« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Liberté d’expression aux Maldives : sous la plage, l’enfer

Yameen Rasheed, jeune blogueur maldivien, a été assassiné en avril dernier. © Charlie Surbey

Yameen Rasheed, jeune blogueur maldivien, a été assassiné en avril dernier. © Charlie Surbey

Symbole de la liberté d’expression au cœur de l’archipel des Maldives, le journaliste Yameen Rasheed a été assassiné dans la nuit du 22 avril dernier. Alors que des organismes du monde entier réclament une enquête immédiate, sa disparition en dit long sur la situation de la presse dans le pays. 

« Disobedient Writer. Occasional satirist. » (En français, « Ecrivain insoumis. Satiriste occasionnel. ») Voilà comment se définit lui-même Yameen Rasheed sur son propre site d’information, The Daily Panic. Partant de l’observation que la majorité des journalistes maldiviens sont « horribles » ou tout simplement « non indépendants », il décide alors de mettre en place un site dédié à recueillir les informations maldiviennes. Sur sa page de présentation, il définit lui-même son portail comme « le seul site d’information des Maldives », dénonçant invariablement la situation corrompue de la presse de son pays, et n’hésitant pas à exprimer sa « haine profonde envers les journalistes incompétents. » Justice sociale, laïcité, situation des minorités, problèmes de société, Yameen Rasheed touche à tous les points sensibles des Maldives sans autocensure. Chaque semaine, il dévoile une information transparente, aussi sérieuse que satirique, où l’ironie vient percer jusqu’aux phrases les plus dénonciatrices. Son objectif : mettre à nue « la vérité sans filtre, les faits écœurants, les détails terribles, et – parce que nous sommes aux Maldives – l’évidence douloureuse. » L’engagement de Yameen pour les droits de l’homme aux Maldives dépasse d’ailleurs ses articles hebdomadaires ; il est ainsi arrêté en 2015 lors d’une manifestation contre le gouvernement. La dissidence sous toutes ses formes.

The Daily Panic, un site d'information qui se veut indépendant (capture d'écran)

The Daily Panic, un site d’information qui se veut indépendant (capture d’écran)

Meurtre d’un dissident

Aujourd’hui cependant, The Daily Panic est immobile. Depuis le dernier article du 4 avril dernier, il reste figé sur le visage aux yeux bleus de Raudha Athif, mannequin maldivienne retrouvée morte et dont Yameen Rasheed remettait en doute l’hypothèse du suicide. Raison de ce silence glaçant : le 23 avril au matin, le jeune blogueur de 29 ans a été retrouvé sans vie dans la cage d’escalier de son immeuble à Malé, le cou et la poitrine ravagés de plusieurs coups de couteau. Une réponse évidente à celui qui osait étaler les faits les plus occultés de la situation maldivienne : selon ses proches, Yameen aurait déjà signalé à de nombreuses reprises recevoir des menaces de mort. Le silence de la police avant son attaque est significative de la rupture entre l’État et une presse qui se veut indépendante.

Suite au meurtre de Yameen Rasheed, de nombreux pays se sont soulevés pour rendre hommage à ce dissident parti trop vite. Athul Keshap, ambassadeur des États-Unis aux Maldives, l’a ainsi salué comme « un passionné de la liberté d’expression et des droits de l’homme » tandis que les Nations Unies se sont empressées de réclamer « une enquête immédiate et transparente ». Une lettre a également été signée par pas moins de 49 groupes de défenses des droits humains : du Comité des Droits de l’Homme du Bahreïn à l’Association pour le Développement de médias au Soudan en passant par la Fondation pour la Presse du Pakistan, ils présentent Yameen comme « un critique passionné qui a rendu compte des problèmes liés à la corruption, au radicalisme et à l’impunité. »  Mais loin de s’arrêter à la dénonciation du meurtre, la lettre se poursuit en une série de mesures à mettre en place afin de créer « un environnement sécuritaire et favorable pour les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme. »  Un passage qui en dit long sur la situation de la presse aux Maldives.

