« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Le drapeau noir flotte (toujours) sur la marmite

Le drapeau noir et son escorte. Photo BM de Dijon

Le drapeau noir et son escorte. Photo BM de Dijon

Aujourd’hui encore le drapeau noir de l’anarchie reste sulfureux et tabou. Avec son documentaire « Ni dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme » (co-production Temps Noir et Arte 2017), Tancrède Ramonet remet à jour les arcanes d’une tradition libertaire mondiale encore trop peu connue du grand public.

The Dissident : Comment avez-vous abordé l’anarchisme?

Tancrède Ramonet : Le livre « Histoire mondiale de l’anarchie » de Gaetano Manfredonia (publié en 2014 aux éditions Textuel) met peu de différences entre anarchie et anarchisme. Pour moi, l’anarchisme est l’histoire du mouvement anarchiste, de ses idées, de ses théoriciens, de ses organisations et de ses individus. Partant d’un manque personnel, je me suis intéressé à cette histoire et j’ai essayé d’en savoir plus. J’ai commandé des tas de livres sans trouver une histoire de l’anarchisme me permettant d’avoir un panorama global, des origines à nos jours. D’en saisir les continuités et les cohérences. Il y a eu quelques histoires célèbres. Mais cela fait cinquante ans qu’il n’y a pas eu une actualisation comme celle-ci.

Quels liens avez-vous fait avec des mouvements actuels comme les Indignados, Occupy Wall Street ou les Anonymous ?

Je ne voulais pas ce que soit une histoire passée, mais plutôt interroger le présent en traçant des perspectives pour l’avenir. Il y a trois épisodes : de 1840 à 1914 pour le premier, La volupté de la destruction. De 1911 à 1945 pour le deuxième, La mémoire des vaincus. Le troisième épisode, Les réseaux de la colère, de 1945 à 2001, a sa part maudite car il est refusé un peu partout. Il intègre l’anarchisme contemporain des années 90 après la chute du mur de Berlin, les mouvements Black blocks, Indignés, les contre-sommets… Il montre la part d’anarchisme qu’il y a dans ces mouvements. Ce n’est pas par hasard si le mouvement des Indignés s’est créé en Espagne, l’un des berceaux de l’anarcho-syndicalisme. C’est l’un des pays avec la tradition anarchiste la plus vivace encore aujourd’hui. Être anarchiste se traduit par des pratiques : une horizontalité de l’organisation, la révocabilité des représentants, l’action directe, l’attention aux luttes de classe, aux luttes minoritaires, la constitution de groupes d’affinité. On retrouve ça dans Nuit debout, Occupy, les Indignados, les Black blocks et dans un ensemble de mouvements plus ciblés comme les vegans, les féministes, les collectifs pour les sans-papiers, etc…

Quelles perspectives trace cet épisode resté non diffusé pour le moment ?

Après la guerre d’Espagne, l’anarchisme, écrasé par les pouvoirs ligués, est entré dans une longue nuit. Il réémerge de façon impressionnante dans les années 60. Puis il est cassé de nouveau par les contre-révolutions des années 80 envers les mouvements anti-autoritaires comme les Tupamaros en Uruguay ou les sandinistes au Nicaragua, auxquels participent activement les anarchistes. Cette contre-révolution a provoqué, comme au XIXème siècle, une réponse violente du mouvement révolutionnaire par la lutte armée : les Tupamaros West-Berlin en Allemagne, les Angry Brigade en Angleterre, Action directe en France. Dans les années 90, après la chute du mur de Berlin et l’annonce de cette fameuse fin de l’histoire, l’anarchisme renaît sans dire son nom à travers les stratégies d’anonymat qu’on retrouve chez les Anonymous, ou la figure masquée du sous-commandant Marcos qui est réapparue au Mexique après cinq ans d’absence… En France, le Comité Invisible offre une théorie anti-autoritaire et libertaire. Dans l’anonymat, sans en dire le nom, il s’inscrit dans une histoire de l’anarchie.

Le premier épisode s’ouvre avec une destruction de vitrine par un jeune cagoulé. Avez-vous, par ce film, voulu dépasser ce cliché de l’anarchiste casseur ?

