« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Eyal Sivan : « Paradoxalement, le boycott culturel peut sauver Israël »

Armelle Laborie et Eyal Sivan, auteurs du livre "Un boycott légitime" aux éditions La Fabrique. Photo Momento Production

Armelle Laborie et Eyal Sivan, auteurs du livre "Un boycott légitime" aux éditions La Fabrique. Photo Momento Production

« Un boycott légitime », du réalisateur israélien Eyal Sivan et de la productrice française Armelle Laborie, est un ouvrage qui met en avant un aspect mal compris de la campagne de Boycott – Désinvestissement – Sanctions (BDS) : celle des universités et de la culture israélienne. Entretien sans fard sur un sujet particulièrement clivant en France.

The Dissident : Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Armelle Laborie : Pendant de nombreuses années, j’ai produit des documentaires, dont ceux d’Eyal Sivan, principalement axés sur le Moyen-Orient et les relations entre Israël et la Palestine. J’ai aussi travaillé dans une agence de communication. Cela a nourri l’un des angles de réflexion et d’écriture sur le sujet du boycott culturel et universitaire israélien.

Eyal Sivan : Je suis cinéaste israélien par passeport, arrivé en France il y a une trentaine d’années. Pendant des années, jusqu’en 2015, j’ai vécu entre Israël et la France. J’enseigne en Europe où j’anime des conférences. Ces dernières années j’ai peu été convié aux débats internes en Israël.

Pourquoi écrire sur le « boycott légitime » des universités et de la culture ?

A. L. : Dans le cadre de la campagne de boycott contre les institutions israéliennes, le volet concernant la culture et les universités est celui qui est le moins bien compris. Il suscite toutes sortes de débats souvent déraisonnables, basés sur une incompréhension totale du sujet. À la fois de ce que sont la culture et l’université israélienne mais aussi de comment s’exerce leur boycott. À l’inverse, le boycott économique est relativement compris. Sur la base de ce constat, l’éditeur de la Fabrique Éric Hazan nous a proposé d’écrire un livre pédagogique démontrant en quoi ce boycott est légitime et aussi important que le boycott économique.

Avez-vous vocation à présenter votre travail en Palestine ?

A. L. : Le livre ne contient rien que les populations israélo-palestiniennes ne connaissent déjà. En l’écrivant, on soutient cet appel au boycott des institutions culturelles et universitaires lancé en 2004 et 2005. Mais on n’a rien à apporter aux Palestiniens de plus que notre soutien. Ce qu’on apporte en revanche, ce sont ces informations auprès de la population française et occidentale.

Comment vous êtes-vous réparti le travail ?

A. L. : Eyal est un bon orateur et haut-parleur. Je sais écrire en français. Eyal est Israélien. Je suis Française. Le livre porte aussi sur la manière avec laquelle l’image d’Israël et de ses différentes institutions est exportée en Europe : vomment elle est perçue par les européens comme moi, alors qu’elle est fabriquée en Israël. Que cette image véhiculée à l’étranger, ce qu’on démontre dans le livre, est en contradiction avec les réalités du pays.

Le livre met en avant l’idée que l’art et l’éducation ne sont pas au dessus du champ de la contestation.

E. S. : C’est sa raison d’être. Il y a dix ans, les Palestiniens ont d’abord fait un appel au boycott universitaire qui est devenu cette campagne générale appelée BDS. Partout dans le monde et d’une façon très forte dans les pays anglo-saxons, il y a eu des appels d’universitaires, de figures de la culture, pour adhérer à la campagne palestinienne. À cet égard, la France, supposée être un grand pays universitaire et culturel, est… un grand pays silencieux ! L’excuse étant que la culture et l’université doivent être en dehors du champ politique. Mais, justement, le silence criant de ces milieux culturels et universitaires français montre que le boycott n’est pas au-delà du politique. Ce silence est une affirmation politique. Ça veut dire : « Soit on s’en fout, soit ça ne nous regarde pas ! Débrouillez-vous tous seuls, l’université doit être à l’abri ». Pendant des années, l’intellectuel français engagé a symbolisé l’idée que la culture et l’université ne sont pas au delà du politique. Quand j’étais adolescent en Israël, Sartre m’avait prouvé que l’académique, le culturel et le politique allaient de pair. Ces figures ont disparu au profit de cette prétendue apolitisation. En réalité, c’est un discours de collaboration émanant de privilégiés égoïstes. Le livre répond à cette question : qu’est-ce que ça signifie de se positionner en dehors du politique ? La culture et l’université sont le fer de lance de la stratégie de communication israélienne. Ces institutions se prêtent de façon consentante à une manipulation politique pour la propagande extérieure. Non seulement elles ne sont pas en dehors du politique, mais sont au contraire une arme redoutable.

