« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Allemagne : où en est l’intégration professionnelle des réfugiés ?

Un réfugié suit une formation à la Deutsche Bahn. Crédits : Martin Schutt / DPA.

Un réfugié suit une formation à la Deutsche Bahn. Crédits : Martin Schutt / DPA.

Études, soutien financier et suivi régulier : l’Allemagne a mis en place une politique stricte pour s’assurer de la bonne intégration des réfugiés sur le marché du travail. Des efforts aux résultats malgré tout mitigés. Reportage de l’autre côté de la Sarre.

De l’autre côté de la Sarre, l’intégration dans le monde du travail est une partie primordiale de la politique sur les réfugiés. Si en France, les rescapés de la crise syrienne ont été acceptés au compte-goutte, ils ont en revanche été accueillis par centaines de milliers en Allemagne. En 2016 seulement, plus de 280 000 demandeurs d’asile ont été accueillis par l’État fédéral. En 2015, ils étaient 890 000.  Ces divergences ne reflètent pas seulement une politique extérieure différente. Elles sont avant tout le miroir d’une politique sociale et économique propre à l’Allemagne dans le monde du travail. Accueillir pour travailler plus et mieux . Tel est l’objectif de la première puissance européenne aujourd’hui.

Pour mieux comprendre comment les réfugiés deviennent effectivement des travailleurs dans un pays à la langue et aux coutumes lointaines des leurs, nous rencontrons Tamania à Sarrebruck, capitale de l’État fédéral de la Sarre. Cette Syrienne de 24 ans vit en Allemagne depuis maintenant presque deux ans. Cours de langue, reconnaissance des diplômes et suivi, elle nous explique comment passer de réfugié à employé. Tout commence avec le « Job Center », qui appartient à l’Arbeitsagentur, le pendant allemand de notre Pôle emploi. Celui-ci s’occupe de la prise en charge des réfugiés en termes de qualification professionnelle. Un département spécifique se concentre sur les travailleurs. Au Job Center sont enregistrées les données personnelles des nouveaux arrivants. « On doit communiquer quels sont nos diplômes et préciser exactement ce que l’on a étudié », nous explique Tamania. « Si tu as des documents officiels à leur fournir, c’est toujours mieux pour eux et pour toi, parce qu’ils peuvent te constituer un CV ». Une fois passée cette première étape, le Job center inscrit les réfugiés dans un cours de langue.

La langue, étape cruciale

L’État requiert comme maîtrise minimale de la langue allemande un niveau B1 sur l’échelle des niveaux européens. « Si l’un de nous veut aller plus loin et continuer jusqu’au B2 par exemple, alors le Job Center prend en charge tous les frais et nous paye les cours supplémentaires ». C’est au demandeur d’asile que revient cependant la tâche de s’inscrire dans un cours de langue. Différentes écoles sont établies à Sarrebruck, où les cours ne sont pas destinés uniquement aux réfugiés : « Nous sommes en classe avec des gens venus de pays différents : Espagne, Mexique, Afghanistan… », détaille Tamania. « Il faut ensuite présenter un certificat d’inscription au Job center pour qu’il puisse prendre en charge tous les frais de cours de langue. »

Un cours de langue parmi tant d'autres en Allemagne. Crédit : Marjan Murat / DPA.

Un cours de langue parmi tant d’autres en Allemagne. Crédit : Marjan Murat / DPA.

Les délais sont longs. Les écoles de la ville n’étaient sans doute pas pensées pour faire face à un tel afflux d’élèves. Et l’attente peut durer des mois. Mais même dans ce cas, une alternative est mise en place pour éviter que les réfugiés restent inactifs. « Ceux qui doivent attendre pour pouvoir intégrer un cours de langue sont envoyés dans des écoles professionnelles, où ils apprennent un métier ou une technique », indique Tamania. « L’important c’est être au contact des autres. On apprend une langue tout en apprenant un métier technique.»

Un suivi régulier

Si l’Allemagne prévoit un soutien financier complet, les réfugiés doivent en retour faire preuve d’assiduité. Le Job Center demande des mises à jour régulières sur l’avancée de la langue : « On nous demande souvent où on en est dans l’apprentissage », confie la jeune Syrienne. « Un conseiller du Job Center qui nous suit de près. C’est toujours le même qui s’occupe de nous depuis la création du dossier ». Une fois le diplôme de langue en poche, les réfugiés passent directement à la deuxième étape : l’orientation. Si certains préfèrent poursuivre leurs études à l’université, « d’autres choisissent de suivre une formation, ou encore de commencer directement à travailler ». Dans tous les cas, le Job Center les accompagne dans la réalisation du projet professionnel choisi, notamment sur la question du financement : « On nous trouve des fonds en nous obtenant des bourses, par exemple ». L’aide à la traduction et à la certification des documents officiels délivrés en Syrie est également prise en charge par le Job Center.