Je pars au début d’un phénomène contemporain anecdotique et spectaculaire : une vitrine cassée par un black block pour faire un flash-back sur l’histoire de ce vaste mouvement. Cela redonne aussi toute sa charge politique au fait de casser une vitrine. On n’est pas confronté à des casseurs comme le disent les médias, qui ont beaucoup minimisé ce geste l’an dernier. C’est une forme de reprise individuelle ou collective à très forte connotation politique, un symbole de destruction du capitalisme. L’idée de passer soi-même à l’action, d’insurrection profonde, l’aporie de croire que l’action individuelle peut changer le monde… L’ironie, c’est que j’ai monté ces images qui datent de 2012 à cette époque, bien avant les manifestations contre la loi travail.

Dans cette histoire, l’antagonisme entre marxistes et anarchistes a été rapide avec la répression bolchévique des marins révoltés de Crondstadt, en 1921.

Dès la Première internationale, les marxistes s’opposent à la tendance proudhonienne ou bakouninienne, se faisant appeler les anti-autoritaires. Leur objectif est le même : la destruction de l’État, du capitalisme, de l’Église. Ce sont les moyens d’y arriver qui divergent. Les uns proposent un parti politique fortement hiérarchisé, que la révolution soit suivie de la dictature du prolétariat, avec un État aux mains des ouvriers pour aboutir à une société communiste totale. Les anarchistes pensent que c’est une erreur, qu’il faut faire le communisme tout de suite. Ce qui les oppose, c’est vraiment la manière d’y arriver. Les anarchistes, très tôt, ont dénoncé le fait que le bolchévisme n’a abouti qu’à un capitalisme d’État. Dans le dernier épisode, je montre comment à partir des années 50-60, l’anarchisme a repris de grands éléments de l’analyse marxiste. On se retrouve dans les luttes avec un certain nombre de communistes traditionnels, trotskistes, marxistes. Notamment en mai 68, avec des points de convergence de la critique marxiste dans l’anarchisme. De l’autre côté, des organisations communistes révolutionnaires ont intégré des réflexions libertaires. En France, ça a été le cas de la ligue communiste révolutionnaire. Aujourd’hui ces deux frères ennemis se retrouvent et mènent des luttes ensemble. Ceux qui ne se disent ni anarchistes ni communistes se disent révolutionnaires, anticapitalistes, mais sont, sans le savoir, influencés par toute une partie de l’histoire de l’anarchisme.

Cette convergence a eu lieu notamment pendant la guerre civile espagnole en 1936.

Il y a eu les bataillons internationalistes pour les anarchistes. Ce ne sont pas des organisations étanches les unes des autres. Dans beaucoup de pays, on passe du communisme à l’anarchisme, ou vice versa. Dans les années 50-60, les trotskistes Daniel Guérin et Murray Bookchin viennent à l’anarchisme, comprenant que l’aboutissement de la critique formulée par Trotski l’avait été plus ou moins par les anarchistes : la révolution immédiate et permanente. Vers la fin de sa vie, Trotski se retrouvait dans les thèses de ceux qu’il avait écrasés avec l’armée rouge.

On découvre aussi des mouvements internationaux peu connus, comme les Mujeres libres en Espagne en 1936, ou l’insurrection en Mandchourie de 1929, écrasée par les Japonais en 1931.

Je suis intéressé par la globalité de l’anarchisme. Il y a des continents pour lesquels on a l’habitude de dire qu’il n’y a pas de mouvements révolutionnaires organisés. Mon premier réflexe ça a été de voir ce qu’il en a été en Asie. J’ai découvert la présence d’un anarchisme très fort au début du XXème siècle au Japon. Ça a été une énorme surprise. Michael Schmidt, un historien sud-africain, dans son livre Cartographie de l’anarchisme révolutionnaire (2012), s’est vraiment intéressé aux présences de ce courant en dehors de l’Occident. Il y a eu cette insurrection en Mandchourie à la fois nationaliste et libertaire. Les mêmes choses se sont produites cinq ans plus tard en Espagne. Les anarchistes ont été pris en étau entre les staliniens et les pouvoirs impérialistes, qui se sont ligués contre eux. Les femmes ont mené leur lutte et leur réflexion à travers les Mujeres libres. C’était une révolution totale dans un pays où le patriarcat était très fort. Elles n’ont pas attendu les révolutions sociales pour mener leurs luttes. Dès le début, elles ont installé d’impressionnantes mesures d’émancipation individuelle et collective comme les libératoires de prostitution.