Vous dénoncez aussi une fausse critique d’Israël qui serait représentée selon vous par le film «Valse avec Bachir », le cinéma d’Amos Gitai, ou les écrits d’Amos Oz et David Grossman.

A. L. : Ces dissidents officiels sont présentés à l’étranger comme des militants de la paix.

E. S. : Comme s’il y avait des militants de la guerre ! C’est une définition extrêmement absurde.

A. L. : Les travaux de ces artistes peuvent par ailleurs être de qualité. Ce n’est pas la question. Ce qui interpelle, c’est la façon dont ils font la propagande israélienne en affichant une dissidence raisonnable, extrêmement bien perçue à l’étranger. En France, on adore les « dissidents » qui brandissent des clichés. Si on regarde un peu plus près, quand ces artistes sont en Israël, ils ne soutiennent pas les jeunes refuzniks de l’armée israélienne. Ils estiment même que c’est une trahison. Non seulement ils sont inoffensifs, mais ils bossent officiellement avec les autorités israéliennes.

E. S. : Sous prétexte de ne pas mélanger politique et culture, tous les gouvernements israéliens – surtout le dernier qui est avec son programme ultra-nationaliste l’équivalent du Front National en France – sont promus par ce qu’on appelle le camp de la paix. C’est une notion de propagande parce qu’elle sous-entend qu’il y a un camp de la guerre. Comme si des gens pouvaient être pour la torture et d’autres contre. Le camp de la paix est une définition trompeuse. Ces cinéaste, écrivains, danseurs, souscrivent à l’idéologie d’État : le sionisme. Cette petite mouvance avec ce grand nom du camp de la paix est toujours prête à plaider à l’étranger l’idée du pluralisme : « Il ne faut pas voir les choses en noir et blanc », « c’est plus compliqué que ça »… C’est une fonction modératrice permanente, au sens de modérer la critique vis-à-vis d’Israël. Puisqu’ils existent, ça veut dire que ça ne va pas si mal que ça. Pour les autorités israéliennes, ils servent « de vibromasseurs dans la vitrine d’un magasin de philosophie ». Leur attraction sur l’Occident occulte tout le reste. Que produit comme écrivains, cinéastes, une société qui soutient à 85% les massacres de Gaza de 2014 ? « Des gens bien » pour l’extérieur.

C’est la politique de la feuille de vigne. Comment une société votant de plus en plus à droite, de plus en fascisante, peut-elle avoir une culture supposément critique ? Le rôle de la gauche sioniste est terrible puisque c’est devenu une barrière de sécurité pour empêcher la critique radicale d’Israël. Déterminer ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. Le « oui mais » est légitime. Le boycott est illégitime. Ceux qui sont touchés par un boycott universitaire et culturel sérieux sont les « fonctionnaires bénévoles » de la propagande israélienne. La majorité du camp de la paix a un positionnement bizarre. Comme si la France de la guerre d’Algérie mettait en avant les quelques intellectuels français qui à l’époque étaient contre les exactions en Algérie en disant : « On est un super pays. Chez nous, c’est le pluralisme. On torture un peu. On critique un peu la torture. C’est ça la démocratie… »

Pouvez-vous expliquer ce qu’est la hasbara qui est décrite dans votre ouvrage ?

A. L. : La hasbara existe depuis la création de l’État d’Israël en 1948. C’est un dispositif gouvernemental basé sur la conviction que si à l’étranger Israël n’est pas apprécié, c’est parce qu’il n’est pas compris. La hasbara qui signifie en hébreu « explication » est un bureau de « diplomatie publique », pour utiliser un vocabulaire châtié, chargé de fournir des éléments d’explication sous toutes les formes. Ça s’adresse aux unités diplomatiques locales qui transmettent des « informations » aux journalistes destinées à justifier la politique israélienne. Depuis 1948, il y a eu moult nécessités de répéter ces arguments via la hasbara. Ce dispositif compte sur les citoyens israéliens qui vont à l’étranger, à qui on remet un fascicule récapitulant les arguments à opposer. En septembre 2000, les images de la répression de la deuxième intifada par l’armée israélienne diffusées par les médias traditionnels et sur internet ont suscité une énorme contestation populaire dans le monde entier.

