« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

« Un collectionneur allemand », ou l’art sans l’humanité

Manuel Benguigui, auteur du roman "un collectionneur allemand" DR

Manuel Benguigui, auteur du roman "un collectionneur allemand". Photo DR

Un collectionneur allemand, ressemble à une vaste galerie glacée où seuls se répondent les échos de tableaux murmurants. Écriture froide, dénuée de dialogue, profonde pourtant, elle vient bouleverser notre rapport à l’art comme à la beauté. Il est le premier roman de Manuel Benguigui, nouvel auteur parisien né en 1976 et qui, parallèlement à sa passion pour l’écriture, travaille dans une galerie d’art tribal.

L’histoire met en scène Ludwig, officier allemand envoyé à Paris au moment de l’occupation. Dans ce monde déjà à part de la Seconde Guerre Mondiale, cet ancien vétéran de la guerre de 14 est un être on ne peut plus marginal. « Absorbé par l’art » dès sa plus tendre enfance, il ne se consacre qu’à ce dernier ; non pas pour sa possession, mais pour le plaisir des yeux. De son œil aiguisé, la simple rencontre avec une toile l’en fait propriétaire. Dès son arrivée à Paris, il intègre l’ERR, l’équipe d’intervention du gouverneur du Reich Rozenberg, qui n’a pour autre mission que de vendanger les œuvres des juifs afin d’en envoyer les plus belles en Allemagne et d’en vendre les autres à l’étranger. Il se retrouve ainsi sous l’aile du Maréchal Goering, seul personnage palpable du roman, qui décide d’en faire son « chasseur d’œuvres en chef. » De bout en bout, le livre retrace l’histoire de cet être dépendant de l’art et pour lequel les relations humaines, la guerre, le reste du monde, ne constituent qu’une toile de fond lointaine qui ne vaut pas la peine de s’y attarder.

L’art et les nazis : un sujet à controverse

La spoliation des œuvres d’art par les nazis au cours de la Seconde Guerre Mondiale n’est pas un sujet néophyte. Du film Le Train de John Frankenheimer en 1964 à La Femme au Tableau de Simon Curtis il y a deux ans, la conquête de l’art sous l’occupation allemande n’a eu de cesse d’inspirer le cinéma. Eglises, musées, maisons de collectionneurs, les nazis avaient de quoi passer la France au peigne fin dans l’espoir, conçu par Hitler, de créer à Linz le plus grand musée du monde. L’ERR, installée au musée du Jeu de Paume et autour de laquelle se déroule en grande partie de livre de Manuel Benguigui, fut le service le plus efficace de cette organisation de spoliation.

Ici pourtant, la guerre ne semble être que l’arrière-plan fugace d’une histoire dénuée de sentiments. Sur cette toile sombre que le souvenir de la guerre dérange, Ludwig garde un cœur froid sur un monde pourtant préoccupé. Entièrement décrite à travers ses yeux insensibles, cette époque trouble a des tonalités sobres.

"Un collectionneur allemand" paru le 3 janvier 2017

« Un collectionneur allemand » paru le 3 janvier 2017

De la guerre, Ludwig ne retient rien d’autre qu’un léger agacement. « La guerre est affaire d’hommes, et Ludwig ne se sent que peu d’affinités avec ses congénères » : loin de se lamenter sur une époque où la violence et les morts culminent, il regrette simplement cette perte de temps, temps qu’il aurait pu consacrer à sa passion pour l’art. Déjà lors de la Première Guerre Mondiale où il n’était qu’officier, il se faisait livrer des catalogues d’exposition pour s’enivrer la vue des toiles qu’il regrettait. Homme « pas comme les autres », son rapport à l’art diffère de celui de ses compagnons de guerre. En ce sens, le personnage de Goering et lui-même s’opposent autant qu’ils se retrouvent dans cette passion esthétique au-delà de ces heures belliqueuses. Si le premier est aussi connu pour ses excès de violence et son idéologie hitlérienne que pour ses caractéristiques de collectionneur, le deuxième ne connait que l’austérité de cette passion unique. Le premier agit sur le monde avec une violence sans borne ; le deuxième n’en est même pas spectateur. Ses yeux ne sont faits que pour posséder ces peintures. Même dans un Louvre vide, il « s’enivre aux effluves mentaux de la victoire de Samothrace », « efface les larmes d’une Madeleine absente. » Voyeur, possesseur, créateur ; tout ne passe que par son regard aussi froid qu’aiguisé car, dit l’auteur à travers lui, « voir, c’est créer. »