Par ailleurs, depuis la fin du XIXème siècle, les anarchistes ont été parmi les premiers à prendre part aux luttes anti-coloniales et à défendre les communautés. C’est le cas de l’historien Rudolf Rocker au XXème siècle qui s’est rapproché des Juifs de Londres, a appris à parler le yiddish, est devenu rédacteur en chef du journal de la communauté londonienne. Pour être plus proche des exploités. Avant que le terme n’existe, il s’intéressait à l’intersectionnalité. Il prenait de front les luttes de classes, de races, de sexes, en considérant qu’elles sont toutes liées. C’est ce qu’on a appelé la convergence des luttes au moment de Nuit debout.

Dès 1891, avec le poseur de bombe Ravachol, la question de la violence se pose dans le film.

Récemment, j’ai lu Quatre-vingt-treize de Victor Hugo. En parlant de la violence révolutionnaire, il dit en substance : « Je n’aurais aucun problème à la décrire dans toute son horreur, mais je voudrais rappeler que le responsable c’est la monarchie. » Dans ce film, je montre ce mouvement de révolution-contre-révolution. Les révolutionnaires ne sont jamais les premiers à pratiquer la violence. Ils répondent à des violences d’État souvent beaucoup plus importantes. Le mouvement des propagandistes par le fait de la fin du XIXème siècle vient vingt ans après l’écrasement sauvage de la Commune en 1871. On a abattu à bout portant à Paris 25 000 ouvriers, également des femmes et des enfants, en inondant les rues de sang. La génération d’après, comprenant que la bourgeoisie ne ferait pas de cadeau et la considérant comme son ennemi, a opté pour des stratégies plus violentes. Le principe d’action-réaction de ces propagandistes par le fait après à la répression de Fourmies en 1891, de manifestations anarchistes du 1er mai. Les bombes répondent aux tirs de la troupe sur la foule. On oublie souvent la violence première de l’État et de la bourgeoisie. J’émets l’hypothèse que si on a des attentats aujourd’hui en France, c’est peut-être parce qu’on n’a pas pris la mesure de la brutalité avec laquelle les révoltes sociales de 2005 ont été écrasées, en appliquant un état d’urgence et en pratiquant des tabassages et des fouilles au corps…

Dans les bonus, il y a une interview de Noam Chomsky…

Chomsky ne s’est pas intéressé à l’anarchisme, il l’a vécu. Dans les quatre rues du quartier juif de New-York, où il a grandi, la police n’entrait pas. C’était un état d’anarchisme. Il n’y avait pas d’argent, mais de l’entraide. L’anarchisme n’était pas une utopie mais une chose qu’il a vécu pleinement et qui peut s’étendre. Il a été élevé au milieu de militants du syndicat IWW, Industrial workers of the world (1). Dans ce documentaire en chronologie thématique, c’était difficile d’utiliser son témoignage car il fait des bonds en avant et en arrière. Mais en même temps, c’est passionnant parce qu’il montre tous les échos et toutes les possibilités de l’anarchisme. Chomsky n’est pas historien, mais il porte une part de cette histoire. Il se comporte aussi en militant permanent. Il est prêt à faire de la propagande par la plume ou par le fait. Il lie dans sa réflexion les luttes sociales dans l’industrie à la question écologique et aux peuples indiens, indigènes. C’est un des représentants actuels de l’anarchisme comment l’ont été Bakounine, Fernand Peloutier, Proudhon, Emma Goldman, Voltairine de Cleyre…

Vous traitez aussi la question de l’anarchisme illégaliste.

Les luttes de la fin du XIXème et du début du XXème ont été reprises par le mouvement autonome à la fin des années 70. La lutte pour la cloche de bois, c’est à dire l’occupation des logements de la fin du XIXème siècle, est devenue le mouvement squat dans les années 70. Dans le cadre de sa lutte anti-fasciste, Action directe a plastiqué en 1985 la chaîne Antenne 2 qui avait ouvert ses portes à Jean-Marie Le Pen. Le groupe a aussi mitraillé les murs du CNPF (l’ancêtre du MEDEF) et fait sauter la direction de la Sonacotra (ancien nom des foyers de travailleurs étrangers ADOMA, ndlr). C’est dans la tradition du recours à la lutte armée du XIXème siècle des propagandistes par le fait. Jean-Marc Rouillan est membre du Mouvement ibérique de libération, un mouvement libertaire qui avait pour but de faire tomber par la lutte armée la dictature de Franco. L’un de ses compagnons d’armes, Salvador Puig Antich, a été l’un des derniers garrotés de la dictature de Franco en 1974. C’est suite à ça que Jean-Marc Rouillan et d’autres, avec les NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie populaire) ont mené avec Action directe une lutte de guérilla urbaine sur le territoire français, en pratiquant l’assassinat, comme l’anarchiste espagnol Buenaventura Durruti, membre de la Confédération nationale du travail (CNT), voulait le faire. D’autres ont condamné ces actions qui appartiennent à l’histoire de l’anarchie.

http://www.ina.fr/video/CAB87006188

C’est le débat qui s’est posé avec l’ETA après la mort de Franco en 1975. Est-ce encore légitime de poser des bombes meurtrières en démocratie ?

