« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

La destruction du travail

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PHILOS

Le MEDEF, j’en suis convaincu, ne tient pas vraiment à libérer les entreprises du lourd fardeau du chômage. L’insolence de ses représentants suffirait presque à en témoigner. Non pas qu’on puisse douter de la vigueur des entreprises innovantes, ni des formes d’activité en mesure de révéler des talents. Mais force est de reconnaître que la priorité du MEDEF ne fédère aucune création mais gravite autour de l’argent, la flexibilité, l’augmentation du temps de travail, la diminution des salaires, le recul de l’âge de la retraite, la réforme du code des activités, l’exonération fiscale… Et de telles exigences ne sont jamais assez satisfaisantes pour les nantis, ni assez dures pour ceux qu’on appelle « les perdants » de l’Europe, tous ceux qui en ralentiraient, dit-on, le progrès et la liberté. Des motifs qui devaient pousser d’ailleurs le MEDEF à donner sa pleine confiance à Fillon plutôt qu’à Macron tout en se souvenant des avantages que leur avaient ouverts les lois El Khomri.

La misère et la crainte, de puissants leviers

Ce n’est en tout cas jamais l’emploi que vise la stratégie du MEDEF et on peut le constater : la multiplication des contrats, des aides de l’État, des pactes sur lesquels ont pu compter les grandes entreprises n’ont créé aucune activité et n’ont su freiner le démantèlement des modes de production. Il n’y a en effet aucune reprise sur le plan de l’emploi. Une stagnation qui, malgré tous les cadeaux consentis, montre que c’est tout à fait contre l’intérêt du MEDEF de garantir la stabilité du travail. Son objectif est plutôt dans la promotion du plein chômage. La misère et la crainte sont de puissants leviers qui modifient en profondeur le climat au sein des entreprises et des comités dont la tension et les violences sont désormais palpables. La peur de perdre son activité que fait planer le spectre du licenciement permet aux dirigeants de régner en maîtres absolus sur des personnels amoindris dans leur réactivité. Cette crainte peut peser ainsi sur toutes les décisions et rentabiliser la déchéance. L’angoisse de se retrouver à la rue que connaît celui qui se laisse instrumentaliser donne à l’exercice du pouvoir des formes de cruauté jusqu’alors insoupçonnées. La dégradation des conditions de travail constitue le nerf de la guerre. Plus elles se fragilisent et plus les exigences les plus folles sont tolérées au point d’accepter la flexibilité pour tous, de se soumettre au pouvoir de toutes les petites menaces d’autorité qui rendent la vie impossible et réintroduisent la fragilisation des personnels dans l’espace insécurisé du travail.

Qu’on le veuille ou non, l’insécurité n’est pas dans la rue, l’insécurité se développe au sein des entreprises. Ce n’est pas la terreur des attentats – dont on dénoncera bien sûr les violences insoutenables – qui nous menace le plus directement, mais celle des conditions de travail qui se détériorent insidieusement en modifiant profondément les relations intersubjectives au sein des entreprises. Il s’agit de plus en plus d’une immolation par le travail, d’une destruction de soi affichée, mise en scène de manière parfois dramatique. Une étude de l’agence « Santé Publique France » fait en effet état de l’augmentation alarmante des comportements suicidaires en rapport avec le monde actif. Elle est liée notamment à la question de la dette, celle croissante des ménages, et à l’anticipation d’un licenciement économique de plus en plus probable. L’insécurité est entrée dans le cadre du travail non pas en raison d’un défaut de qualité des outils ou du non-respect des consignes de protection mais en raison des relations de pouvoir qui se développent entre l’ensemble des partenaires sociaux.