L’amour pour l’art au détriment de tout

« Ludwig se contrefichait de la Terre et de ses habitants. Il n’aimait que l’art, il ne voyait que cela, et pas les hommes derrière. C’est tout juste si les artistes y sauvaient leur peau. L’humanité ne l’intéressait pas, il ne voulait en voir que les créations. »

Face au monde et à l’humanité, le personnage tissé par Manuel Benguigui dans Un Collectionneur Allemand n’éprouve pas même de la haine. Sa passion pour l’art l’enivrant tout entier, il ne lui reste plus devant toute chose qu’une plate indifférence. Et tandis que les soldats allemands, lors de leur départ en France « sifflotent en pensant aux parisiennes, forcément belles » Ludwig n’a de tentation que le souvenir du Louvre. Passionné avant tout par les primitifs flamands, épris de Dürer, il passe dans le monde comme un inconnu parmi la foule, insensible à ce qui l’entoure et refusant de s’intéresser à toute autre forme de vie. Pris dans une bulle à part où l’autre n’a pas lieu d’être, il trace seul une route où le reste n’est qu’un paysage insipide. Alors que ses compagnons passent leurs soirées à séduire, Ludwig n’entend que les œuvres l’appeler jusqu’au milieu de la nuit. L’amour même semble quelque chose de vague qu’il n’essaie pas de retenir. Seule sa rencontre avec Lucette, cette jeune française avec laquelle il aura une liaison, fait émerger un instant le visage de l’homme derrière le contemplateur. Même là cependant, sa passion est celle d’un artiste. De Lucette, il remarque surtout son visage, « tableau vivant », son allure de « Florentine envoûtante, une belle Florentine du Quattrocento, au chignon enrésillé, à la carnation pâle et à la chevelure de jais. » Jamais il ne l’aimera autant qu’en se la représentant peinte. Au fond, Ludwig n’est-il pas amoureux de la muse bien plus que de la femme ? « La femme est fatalement suggestive, écrivait Charles Baudelaire dans les Paradis Artificiels, elle vit d’une autre vie que la sienne propre ; elle vit spirituellement dans les imaginations qu’elle hante et qu’elle féconde. » La femme pour Ludwig semble pécher par sa réalité ; seul l’art l’élève et la rend désirable. A la mort de sa maîtresse, fusillée par erreur par la Gestapo, Ludwig reprend comme de rien sa passion pour ses tableaux. Face à celle-ci, ses souvenirs avec Lucette ressemblent à une fusion éphémère. Il finira d’ailleurs sa vie seul, exilé dans la Creuse au milieu des œuvres d’arts qu’il parvient à racheter à la fin de la guerre.

Une existence à la recherche du Beau

Au cœur de ce siècle belliqueux, l’existence de Ludwig peut se résumer à la recherche perpétuelle du beau. Partageant avec Hitler l’échec du la peinture, il n’a de cesse, sur cette toile sombre qu’il ne voit même plus, de s’enivrer de la beauté qu’offre l’art. « Ludwig poursuit la beauté, cherche sa société sans lassitude et elle, elle ne se lasse jamais de s’offrir à lui » : plus existentielle que toutes les maîtresses qu’il aurait pu avoir, la peinture est cette liqueur qui ne cesse de l’appeler et à laquelle il se donne tout entier.

Dans ce livre où tout sentiment s’efface au profit de la contemplation, l’art est finalement le seul être vivant, admiré, convoité, envié, désiré, aimé, adoré. Au cœur d’une époque que l’on ne décrit qu’à mi- mot, avec ses morts par milliers et cet essor de la haine comme de l’indifférence, la passion acharnée de Ludwig pour les tableaux a quelque chose de profondément bouleversant, et pourtant fortement dérangeant. Sur cette toile où l’on s’entretue sans entrave et où l’autre est insignifiant, l’art apparaît presque comme le rival d’une humanité décomposée. Plus que force salvatrice, il devient la raison d’être d’un homme, seul, inconnu et ignorant de tous. Il est finalement, du début à la fin, le personnage principal, vibrant, de ce livre déshumanisé.

 

Charlotte Meyer
Etudiante à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, fondatrice et présidente du média jeune Combat, stagiaire chez The Dissident.

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