Ces révolutionnaires ne considèrent pas à ce moment là que la France, l’Allemagne ou l’Angleterre sont des pays démocratiques. En Angleterre, dans God save the queen, les Sex Pistols chantent que l’Angleterre est un pays fasciste. En Allemagne de l’Ouest, la sur-présence de l’OTAN et d’anciens nazis au pouvoir amènent la bande à Baader, les Tupamaros West-Berlin, le mouvement du 2 juin, à considérer que ces régimes ne sont pas démocratiques. En France, les travailleurs algériens ont été jetés à la Seine en 1961, lorsque Maurice Papon était préfet. Mitterrand a été décoré de la francisque en 1943 et a trahi les promesses pour lesquelles il a été élu. À chacun de faire ses analyses sur le passage à la lutte armée. Dans les années 70-80, la jeunesse de l’après 68 n’appelle pas la France une démocratie. Même Mitterrand avait qualifié le régime de De Gaulle de « coup d’État permanent ». Il ne faut pas rejuger avec nos yeux d’aujourd’hui mais avec les situations de l’époque. J’essaie de raconter ce mouvement de l’intérieur. Quel est le contexte de pensée d’alors ? Des manifestations sont réprimées très fortement avec des morts de manifestants ou de travailleurs. La présence de l’extrême-droite est alors très forte et très violente. En Italie, l’extrême-droite est la première, soutenue par les pouvoirs, à commettre des attentats qui font des centaines de morts. À ce moment là, ce n’est pas du tout le cas du mouvement anarchiste. En France, les militants basques sont assassinés par le GAL, une police parallèle, en dehors de toute légalité.

Quel est le cheminement de ce documentaire ?

J’ai fait pas mal de débats autour de ce film. On l’a notamment présenté à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Ce qui était intéressant, c’est que les zadistes ont discuté entre eux à partir du film. Des solutions, ébauchées, envisagées ou abandonnées à des moments de l’histoire résonnent aujourd’hui. C’est une contribution avec un regard sur cette histoire. J’ai envie que les gens s’en emparent. Je ne suis pas spécialiste de l’histoire de l’anarchisme contrairement à certains intervenants du film qui le sont sur l’histoire sociale et libertaire. On a aussi fait une exposition qui a voyagé dans les médiathèques et accompagné les projections du film. Que pourrait-être l’expression culturelle contemporaine d’une mouvance libertaire et anti-autoritaire ? Il y a un disque avec mon groupe Achab qui se veut dans le sillon d’une chanson française héritière de Renaud. Ces chansons engagées ont servi de bande-originale au film.

Quelles ont été les réactions du public ?

J’ai été surpris la première fois que j’ai présenté le film au festival d’Alès en mars dernier. Ça a été un choc avec des séances archi-pleines. C’était un public large de toutes couleurs, âge et sexe. D’habitude c’est plutôt un public âgé qui vient voir des documentaires. Ces gens ont découvert cette histoire et se la sont appropriée dans les discussions qui ont suivi. Par exemple, la catastrophe de Courrières, une des plus grandes de l’histoire ouvrière, en 1906, leur a montré que ce genre d’histoire existait déjà au début du XXème siècle. L’anarchisme réunit une somme de pratiques, comme d’être artiste. Ça n’est pas se contenter d’arborer une carte de membre. Les gens ont découvert qu’ils avaient sans le savoir des pratiques libertaires. De l’autre côté, il y a eu des réactions, minoritaires, de rejet très fortes en disant que c’est un film militant. Cette erreur de jugement évacue les questions que soulève le film. J’ai essayé de faire un documentaire avec un point de vue populaire dans la lignée de Howard Zinn et son Histoire populaire de l’Amérique.

(1) Fondé en 1905 à Chicago ce syndicat international comptait à son apogée en 1923 100000 membres actifs

 

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

3b7debbe64d42e0b0ac2ff601e607e14pppppppppppppppppp