L’augmentation des tentatives de suicide au travail depuis 2014

C’est que l’insécurité de l’emploi est le plus sûr moyen de peser sur la psychologie individuelle et d’atteindre l’individu au cœur de sa défense, au plus profond du sentiment de soi qui conditionne ses tolérances autant que la pertinence de son jugement critique. Les tentatives d’attenter à sa vie sur les lieux d’activité sont en augmentation vertigineuse depuis 2014, sans parler de l’augmentation massive des arrêts de travail qui témoignent de sa dégradation constante. Il s’agit en tout cas d’un signe alarmant, un symptôme du malaise de notre époque qu’on ne saurait passer sous silence. D’après la conclusion du rapport déjà évoqué concernant les taux du suicide devenu professionnel, « cette augmentation pourrait être liée, d’une part, à une plus grande focalisation sur les risques psychosociaux au travail du fait de la médiatisation importante des situations de souffrance au travail ces dernières années et, d’autre part, à une dégradation des conditions de travail, en lien notamment avec la crise économique amorcée en 2008 ». (Évolutions n°36, 2017 p. 6/8)

C’est donc toute la psychologie collective, la psychopathologie du travail qui se modifie sous nos yeux. Et la réforme de son code n’est devenue possible que dans ce contexte de souffrance au travail. Les modifications les plus profondes qui sont aujourd’hui revendiquées pour assainir les entreprises trouvent leur efficace le plus sûr dans cette psychopathologie de la cruauté. L’insécurité constitue l’arme qui fait bouger les lignes de force. Plus les menaces qui pèsent sur les employés sont fortes, plus l’acceptation de nouvelles dispositions, les plus défavorables, sera tolérée. Le chômage sous ce rapport, c’est du pain béni. Sa crainte réduit à néant les défenses de ceux qui travaillent quand n’importe qui peut être remplacé par mille postulants, quand l’accès à une activité passe par une concurrence qui n’est plus seulement déloyale mais qui rend caduque l’idée de qualification de plus en plus négligeable par rapport aux salaires.

La qualification, la formation ne cessent de croître au moment où la courbe du chômage devient galopante. Entre la qualification et l’offre d’emploi, le rapport n’est plus évident au point sans doute d’inquiéter les formations universitaires et jusqu’au pouvoir des élites issues des grandes écoles. Le climat au sein des entreprises ne tient plus de la formation initiale mais de la formation continue, chacun se trouvant en situation instable et devant des changements de statut qui affectent la vision de soi avec l’assurance de pouvoir s’inscrire dans une forme d’identité stabilisée. Concernant cette modification sensible des consciences, l’Europe aujourd’hui nous demande d’accélérer encore la mise en œuvre d’un formatage constant du travail en dénonçant les mentalités des pays du sud et par conséquent l‘insouciance des Français, des Espagnols, des Portugais…

Un avenir plombé par la dette

On dirait que le souci s’impose comme l’affect dominant de l’Europe, au point d’envahir le langage par des expressions et des formules qui montrent précisément qu’il est devenu une constance et qu’on affirmera volontiers qu’ « il n’y a pas de souci » pour le tenir à distance. Le souci vient de ce que toute force est un rapport de force, toute force pèse sur une autre, ouvre l’espace d’un conflit qui avait donné lieu durant tout le XXe siècle à des luttes syndicales qui devaient faire valoir le poids de celui qui travaille au sein de la machine économique, supposant qualification et emploi stable. Cette configuration a lourdement été érodée par la mondialisation. Gagnants et perdants redéfinissent des positions stratégiques qui ne pourront pas s’exprimer selon les moyens classiques de la lutte vis-à-vis de conflits devenus insidieux.

Le nouveau rapport de force est celui d’un souci orienté vers un avenir incertain, un avenir plombé par la dette qui s’est muée en un comportement, celui du consommateur endetté, de l’homme endetté à un point tel que le travail, la peur de le perdre rend possible toutes les aliénations, psychiques autant que physiques. Ce n’est plus seulement le corps du travailleur que rêve de dominer ceux qui le gouvernent, mais son esprit, inscrit dans ce qu’on appelle désormais « l’esprit d’entreprise », l’âme d’un groupe d’activité dont les valeurs partagées se répercutent sur l’image de soi. Et cette image ne pourra s’établir qu’en passant par des signes de reconnaissances passant par des voies devenues sectaires. Cette vision initiatique du travail par l’entreprise qui sauve ou damne l’âme de ses élus, cette force qui pèse sur l’esprit plus que sur le corps se traduit par le « sacerdoce », dont le concept technocratique est celui de l’ « employabilité ». L’employabilité, selon le ministre de l’emploi, est en effet « la capacité d’évoluer de façon autonome à l’intérieur du marché du travail de façon à réaliser par l’emploi, la potentialité qu’on a en soi ».