Les sondages de l’époque sur la perception des pays dans le monde ont révélé qu’Israël est considéré par les populations – pas par les dirigeants – comme l’État le plus antipathique et dangereux pour la sécurité du monde… au même titre que l’Iran. Pour résoudre ce problème d’image, les autorités israéliennes ont réactualisé la hasbara. Les vieilles méthodes ayant fait leur temps, les experts du marketing utilisent le nation branding. C’est à dire l’idée de faire d’Israël une marque à vendre à l’étranger. On montre comment cette campagne de marketing qui repose sur la créativité est basée sur des produits culturels et les institutions universitaires. Il y a deux ans, le soi-disant événement culturel « Tel-Aviv sur Seine » était de la pure propagande israélienne.

Vous vous en prenez aussi à cette idée selon laquelle Tel-Aviv serait garante d’une pluralité démocratique.

A. L. : Tel-Aviv est une réussite de ces campagnes de marketing. Il y a quinze ans, c’était déjà la capitale économique d’Israël mais la ville à laquelle on pensait c’était Jérusalem. Les experts en nation branding ont fait de Tel-Aviv une vitrine parfaite du pays… en contradiction totale avec sa réalité. La gay pride de Tel-Aviv attire un monde phénoménal pendant quelques jours pour faire la fête, danser et consommer. Alors que l’homophobie tue et fait des ravages partout ailleurs dans ce pays. On nous vend une ville gay-friendly et prospère alors qu’en Israël le seuil de pauvreté augmente de jour en jour. Beaucoup de gens vivent dans des conditions de plus en plus précaires. Tel-Aviv est supposée progressiste alors qu’à chaque élection le vote se détourne des valeurs progressistes…

Eyal Sivan, en 2006, Alain Finkielkrault vous a qualifié d’ « antisémite juif ». Que répondez-vous à ça ?

E. S. : C’est la rhétorique de la terreur. Alain Finkielkrault est un soldat zélé et fidèle de la hasbara. Il apprend par cœur les slogans et les diffuse. Son omniprésence médiatique est due à la lâcheté des journalistes. Ce n’est pas lui qui s’impose sur les plateaux ou dans les rédactions. Ceux qui l’invitent ont une responsabilité. Il est membre du conseil d’administration de « La paix maintenant », rattaché au camp de la paix. Les think tank israéliens ont préconisé de délégitimer la critique d’Israël. Depuis 2000, avec d’autres, Finkielkrault en est une cheville ouvrière en France. Pour délégitimer quelqu’un, on le traite d’antisémite. C’est une vieille tradition stalinienne de dénigrer un adversaire politique en infligeant une terreur intellectuelle. Cette méthode marche très bien en France : «  Si vous écrivez sur le boycott vous êtes antisémite ». En 1980, Finkielkrault a écrit « Le juif imaginaire », un livre qui a fait beaucoup de bruit en France. D’un juif imaginaire, il est devenu un Israélien imaginaire…

Vous avez enseigné au Sapir college, à Sderot, dans le sud d’Israël. Allez-vous montrer ce livre à vos étudiants?

E. S. : J’ai cessé d’enseigner à Sapir au printemps 2015. Ce livre n’a pas d’intérêt pour le juif israélien de la classe dominante, parce qu’il ne peut pas se boycotter lui-même ! Je soutiens le boycott, mais je ne peux pas me boycotter moi-même. Je vais régulièrement voir ma famille en Israël. Je consomme et paye la TVA sur place, donc de façon indirecte je participe à la colonisation. Ce qu’on traite dans le livre, la hasbara, la collaboration des universités avec les appareils sécuritaires, est connu par la population israélienne. La majorité n’y voit pas d’inconvénients. Mais le boycott fout la trouille à la caste académique et culturelle hégémonique en Israël. Parce que ça vient de l’extérieur et que c’est un réel moyen de pression. Parce que ça met en avant le fait que ces institutions ne sont que des paravents. L’idée même de dire qu’il est légitime et nécessaire de boycotter ces institutions ne peut que fâcher, y compris ceux qui se veulent progressistes en Israël. Je comprends très bien que le boycott soit perçu comme une menace. Sauf que je considère que cette menace est moins grande que la poursuite de la colonisation. Beaucoup de gens qui soutiennent le boycott ne se rendent pas compte que, paradoxalement, il sert à sauver Israël ! Ceux qui veulent la destruction de cet État devraient soutenir ce gouvernement israélien qui nous amène au chaos. Les amis d’Israël en France favorables aux colonies, comme le politicien Christian Estrosi, soutiennent un conducteur roulant à 300km/h vers un mur. À mon avis, beaucoup de soutiens à cette politique sont de réels relais de l’antisémitisme.

