« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Les Africains de France expulsés « vers l’intérieur »

"Africa now", actuellement aux galeries Lafayette. Photo DR

"Africa now", actuellement aux galeries Lafayette. Photo DR

Tribune. À une semaine du premier tour de l’élection présidentielle 2017, le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo pointe le paradoxe d’une société française qui se nourrit de la culture africaine tout en laissant le Front National devenir favori du scrutin.

À quelques jours des élections en France, les sondages placent en tête la candidate du Front National Marine Le Pen avec 22 à 25% des intentions de vote. C’est la première fois en occident qu’un candidat d’un parti ouvertement raciste et xénophobe, dont le projet est la préférence raciale et qui prévoit de renvoyer les étrangers noirs et arabes chez eux, est en tête des sondages d’une élection présidentielle. Quand bien même elle serait battue au deuxième tour, c’est malgré tout Marine Le Pen qui ferait, grâce au sursaut qu’elle va provoquer, faire élire le prochain président.

Au même moment, toujours en France, l’Afrique est à l’honneur au Grand Palais où se tient le Paris Art Fair. La Villette à Paris et la halle Saint-Sauveur à Lille accueillent l’exposition Afriques Capitales et les galeries Lafayette sont bariolées du wax africain, quand ce ne sont pas les artistes africains qui animent des stands pendant que les Japonais achètent… Comment ne pas rapprocher ces deux phénomènes ? Une Afrique à la mode en France d’une part, et des Français qui souhaitent majoritairement voter pour la candidate qui mettra ces Africains dehors, d’autre part. Le message envoyé aux Africains, qui semble de prime abord paradoxal, est pourtant assez clair.

L'Afrique à l'honneur au Art Paris Art Fair 2017, au Grand Palais. Photo DR

L’Afrique à l’honneur au Art Paris Art Fair 2017, au Grand Palais. Photo DR

Au delà d’une assignation géographique que n’importe quel visiteur peut observer à Paris, l’Africain qui arrive en France doit jouer le rôle qui lui est dévolu, comme celui d’Omar Sy dans le film Intouchables. Il y a comme une optimisation décomplexée des ressources africaines pour le bien-être des Français.

Le problème dans cette affaire est que les Africains de France semblent accepter ce paradigme qui pour certains représente même une évolution. En d’autres termes, les Français ne demandent qu’une chose aux citoyens d’origine africaine en France, c’est de jouer les Africains ! Jouer non pas comment ils l’entendent mais jouer de la manière qui plairait à la société, sachant qu’ils seraient mis à la porte s’ils s’aventuraient à s’écarter de ce territoire où ils ont été assignés. À « la France, aimez la ou quittez la » de Sarkozy, on aurait : « La France, servez-la et quittez-la ». Nous voyons donc un phénomène nouveau qui est celui d’une expulsion des Africains vers l’intérieur.

Voila comment nous sommes en train d’assister à un boom de cette culture africaine qui nourrit la France. Il n’y a jamais eu autant de textes, de musiques, de peintures, de films, de tissus, d’objets africains pour les consommateurs d’un pays où Marine Le Pen est donnée gagnante au premier tour d’une présidentielle. La question qui se pose aux Africains de France, que je trouve trop silencieux au moment où ils devraient faire entendre leurs voix au lieu d’attendre comme l’ont fait les Américains avec Trump, est la suivante : quel effet cela vous ferait-il si un électeur de Marine Le Pen déclare adorer le film dont vous êtes l’acteur ou le réalisateur ?

Jean-Pierre Bekolo
Jean Pierre Bekolo est un cinéaste d’avant-garde, blogueur et activiste socio-culturel dont les œuvres bousculent les stéréotypes sur l'Afrique et le cinéma africain. Ses films : Quartier Mozart 1992, Le Complot d’Aristote 1996, La Grammaire de grand-mère (sur Djibril Diop Mambety) 1996, Les Saignantes 2005, Le Président 2013, Les Choses et Les Mots de Mudimbe, Naked Reality 2016. Son livre : Africa for the Future 2009, Ses Installations: Une Africaine dans l’Espace Quai Branly Paris 2007, Welcome to Applied Fiction Berlin 2016… Il reçoit le prix Prince Claus en 2015 pour sa créativité, sa résistance, son irrévérence et son travail de refonte des idées dominantes concernant le cinéma africain.

3 Comments

  1. Pingback: Africains de France Expulsés vers l’intérieur  | Le Blog de Jean Pierre Bekolo

  2. magro

    20 avril 2017 à 21 h 28 min

    Merci Jean Pierre,

    ça soulage de trouver des Hommes « bien pensant ».
    Et il faut en plus que cela soit un noir. Vu de l´extérieur, de l´Allemagne, c´est mon bonheur…. je regarde cette mouvance désastreuse. Méfiance… quand je m´aperçois, aprés coup, grace à une biographie de Maspéro, que Fanon (Les damnés de la terre » avait été censuré à l´époque…
    En fait, le blanc continue à esclaver.
    C´est cette double morale qui est sensible vue de l´étranger. Si un allemand regarde les films français, il se dit « Ouah, quel pays formidable ».
    Par contre sur le terrain, tout a fait autre chose. Quand on pense que Sarko parle de « karcheriser » et l´instant d´après se montre très cool lorsqu´il veut bien célébrer les Berbères…..sans parler de la cata DSK et Kadhafi…. l´axe esclavage est encore très net.
    Celui qui ne voit pas ça, ne veut pas voir, le célèbre phénomène de l´autruche….. seulement après la cata, il ne va pas falloir dire que vous ne saviez pas….Merci de tout coeur

    • abcdef....

      15 juin 2017 à 18 h 51 min

      quel racisme anti blanc!!! j’en frémis

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

adad14bdd98a6e4c29faee220d6219369999