Un nouveau mot est toujours le signe d’une stratégie en cours, ici une « employabilité » dont Luc Boltanski avait déjà touché le sens dans Le nouvel esprit du capitalisme. Cette mutation des attentes liées à la sphère du travail montre bien que ce qui est visé, c’est « la potentialité qu’on a en soi ». Par conséquent, la puissance du soi. Un « souci de soi» qui prend le nom bizarre de « développement personnel », toute personnalité étant mesurée aujourd’hui par l’adaptation à « l’esprit de l’entreprise », à sa flexibilité. La flexibilité devient une épreuve, un rite de passage par des niveaux d’activité qui nous poussent à fléchir sans rompre. Compétence veut dire « s’y plier», endurer la flexibilité et se recourber sur soi de manière laborieuse. Cette épreuve valorisante est le corrélat d’un nouveau vocabulaire. Le capitalisme est un néoféodalisme mondialisé. Il a perdu ses terres mais cherche à s’approprier des vassaux. Dans un tel contexte, une entreprise digne de  promouvoir son nom dans le monde est celle qui vassalise ses membres, les inscrivant sous sa marque de guerre, dans une stratégie d’entreprise indépendante de toute appartenance politique comme on le voit chez Lafarge qui peut inféoder Daesh au sein de ses propres intérêts.

La vassalisation des employés aux entreprises

L’entreprise qui est celle défendue par le MEDEF intronise le sujet dans un ensemble d’attributs appartenant désormais à un emblème, un grand marché tout à fait prévalent par rapport à la vie privée. Comme si le nom d’une entreprise réclamait un dévouement proche du féodalisme japonais, un exercice de vassalisation, qui témoignent de la disponibilité des esprits plus que de la disponibilité des corps, l’échec de cette vassalisation connaissant ses dégradations suicidaires. L’individu dans l’espace de l’entreprise doit s’effacer, se plier désormais à l’esprit mobile du groupe parti à la conquête d’un soi qui cherche une nouvelle « éthique » devenue flottante, « éthique d’entreprise » dont le concept donne lieu à des formes de justification tout à fait inquiétantes, qui vont à l’encontre des intérêt du bien public.

En effet, l’éthique, très à la mode et de manière plus subtile que la morale, s’impose au Droit et mesure les formes d’adaptation dans l’espace du travail en jouant sur des formes d’égalité devenues proportionnelles. Cette employabilité qui fait l’éthique patronale, ce nom nouveau pose un problème juridique et nécessite une modification des règles qui président à l’organisation des entreprises. En effet, dans les termes classiques d’un contrat d’emploi, un employeur ne peut licencier son employé en invoquant une absence de flexibilité, d’employabilité. Au contraire, l’employeur soumis au code du travail a pour obligation de définir un profil de poste d’après un cadre qui n’est pas flexible et qui est déterminé par une compétence. Il doit veiller au maintien du cahier des charges régissant l’exercice professionnel. Il est pris par conséquent dans la nécessité de maintenir le rapport strict entre la formation et la nature du travail exigé, fixé par un droit. Or devant la dette invoquée qui exige des sacrifices, devant la rentabilité qui se heurte à la concurrence mondiale, c’est le code du travail qui apparaît comme un obstacle à cette nouvelle culture de soi dans l’entreprise par laquelle le « soi » devient un marqueur flexible, l’esprit une éthique d’entreprise, l’âme une marque de fabrique. Le néolibéralisme entre finalement dans un nouveau monachisme où le travail vaut comme une prière et un salut. Ce ne sont plus des classes sociales reconnues qui font valoir l’identité du soi mais des ordres d’appartenance fluctuants.

