« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Luis Zuniga en lutte contre l’accentisme

Luis Zuniga en compagnie de son épouse Chantal (à gauche) et de la présidente du Chili Michelle Bachelet

Luis Zuniga en compagnie de son épouse Chantal (à gauche) et de la présidente du Chili Michelle Bachelet

Victime par le passé de deux licenciements dans la fonction publique québécoise du fait de son accent chilien lorsqu’il s’exprime en français, Luis Zuniga est devenu dans les années 90 et 2000 un symbole de la diversité et de la multi-ethnicité au Québec.

« Ton accent, Luis ! » Cette phrase, Luis Zuniga l’a beaucoup entendu. L’accent hispanique de ce Québécois d’origine chilienne lui a déjà valu quelques remarques désagréables, mais il n’aurait jamais cru possible qu’il puisse motiver un licenciement. En 1988, Luis Zuniga a pourtant bien fait les frais d’un congédiement discriminatoire. Recruté comme informaticien sur la base d’un concours ouvert à plus de 200 participants, au sein de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM, devenue la Commission scolaire de Montréal), Luis exercera son métier un mois seulement, du 21 novembre au 16 décembre :

« Ce travail consistait à répondre aux demandes des différents usagers de la commission », détaille-t-il. « Tous les employés rencontrant un problème ou devant faire une démarche relevant de la télécommunication ou de la bureautique, pouvaient s’adresser à notre « service aux usagers » en composant un numéro unique. Ce service tentait d’offrir des solutions. Au besoin, il transmettait les demandes à un deuxième niveau composé d’une équipe dont je faisais partie, les matins seulement. »

« Ton contrat se termine à cause de ton accent »

Un travail « des plus intéressants » qui l’occupera cinq jours par semaine et lui permettra de prendre soin de sa fille alors âgée de trois mois. Quelques semaines après son embauche, on lui confie la responsabilité « du réseau du 3737 rue Sherbrooke ».  Un début d’expérience prometteur, duquel nait l’espoir de faire carrière au sein de la CECM. Mais voila, parmi les supérieurs de Luis Zuniga, certains se permettent des remarques déplacées sur ses origines ou son accent : « Ça sent mauvais parce qu’il y a un Chilien », « Je ne savais pas que les latino-américains étaient bons en informatique », etc. Des réflexions peu appréciées par ses collègues. Luis, conscient de devoir travailler vite et bien pour être à la hauteur de son nouvel emploi, en perd quant à lui sa concentration. Quelques jours après sa promotion, le 16 décembre 1988, l’informaticien est convoqué par sa hiérarchie : « Ton contrat se termine aujourd’hui, pas par manque de compétences, mais à cause de ton accent. Ce n’est pas bon pour la réputation de la CECM. » En état de choc, Luis Zuniga déposera une plainte pour discrimination le 21 décembre.

Une expérience malheureuse qui en appela une autre, cette fois-ci au ministère de la culture et des communications, en 2001. Embauché en tant que technicien informatique pour une durée d’un an renouvelable, Luis ressent très vite une ambiance froide et délétère : on le salue rarement et peu de monde lui adresse la parole, ne serait-ce que pour l’informer des tâches à réaliser. Jusqu’à ce qu’un collègue lui confie un jour qu’on parle beaucoup dans son dos : « On dit que tu es ignorant, que tu ne comprends rien, que c’est dans la nature des Latinos… ». Une humiliation de plus, qui ne l’empêchera pas pour autant d’être, là encore, promu par la hiérarchie, en vue de gérer seul le parc informatique du bureau de Montréal. « Plusieurs départements ont contacté mon supérieur pour l’informer que je faisais du très bon travail. Ce dernier m’a alors confié être très satisfait et vouloir renouveler mon contrat  dans les prochains mois », explique Luis Zuniga. Un nouveau rôle épanouissant qu’il aura beaucoup apprécié, avant que sa « malédiction » ne le rattrape. De nouveaux commentaires discriminatoires parviennent à ses oreilles. Ces comportements l’interrogent : pourquoi l’insulte-t-on alors qu’il fait du bon travail ? Un mal-être qui le ronge peu à peu et provoque une dégradation de sa santé  : Luis mange peu, dort peu…

L’informaticien contactera finalement le syndicat, qui l’invitera à déposer une plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), tandis que son médecin l’arrêtera trois semaines. À son retour au bureau, surprise : le ministère met un terme à son contrat de travail.

Un livre pour dénoncer « l’accentisme »

"Ton accent, Luis !" aux éditions Klemt

« Ton accent, Luis ! » aux éditions Klemt

Ces discriminations, Luis Zuniga a décidé de les retranscrire dans un ouvrage. « Ton accent, Luis ! », paru aux éditions Klemt, est d’abord un témoignage des discriminations dont il fut victime dans la fonction publique québécoise. Il se veut également être un réquisitoire contre l’« accentisme », un mot désormais consigné dans le grand dictionnaire terminologique, qui désigne le concept de discrimination fondée sur l’accent. À l’époque soutenue par plusieurs syndicats, associations et partis politiques, la cause de Luis Zuniga a pu bénéficier d’une large médiatisation : « Mon cas a forcé plusieurs personnalités publiques à dépasser un discours généreux sur le racisme et sur l’égalité des Québécois, à mettre en place des actions concrètes. Il a permis un débat de fond sur l’intégration et la diversité dans les années 90 ». Aujourd’hui, Luis est fier d’être considéré comme un symbole du Québec multiethnique et moderne. « Ton accent, Luis ! » a reçu un accueil très positif dès sa sortie, notamment par le Premier ministre canadien Justin Trudeau, la secrétaire générale de la Francophonie Michaëlle Jean, et la présidente du Chili Michelle Bachelet.

Une véritable victoire contre ce type de discriminations, qui a même créé une jurisprudence au sein de la CDPDJ, sur laquelle peuvent désormais s’appuyer les Québécois victime d’ « accentisme » pour défendre leur cause.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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