En 2004 votre film « Route 181 » a été déprogrammé à Beaubourg. Pourquoi, selon-vous?

E. S. : C’est le premier film en France qui a été censuré depuis la guerre d’Algérie par un ministre de la culture, sous la pression d’une dizaine d’intellectuels français dont Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers, les cinéastes Arnaud Desplechin et Noémie Llovsky… (1) Cette pétition montre que la culture n’est pas au dessus du politique puisque ces personnalités se sont engagées pour cette censure. Il faut leur demander pourquoi. C’est possible que le film ait heurté leur imaginaire. Le réel s’est heurté à un imaginaire béat pro-israélien. Ils ont préféré censurer la réalité. C’est une attitude assez généralisée dans le milieu culturel français de cultiver un imaginaire israélien. De préférer voir dans un soldat israélien des territoires occupés un rescapé d’Auschwitz plutôt qu’un oppresseur. Pourquoi la censure ? Parce que ces Français ont trouvé scandaleux qu’un cinéaste israélien et un cinéaste palestinien, Michel Khleifi, montrent leur pays. C’est un problème français. On peut aussi se demander pourquoi le cinéma français n’a pas produit de films sur la guerre d’Algérie…

Arrivez-vous néanmoins à produire ce genre de projets ?

A. L. : À un moment, j’ai arrêté la production parce que les canaux de financement traditionnel pour les documentaires ne se risquaient plus à contribuer à des sujets qui, par définition, sont des sources d’emmerdements: c’est à dire les documentaires sur Israël et la Palestine prenant position dans une optique anti-coloniale. Personne n’a envie de participer à un projet suscitant des pétitions et une foultitude d’appels téléphoniques et d’insultes. Pour être tranquille, on préfère produire des films consensuels « équilibrés » sur le sujet, 50% d’un côté et 50% de l’autre, en estimant avoir fait le job. Les structures de télévision aujourd’hui ne permettent pas à des gens courageux susceptibles de financer ce genre de films d’être en place.

E. S. : Les responsables nommés à tous les niveaux suivent le courant du caniveau. Il n’y a pas une volonté de financer un cinéma de débat qui faisait la gloire du cinéma documentaire engagé. Il faut des critères d’ « objectivité », d’audimat, un personnage principal émouvant… La subjectivité est jugée « dangereuse ». Tout ce qui est subjectif, c’est à dire n’émanant pas du pouvoir, comporte un danger. La question du boycott culturel est intéressante : il est beaucoup plus facile pour un cinéaste israélien après avoir obtenu une subvention en Israël d’obtenir de l’argent de la coproduction européenne. S’il n’avait pas cette caution ça paraîtrait suspect à la France qui se demanderait pourquoi son propre État ne le soutient pas. Ça existe dans les textes de coproduction pour l’académie européenne du cinéma. Si votre État vous suit on vous suit, sinon non ! C’est un formidable paradoxe ! Imaginez que l’on dise la même chose à un cinéaste iranien.

C’est un constat amer que vous faites…

E. S. : On ne peut pas financer un cinéma de réelle dissidence israélienne. C’est pourquoi il n’existe pas ! J’ai fait mes films dans les années 80-90. « Route 181 » en 2004, le dernier film produit par mon ex-société Momento, a été une catastrophe sur le plan moral. Il est sorti grâce à deux personnes au sein de chaînes de télévision, aujourd’hui à la retraite, et contre la volonté de l’ex-responsable de l’unité documentaire d’Arte. Dans un document interne qui a circulé dans le milieu professionnel, il a écrit: « Sivan et Khleifi avaient, ont et auront du sang sur les mains ». Ce documentaire a été le chant du cygne de Momento Production parce qu’on a été lâchés par le milieu culturel français.