Celui qui tient à conserver un emploi à tout prix est redevable à merci

Cette contestation du droit par une éthique entrepreneuriale est en quelques mots ce que dénonce « Asservir par la dette » et ce que j’ai voulu montrer par ce livre que j’ai récemment publié aux éditions Max Milo. Au terme de cette étude, on voit bien que celui qui tient à conserver un emploi à tout prix est redevable à merci. Il connaît le salaire de la peur, figé par la crainte d’être congédié. Il est mis à nu à travers cette honte, à travers la pornographie patronale qui lui ôte toute virginité, lui imposant d’être visible même en repos, joignable par mails professionnels sur le site de l’entreprise qui n’est plus du tout séparable de la vie privée. Il subit par là un dénuement qui produit l’érection des maîtres, eux qui ne connaissent plus d’autres formes de sexualité que celles qui passent par le pouvoir de dominer le mouvement des autres, de leur imposer un « soi », une discipline de soi qui n’est plus définie par une compétence mais par une formation toujours à revoir qui fait de soi-même la perpétuelle victime des autres.

Fragilisation de l’honneur et menaces personnalisées exercées par ceux qui, en imposant la flexibilité, peuvent devenir des souverains jouissifs, des directeurs de conscience ou les tenants de l’auto-évaluation, voire de l’auto-dénigrement ou pis encore de la confession publique de chacun à l’occasion des réunions de travail au climat malsain, voilà la nouvelle messe du monde réformé. Telle est en tout cas la disposition pulsionnelle de celui qui dirige. Telle est, par-dessus tout, la vérité qui explique la superbe des positions affichées par le MEDEF. Et c’est bien au bout du compte ce que l’Allemagne, qui bénéficie de cette mutation et en revendique la logique, va exiger aujourd’hui pour un monde du travail qui est enfin mis au pas, pour ainsi dire « en marche ».

Jean-Clet Martin
Philosophe, ancien directeur de programme au Collège international de Philosophie. Créateur du site Strass de la philosophie. Auteur de "Asservir par la dette" (éd. Max Milo).

5 Comments

  1. Groussain

    25 mai 2017 à 12 h 58 min

    Merci pour cette analyse pertinente ! Il s’agit là d’une évolution prévisible du capitalisme confronté à ses contradictions structurelles, notamment celles induites par les techniques monétaires et autres conventions financières. La première révolution industrielle avait, déjà, mis en évidence les limites du système.

  2. Patricia

    25 mai 2017 à 19 h 05 min

    Merci pour cette analyse du réel !
    Ce que vous décrivez, cette « féodalisation » des relations dans le travail, je la vis au quotidien dans une institution française…
    Je suis chaque jour horrifiée en observant celles et ceux qui, tout en étant comptables de leur « carrière » à la République, se comportent comme des seigneurs féodaux, humiliant, maltraitant, écrasant « leurs » employés pour se donner l’impression qu’ils ont du pouvoir…
    D’autant plus que nos « dirigeants » ne donnent pas le bon exemple : tel maire de grande ville ne dit-il pas « Ma ville », tel député, « Ma circonscription » ou « Mon département », etc ?
    Et ainsi, au sein de nos institutions ou entreprises, des petits chefs évoquent « leur » personnel, comme s’ils leur appartenaient…
    Partout, ce désir d’appartenance, de se grandir, de se sentir valorisé au détriment des autres, contribue à détruire le travail des uns, l’intelligence des autres, les savoir-faire ignorés, mis à la poubelle par des carriéristes, des « dirigeants » ou des actionnaires sans scrupules…

    Seuls le désir et la volonté de s’unir au sein des entreprises et des institutions pourront inverser le cycle de la peur… « S’ils veulent virer l’un d’entre nous, qu’ils virent tout le monde ! »… « S’ils harcèlent 1 seul collègue, nous ferons barrage ensemble… Et qu’ils nous virent tous ensemble, pour voir ! »

    Notre devis n’est-elle pas « Liberté, Égalité, FRATERNITÉ » ?

    Osons…

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