Des annonces d’emploi pour réfugiés à Berlin. Crédits : AFP

Pour ceux qui préférèrent la voie du travail, le Job Center recueille les offres d’emploi qui correspondent au profil et aux attentes du réfugié. Celles-ci sont transmises à l’intéressé(e).

Mais si l’Allemagne soutient les réfugiés financièrement, comment s’assure-t-elle des résultats en retour ? La technique est simple : pas de résultats, pas d’argent. Si une personne ne se montre pas assidue dans l’apprentissage de la langue, elle doit justifier son retard par une excuse valable aux yeux du Job Center, au risque de se voir réduire, parfois drastiquement, ses aides financières. Et dans le cas d’un réfugié qui refuse régulièrement des offres d’emploi sans raison valable? La réponse est la même. Et « la somme d’argent peut devenir très basse dans certains cas ».

Le cas de l’Université

Former dans les secteurs qui en ont le plus besoin : une autre politique de l’État fédéral. Si les réfugiés sont en mesure de présenter leurs diplômes originaux, ils peuvent alors s’inscrire dans le cursus souhaité sans test d’entrée, mais à condition de suivre un cours de langue. Si, en revanche, les diplômes ne peuvent être présentés pour une quelconque raison, les étudiants réfugiés peuvent s’inscrire dans un cursus de licence. Seulement, pas n’importe lesquels. À l’Université de la Sarre, sont ouverts aux réfugiés sans diplôme les cursus dits MINT – mathématique, informatique, sciences naturelles et technologie. Autrement dit, les domaines qui se développement le plus vite en Allemagne. Ces cursus sont toutefois accessibles après la réussite d’un test d’entrée. Pour l’université aussi, l’État a pensé des aides sous la forme d’un crédit. Les réfugiés rembourseront le taux encaissé au cours de leurs études une fois leur diplôme en poche. Et surtout, une fois qu’ils auront trouvé un travail.

Des résultats mitigés

Pour l’instant. Si le système fonctionne globalement bien, l’Allemagne a tout de même dû faire face à un nombre important de réfugiés en très peu de temps. Selon une recherche relayée par le Frankfurter Allgemeine Zeitung, certains maillons de la chaîne coincent encore : les stages destinés aux réfugiés aboutissent rarement à des contrats. En réalité, les stages servent « le plus souvent de premier pas vers une première qualification financée par l’Arbeitsagentur, qui devrait ensuite donner accès à une formation sur trois ans ». Selon le rapport, seuls 58 réfugiés ont été employés par les 30 entreprises du DAX – l’équivalent allemand du CAC40. Une explication serait, toujours selon le magazine auteur de l’étude, que les réfugiés visent davantage de grandes entreprises que des entreprises d’artisanat, par exemple. Mais ce n’est pas tout. Selon l’étude, « les grandes entreprises ont cette culture bien établie qui tend à soutenir les enfants des collaborateurs ».

Des réfugiés font un stage préparatoire dans une entreprise de métal et électrotechnique. Crédit : Friedhelm Loh Group

Des réfugiés font un stage préparatoire dans une entreprise de métal et électrotechnique. Crédit : Friedhelm Loh Group

Une intégration qui reste lente

« Les réfugiés trouvent peu de travail ». Tel était le titre d’un article du magazine Die Zeit paru en décembre 2016. On y lit que seuls 34 000 réfugiés ont trouvé du travail de novembre 2015 à décembre 2016.« Ce serait une illusion » pour Joachim Möller, directeur de IAB (Institut für Arbeitsmarkt und Berufsforschung, en français Institut pour le marché du travail et la recherche d’emploi), de penser que « (leur)s postes bien rémunérés dans l’industrie, automobile par exemple » pourraient aller « à un grand nombre de réfugiés », rapporte Die Zeit.

Créer des offres spécialement pensées pour les réfugiés s’apparenterait dans certaines entreprises à du « favoritisme » au détriment des fils ou filles d’employés. Enfin, « les compétences linguistiques doivent être ultérieurement renforcées ». Toujours selon l’étude, il est primordial de savoir mettre en valeur les « compétences de beaucoup de réfugiés âgés qui, même sans diplômes, jouissent d’un savoir-faire utile ». L’Agence fédérale de l’emploi prévoit que les réfugiés arrivés ces dernières années s’intègreront mieux « que les migrants des générations précédentes », rapporte Der Spiegel. Raimund Becker, qui siège au conseil de l’Agence, affirme dans les colonnes du journal que « dans 15 ans, 70% des réfugiés devraient avoir trouvé une occupation professionnelle. » Si l’intégration semble être sur la bonne voie, elle reste loin d’être acquise.

Fatma-Pia Hotait
Fatma-Pia est diplômée l'ESJ-Paris. Benjamine de l'équipe, elle est bien décidée à faire évoluer les choses. Aujourd'hui, elle jongle entre ses études de master franco-allemand et sa passion : être la voix de ceux qui n'en ont pas.

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