« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Blablabla 3.0

Au printemps 2017, plutôt que de bayer aux corneilles et de compter les nuages au balcon, on s’étouffe de pollens électoraux, on s’attèle à « entendre le vol noir des corbeaux sur nos plaines », on tente de se refaire une santé démocratique via l’activisme virtuel.

La démocratie en ligne est un jeu addictif consistant à s’enthousiasmer, s’agacer, se révolter sur les réseaux sociaux, derrière un écran qui nous tient à distance raisonnable des enthousiastes, des agacés, des révoltés… des camps adverses ! On organise le débat depuis nos claviers, on y touche du bout des doigts, on jette sa pensée comme un caillou dans la mer, sûrs de pouvoir garder son corps et sa voix bien au sec (il fait vraiment trop froid pour la baignade en place publique…). Alors tout le monde écrit et on se lit de biais. Tout le monde parle et on s’écoute au loin. À une offre pléthorique répond une attention dispersée, follement éparpillée sur le fil tendu d’une horizontalité où tout se vaut. Pour le meilleur de la liberté d’expression et quelquefois, pour le pire du temps perdu.

Après nous être essayés à divers emplois fictifs sur Facebook : guides gastronomiques, photographes de tags ou de friches industrielles, mannequins-bouche-en-cul-de-poule, experts en géopolitique (spécialistes des relations entre la Creuse et l’Auvergne), on s’invente désormais commentateurs politiques. On place « égalité », « justice », « liberté » et au bout de dix pouces en érection (d’amis qui sont tous de gauche), on sort assurés de notre pouvoir sur la vie politique française, le jour de gloire est arrivé et avant même de former nos bataillons, on commence à se demander ce qu’il reste dans le frigo. Et quand, photoshopée, l’ombre fasciste ouvre en grand la porte du second tour, plutôt que de battre le pavé, on invoque les supers-pouvoirs d’un éditorialiste brillant-dans-la-nuit-noire, on supplie le Dieu du tweet humoristique de nous envoyer un peu de lumière républicaine. Bref, on passe des heures à s’agiter les yeux droits dans l’écran LCD. Et sous les spotlights de la politique spectacle, tout le monde a un truc à dire, et même rien, suffit à ouvrir frénétiquement le débat. Ce qui donne les lendemains de beuveries, des publications du type : « Rapport à ce que j’ai posté hier sur la femme de Macron, je retire. J’ai confondu avec Brigitte, la coiffeuse de ma femme. #j’arrêtedemain ».

Évidemment, ceux qui sont suivis par des milliers d’internautes, ont la tâche plus ardue.  Outre leurs travaux de rédacteurs et d’influenceurs, ils se doivent de réaliser un job titanesque de modérateurs. Chroniqueur contraint de faire son mea culpa, intellectuel apprenti-des-réseaux obligé d’exprimer des regrets, ou animateur forcé d’entamer son laïus par « Je vous dois une petite clarification quant à mon post d’hier…». L’humanité virtuelle passe la moitié de son temps à s’exprimer sur les réseaux et l’autre moitié à devoir se justifier, se préciser, se paraphraser. Certains pour éviter de répondre aux attaques ou de rentrer dans des démonstrations sans fin, tentent la prévention amusée : « Avant d’émettre un avis sur mon article, essayez au moins de le lire en entier…». L’injonction est désormais à la mode : « Lisez, écoutez, aimez, votez, partagez ». On ne négocie plus avec ses « amis », on ordonne. Et si « les mots sont des pistolets chargés » (selon la formule de Brice Parain), il semblerait que la réalité continue d’offrir quelques résistances aux sommations virtuelles. Tant mieux.

À l’heure où chacun brûle de participer aux débats en ligne, la phrase d’Hannah Arendt court le réseau : « Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action ». Les exemples de paroles performatives sont nombreux dans l’Histoire, mais les mots du web participatif ont parfois une durée aussi brève que les engagements sont chimériques, une portée aussi courte que les intentions sont floues. Et si je ne doute pas de la sincérité de tous les faiseurs de posts que nous sommes, on ne peut empêcher ce constat : le temps passé devant un écran à se fabriquer une bonne conscience, est pour moi comme pour d’autres (mais je ne veux mettre personne dans l’embarras du débarras) du temps vide d’actions plus concrètes, exigeant des efforts supérieurs et un risque plus grand. Celui de la véritable confrontation avec la complexité du réel, celui de la négociation avec l’Autre, celui de la vie collective. La pensée partagée est un pas, mais la parole et l’action qui engagent tout le corps, demandent une énergie plus grande. Et tant pis si, en rappelant l’évidence, j’ai l’air d’inventer le fil à couper la pluie ! Les mots resteront insuffisants pour faire face au chaos du monde (comme le label « développement durable » est impuissant à inverser le désastre écologique). Il n’y a que la résolution de nos actes pour avoir une chance d’y parvenir. Et les hashtags ne comptent pas pour une action, n’en déplaise à tweeter.

Virginie Simona
Humain de naissance, rédactrice de profession, aléatoire (d'expérience), elle se nourrit (dans ce monde impossible), de consolations possibles et réjouissantes : les rencontres en général, puis celles qu'autorisent la littérature et la musique en particulier.

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