Les États-Unis se sont abstenus concernant la résolution de l’ONU condamnant la colonisation israélienne en décembre dernier. Est-ce un signe encourageant ?

E. S. : Le vote de l’ONU est là pour sauver la face. Je ne sais pas pourquoi Obama s’est abstenu. Peut-être pour emmerder Trump. Mais il n’a pas non plus voté pour ! Israël est le champion des résolutions. Les autorités israéliennes de droite, de gauche, de centre et d’extrême-droite se foutent du droit international. Et à juste titre, parce que ça ne les regarde pas. Le droit international est répété dans cette résolution qui dit qu’il faut démonter le mur. Que les colonies sont illégales. So what ? Mon grand-père avait cette expression en yiddish: « Ils disent. Ils parlent. » S’il est interdit de passer au feu rouge mais que tous les jours je le brûle sans jamais être sanctionné, à quoi sert l’interdiction ? C’est exactement la position israélienne : « Ils ont voté. Et alors ? » Cinquante ans de colonisation, des milliers d’enfants morts, des expulsions… Et alors ? C’est là que le boycott joue son rôle. Puisque les États n’appliquent pas ce qu’ils ont voté, c’est à nous les citoyens de le faire. C’est un mouvement conservateur, dans le sens où il applique strictement le droit international. Puisque pour Israël la résolution de l’ONU ne vaut pas plus que le papier sur lequel elle a été écrite, ce mouvement citoyen s’exerce. Le seul moyen de l’arrêter, c’est d’arrêter ces crimes. L’Histoire de ce conflit nous a montré qu’il y a un criminel innocent et une victime coupable. Aux yeux de l’Occident, le criminel innocent c’est Israël et la victime coupable ce sont les Palestiniens.

On ne peut tout de même pas dire qu’il n’y a aucune opposition. Il y a des voix dissonantes comme l’Union juive française pour la paix (UJFP), Rony Brauman, Gideon Levy, Shlomo Sand…

E. S. : Dans toute situation politique extrême comme celle-là, il y a des gens qui résistent à la tentation de se fondre dans l’extrême-centre. C’est à dire de faire comme tout le monde. Il y a des poches de résistance : Anarchists against the wall, les femmes de Machsom watch, les médecins des droits de l’Homme israéliens et palestiniens. Les intellectuels qui font avec les moyens du bord en croyant à la temporalité de l’éducation et de la culture. C’est la différence avec les stars et starlettes de l’immédiateté. Aujourd’hui on se réfère au boycott de l’Afrique du Sud. Sauf qu’on oublie que ce boycott a réussi… sur 40 ans. J’ai eu la chance d’éditer avec la Fabrique un recueil des articles de mon copain Gideon Levy : « Gaza, articles pour Haaretz 2006-2009 ». Grâce à son humanité, à son honnêteté politique, il a exprimé à travers son écriture que le changement s’inscrit dans la durée. Depuis trente ans, depuis la première intifada (1987-1991), il est devenu de plus en plus radical, fin et critique. Il n’a pas cédé à la facilité ni pris du galon. Contrairement à d’autres qui ont mis de l’eau dans leur vin. Mais Gideon est très isolé. C’est un vrai choix de solitude. Un éditeur comme la Fabrique reste très isolé. Surtout quand il s’agit du conflit israélo-palestinien. Il faut avoir la foi pour éditer ces livres sur le Moyen-Orient qui n’ont pas une ligne dans la presse main stream. Aujourd’hui, dans cette logique de l’immédiateté, des réseaux sociaux, c’est de plus en plus difficile. Dans un pays de 66 millions d’habitants comme la France, un essai sur ce sujet – dont Hollande et Valls ont pourtant parlé en 2015 – se vend dans le meilleur des cas à 400 000 exemplaires. Mais on va continuer à éditer et à s’exprimer lors de rencontres publiques.

 

(1) A l’époque une pétition de 300 signataires du monde de la culture dont l’écrivain américain Russell Banks, le cinéaste suisse Jean-Luc Godard et l’éditeur français François Maspéro avait protesté contre la déprogrammation de « Route 181 »

« Un boycott légitime », Pour le boycott universitaire et culturel d’Israël Éditions la Fabrique Parution 21 octobre 2016, 10 euros

http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=971

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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