« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Michel Onfray côté Caen : l’université populaire, machine à contrer-la-décadence

Michel Onfray à l'université populaire de Caen. Photo DR

Michel Onfray à l'université populaire de Caen. Photo DR

Sorti en janvier 2017, Décadence (éd. Flammarion), du philosophe, intervenant à l’université populaire de Caen, Michel Onfray livre une analyse de l’histoire de la civilisation judéo-chrétienne et notamment de son déclin.
Retour sur l’ouvrage avec Adeline Baldacchino.

Il y a dans Décadence le bruit des étoiles qui s’effondrent. Les reliques du Cosmos sont dispersées, foudroyées, remisées au banc des illusions. La Sagesse viendra, mais pas avant le troisième tome annoncé de la trilogie. Ce qui frappe dans cette entreprise, c’est d’abord son côté gargantuesque malgré le désespoir : l’entreprise épique s’accommode assez bien de la lucidité, la tragédie ne contredit pas la fresque. Ce voyage à travers le temps est un rien vertigineux. On se dit qu’il fallait oser le faire. Et qu’il fallait que ce soit le philosophe de l’hédonisme, celui qu’on n’attendait pas dans ce rôle, qui le fasse. En même temps, il nous avait bien prévenus : son hédonisme était ascétique, qu’on ne s’attende pas à des cris de bête dans la porcherie d’Épicure, et d’ailleurs Épicure n’avait pas de pourceaux et Diogène était mort en mangeant du poulpe… cru.

C’est que l’oxymore reste la figure de style préférée de Michel Onfray. L’oxymore n’est pas la contradiction, et la figure de style révèle d’abord une manière de vivre. L’oxymore, vous savez bien : c’est « l’obscure clarté » de Corneille, le « soleil noir » des poètes, le « silence assourdissant » de Camus. Ce mot qui semble contredire l’autre, comme un Onfray pourrait en cacher un second. L’auteur de huit recueils de poésie aux éditions Galilée, d’une dizaine de livres consacrés à l’art contemporain, de Garouste à Combas en passant par Pignon-Ernest, celui-là ne contredirait-il pas le philosophe féroce des chroniques politiques, le déconstructeur de mythes fasciné par les contre-histoires ? Eh bien non, je ne le crois pas. Pas plus qu’il ne faut opposer un Onfray solaire à un Onfray rageur, un philosophe lumineux de l’enthousiasme bachelardien à un prophète spenglerien de la fin du monde.

Comme dans l’oxymore, c’est au contraire la collision, pour ne pas dire la collusion des deux versants de l’œuvre, qui fait sens. C’est bien le même qui, ne croyant ni aux lendemains qui chantent ni aux grands soirs de la pensée, travaille à fabriquer un présent supportable et un petit matin de plus. L’analyste de la décadence n’est pas décadentiste : il observe, fait des hypothèses et les soupèse, puis nous les offre sur un plateau. À nous d’en faire ce que bon nous semble. Lui ne croit plus qu’on peut changer le monde, puisque c’est le monde qui nous fait. Dont acte. Nous voudrions qu’il ait tort, mais nous sentons confusément qu’il a raison. L’Occident comme civilisation meurt à Auschwitz, et ce sont les poètes massacrés qui nous l’ont appris. Même un philosophe de la jubilation ne pouvait rien contre cette évidence.

Reste qu’il ne s’agit pas d’abandonner le navire. La métaphore du Titanic revient souvent dans sa bouche : il s’agirait avant tout de couler avec élégance. Vivre sans illusions mais sans renoncement, danser sur le pont qui tangue, leçon de funambulisme s’il en est. Comment faire ? C’est là qu’intervient l’autre Onfray, non plus le rationaliste qui trace sa route en bulldozer, sans rire ni pleurer, juste pour comprendre, mais l’autre, qui est le même : l’entomologiste des petits bonheurs, le faux dur qui se dévoile furtivement en vrai tendre, l’amateur d’ivretés et d’enthousiasmes éphémères. Si l’on ne peut pas sauver le monde, rien n’interdit de se sauver soi-même… et quelques autres avec. Bref, Diogène peut bien ne pas croire en grand-chose, rien ne lui interdit de rire ni de jouir. Et surtout de faire « comme si » : comme si l’on pouvait encore agir, désirer, choisir, devenir et contredire un peu l’entropie qui finira bien par avoir notre peau.

L’exercice s’annonçant tout de même acrobatique, il faut des lieux pour s’y entraîner. C’est justement à ça que sert l’université populaire de Caen (l’UPC pour les intimes). Car l’UP, c’est peut-être le cœur de ce dispositif surprenant qui réconcilie Michel avec Onfray. En Normandie, depuis quinze ans, s’élabore une version pratique, de poche et de proximité, du postanarchisme girondin qu’il a si souvent décrit. Une vingtaine d’intervenants bénévoles – dont je suis depuis peu –, viennent chaque semaine parler de sujets parfaitement improbables devant un auditoire fervent. Cette ferveur-là, entendons-nous bien, ne s’exerce pas sur des mirages médiatiques ou par simple curiosité de badauds en goguette. Ceux qui viennent entendre causer de poésie contemporaine, de psychanalyse (eh oui !), de musique ou d’architecture, d’histoire romaine ou de féminisme, de mathématiques ou d’éthologie, prennent des notes et achètent les livres. Ceux qui reviennent, ceux qui se plongent dans cette sorte de jardin épicurien 2.0 que constitue la web TV de l’UP, témoignent d’un extraordinaire appétit de culture, du besoin fondamental de partager quelques instants de joie dans cette formidable machine à contrer-la-décadence que représente l’éducation populaire.

Ne lisons donc pas trop hâtivement Michel Onfray pour lui reprocher d’avoir pris le contre-pied de nos désirs d’éternité. Lui aussi voudrait bien avoir tort. On s’interdit de comprendre son cheminement si l’on ne perçoit pas la place qu’occupe l’université populaire, comme pivot d’une cohérence interne à toute l’œuvre : le même philosophe qui nous raconte les ruines essaie depuis quinze ans de bâtir une arche où l’on pourrait, non pas ignorer le désastre, mais se réjouir de tout ce qui nous reste malgré le désastre.

En refermant Décadence, il faut donc se dépêcher de rallier une UP, ou mieux : d’en créer une. Ce n’est pas que l’on y contredise la mort, mais, sachant qu’on n’a pas à lui donner plus que ce qu’elle prendra, on s’emploie tout de même à limiter son empire. Puisque « le néant est toujours certain » – dernière phrase du livre –, le but d’une vie, c’est bien d’en retarder l’avènement, non ? Il y a dans Décadence le bruit des étoiles qui s’effondrent, et dans l’UP la clef du vaisseau spatial qui nous éloigne – au moins pour un temps – de la catastrophe.

Adeline Baldacchino est écrivain et magistrat à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de (Max-Pol Fouchet, Le feu la flamme, Michalon, 2013), La ferme des énarques (Michalon, 2015) et Michel Onfray ou l’intuition du monde (Le Passeur, 2016). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

a246704c6381ab46a379d5ba94f4a79cUUUUUUUUUUUUUU