Pour acheter la paix sociale, on a laissé s’installer pendant des décennies des gens comme Serge Dassault à Corbeil-Essonnes (91). Ces quartiers sont devenus des laboratoires. La rénovation a commencé en 1987. La Brigade anti-criminalité (Bac) a été créée après les émeutes de 1990-91. Le Val Fourré est devenu le laboratoire de l’innovation urbaine. Dans « Ils l’ont fait », j’ai retravaillé ce que je raconte dans « Les héritiers du silence » : le réaménagement du territoire avec l’implantation d’impasses dans le quartier, les politiques pour favoriser la circulation de la police, la modification de la signalétique… Après avoir bien « renaultisé » et « peugeotisé » (usine de PSA Peugeot Citroën à Poissy, ndlr) nos parents, on a détruit la verticalité de nos quartiers. Cela fait que nous ne somme plus visibles de loin… mais la cité est toujours là !»

Clientélisme et néo-colonialisme

À travers le personnage métaphorique de Jacques Adie, c’est une gestion néo-coloniale des quartiers populaires qui est dénoncée par le film. Le personnage d’« arabe de service » joué par Majid Eddaikhane sous les ordres d’un maire se comportant comme un « chef de village », est révélateur de ce paternalisme souvent en vigueur auprès d’administrés « issus de la diversité » : « C’est ma règle de trois : le colonialisme mène au clientélisme, qui mène au communautarisme », assène Saïd qui a connu la mixité sociale avant que le quartier ne se transforme en un ghetto : « Toutes les banlieues populaires ont connu une forme de néo-colonialisme validé par la République. Cinquante ans dans les oubliettes ! Et pour nous qui vivons dans les Yvelines, il y a Versailles et la monarchie. Le maire s’est comporté comme un roi. Impunité zéro ! On est dans les (cités) dortoirs de l’Histoire. Comment voulez-vous que ces jeunes à qui on a voulu faire croire qu’ils n’ont pas de culture, aient des repères ? Ni leurs pères, ni leurs grands-pères, ni leurs intellectuels qui ont contribué aux Indépendances, ne sont représentés. C’est un miracle si les gens tiennent encore debout avec un système qui fait tout pour les mettre à terre. Jusqu’à quand doit-on avaler la matraque pour Théo, Adama Traoré, Zyed et Bouna ? (en référence à des affaires de violences policières dans les quartiers NDLR) Les générations qui arrivent disent stop ! Soit on subit, soit on réagit. Mes ancêtres berbères ont contribué à libérer ce pays. Je ne vais pas baisser la tête ! »

Depuis deux ans, au cours d’une tournée citoyenne, l’équipe du film a fait plus de cents projections dans toute la France : « J’ai revisité la France en allant dans des villes où j’ai travaillé plus jeune comme Nice, Cannes, Rosny-sous-Bois, Plaisir, aux Mureaux, Pantin… L’équation est simple : qui se ressemble s’assemble dans l’érosion des grands-ensembles. Le film suscite un enthousiasme et un grand étonnement lié au fait que les banlieues ont été très caricaturées. » Majid poursuit : « Dans chaque ville où on est passé, les gens ont pu s’identifier à nos personnages. La remarque qui revient souvent à Molenbeek en Belgique, Creil ou à Montpellier, est celle-ci : « C’est vous, le vrai cinéma. On dirait que vous avez mis une caméra sur nos épaules et que vous nous avez filmés. » Ils ne savent plus si c’est de la réalité ou de la fiction ! » Pour aller plus loin, Majid aimerait que « tous les candidats à la présidentielle, Mélenchon, Hamon, Fillon, Macron, tous les « on », voient ce film et qu’on puisse en débattre. » Pour autant, il doute que cette fiction qui porte sur des élections locales puisse peser dans les débats de la présidentielle : « Ceci dit, on a envisagé une trilogie comme le Seigneur des anneaux. Dans le premier épisode, Khalifa remporte les municipales. Dans le deuxième, il devient député et dans le troisième, il est élu président ! » Et si on rêvait un peu ?

(1) Expression argotique tirée de l’arabe signifiant : être en colère

(2) L’ancien maire UMP de Mantes-la-Jolie, Pierre Bédier, a été mis en examen le 21 décembre 2000 pour « atteinte à l’égalité des candidats dans les marchés publics » quand il présidait l’office HLM des Yvelines.

(3) Voir le documentaire de Pierre Carles, « La sociologie est un sport de combat », 2001

Suivez les projections du film sur le site de « Ils l’ont fait » :  http://www.ils-lont-fait.com/

 

 

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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