Être journaliste aux Maldives : une situation alarmante

Le meurtre de Yameen Rasheed doit nous alerter sur la situation alarmante de la presse aux Maldives. Ainsi que le rappellent les rédacteurs de la lettre citée ci-dessus : « Le cas de Yameen est emblématique de l’intolérance croissante pour les idées et les opinions qui mettent en cause le rôle de la religion dans la société dans toute l’Asie du Sud. » Le jeune blogueur est malheureusement loin d’être le premier à subir la pression du gouvernement. Il avait d’ailleurs lui-même tenté de retrouver Ahmed Rilwan, un ancien djihadiste devenu journaliste en 2014 et qui avait mystérieusement disparu. De la même façon, le journaliste et défenseur des droits de l’homme Imail Hilath avait subi de violentes agressions en 2012.

Il est vrai que notre connaissance des Maldives se limite bien trop souvent à ses paysages paradisiaques et à ses fragrances de voyage. Force est cependant de reconnaître que, de l’autre côté de la carte postale, la réalité de la vie aux Maldives n’égale pas la tentation de ses lagons.

Mohamed Nasheed, premier président démocratiquement élu aux Maldives

Mohamed Nasheed, premier président démocratiquement élu aux Maldives. Photo newsroompost

Pourtant, l’aube du XXIe siècle avait apporté son lot d’espoirs aux Maldiviens. En 2008, les premières élections multipartites avaient mis un terme à l’État policier dans lequel le dictateur Maumoon Abdul Gayoom avait plongé le pays depuis 1978.  Mohamed Nasheed avait un profil bien différent de celui de son prédécesseur. Ancien journaliste et écrivain, considéré comme prisonnier de conscience sur les listes d’Amnesty International en 1991, il avait passé ses années d’écriture à dénoncer la corruption d’un gouvernement violent. Il est également connu pour avoir organisé des campagnes de désobéissance civile pour la démocratie. À cette date, c’est donc un défenseur des droits de l’homme qui reprend les rênes du pays, au point que Newsweek le compte en 2010 comme l’un des dix dirigeants nationaux les plus respectés au monde.  Faire des Maldives « un refuge pour les auteurs dissident de pays comme la Birmanie », telle était la volonté du nouveau président. Revisitée dès son investiture, la constitution prévoit ainsi la liberté d’expression et de la presse, interdisant pour autant tout propos contraire à l’islam, religion d’État de l’archipel. Pendant quelques années, la presse voit fleurir ses espoirs d’indépendance en même temps que les organisations internationales notent une nette progression des droits de l’homme.

Une dictature qui n’en finit pas

La démission forcée de Mohamed Nasheed en 2012 suite à l’arrestation du Président de la Cour Pénale vient cependant bouleverser la situation des Maldives. Le jour-même, les locaux de la Télévision d’Etat sont ainsi réquisitionnés et mis sous contrôle de la police. Moins d’un an plus tard, à la stupéfaction générale, la dictature est remise sur pied avec l’élection d’Abdulla Yameen, lequel n’est autre que le demi-frère de l’ancien dictateur. Alors que la peine de fouet pour les femmes ayant des relations hors mariage et le passage à 10 ans, voire 7, de l’âge de la responsabilité criminelle perdurent, la situation des journalistes comme des blogueurs devient de plus en plus étouffante.  En 2016, la diffamation est à nouveau reconnue comme crime, permettant ainsi aux autorités d’interdire le quotidien le plus indépendant du pays, Haveeru, en raison de son contenu « diffamatoire ».

Avec l'élection d'Abdulla Yameen, les Maldives retombent sous le joug de la dictature Photo newsroompost

Avec l’élection d’Abdulla Yameen, les Maldives retombent sous le joug de la dictature. Photo newsroompost

Aujourd’hui, Reporters Sans Frontières classe les Maldives 112e sur 180 pays, soit une chute de 60 places depuis 2010. Contraints à l’autocensure, quotidiennement confrontés à un climat d’insécurité et d’impunité, certains préfèrent fuir pour préserver la liberté de leurs lignes. Intensification de la répression, recrudescence des droits,  le journaliste indépendant maldivien, à l’instar de ses voisins d’Asie du Sud, est aujourd’hui perçu comme un délinquant.  Cette liberté que Yameen Rasheed persistait à revendiquer lui a valu la mort. Une disparition que, depuis le Royaume-Uni où il a obtenu l’asile politique, le président déchu Mohamed Nasheed qualifie de perte d’une voix « courageuse, brutalement réduite au silence. »

Charlotte Meyer
Etudiante à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, fondatrice et présidente du média jeune Combat, stagiaire chez The Dissident.

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