Journée internationale du vivre ensemble : entre rassemblement, paix et tolérance

Le Cheikh Khaled Bentounes à l'origine du projet de la JIVE. Crédit photo Philippe Lissac Godong

Le Cheikh Khaled Bentounes à l'origine du projet de la JIVE. Crédit photo Philippe Lissac Godong

Vendredi 19 mai 2017 se tenait à l’UNESCO une journée de workshop consacrée à l’élaboration de la Journée du Vivre Ensemble (JIVE). Initiée par le cheikh Khaled Bentounes, celle-ci vient défier notre vision du monde de plus en plus négative. Professeurs, ambassadeurs ou encore journalistes ont ainsi pu échanger sur des thèmes précis pour œuvrer à la construction de la paix. 

Notre époque oublie bien trop souvent d’évoquer les touches d’espoir qui peuplent notre monde. L’heure semble en effet se contenter du constat d’une société bouleversée, où humanité, animaux, planète dans son ensemble le plus global, vivent dans l’angoisse permanente, si ce n’est dans l’antagonisme le plus cinglant. Alors que les conflits éclatent de tous les côtés du globe, que terrorisme et extrémisme religieux s’allient dans la destruction des vies et de notre culture humaine, nous oublions de voir ceux qui, chaque jour, s’élèvent pour « empêcher le monde de se défaire ». Tout autour du globe, il existe en effet ces « gouttes d’eau », ces personnes qui, à leur niveau, se battent pour autant de choses qui nous sont essentielles : paix, espoir, et humanité.

«La paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. » – Albert Camus, éditorial de Combat du 8 août 1945

C’est dans ce contexte que le projet de la Journée Internationale du Vivre Ensemble (JIVE) a vu le jour. Elle est portée par l’Association Internationale Soufie Alâwiyya, créée en 2001 pour œuvrer « au rapprochement des cultures, du respect de tous les êtres humains et de la nature », et plus spécifiquement par son fondateur, le cheikh Khaled Bentounes. Mouvement religieux peu connu dans le monde occidental, le soufisme est inhérent à l’islam depuis la nuit des temps. Il se caractérise essentiellement par le rôle prééminent de l’amour et la recherche de la sagesse par ses pratiquants. Figure reconnue pour sa vie consacrée à la paix, leader spirituel de la voie soufie Alâwiyya, écrivain, le cheikh fait quant à lui partie de ceux qui placent dans l’humanité la confiance en un monde altruiste car « l’énergie du monde est la fraternité universelle authentique. » Également fondateur des Scouts Musulmans de France (SMF) en 1991, le cheikh Khaled Bentounes est ce que l’on peut qualifier de pèlerin du monde. Depuis des années, il va à la rencontre d’hommes et femmes de la terre entière pour faire se rencontrer civilisations et spiritualité, cherchant à faire émerger une Culture de la Paix. Il n’a d’autre horizon qu’un monde plus juste, plus humain, où la tolérance vient gommer les frontières et les différences des peuples. Dans ce monde où tout s’oppose et s’affronte, et où l’individualité prend le pas sur l’humanité, le cheikh Bentounes n’a d’autre vocation que de rassembler.

Depuis 2001, l'ONG AISA milite pour la paix © AISA

Depuis 2001, l’ONG AISA (Association Internationale Soufie Alâwiyya) milite pour la paix © AISA

“La journée internationale du vivre-ensemble est un projet d’avenir pour un monde à venir, dont l’objectif est de se rassembler sans se ressembler, de rassembler pour assembler” – Le Cheikh Khaled Bentounes

Le projet pour la JIVE a vu le jour à l’issue de la déclaration d’Oran, lors du Congrès International Féminin pour une culture sur la paix. L’objectif est alors de demande à l’ONU de décréter une Journée Internationale du Vivre Ensemble, soit créer un mouvement mondial fondées sur les valeurs essentielles de l’humanité de manière à diffuser la culture de la paix. Ce projet a été présenté à l’ONU en mars 2015 lors de la 59ème commission de la Condition de la Femme de l’ECOSOC (Conseil économique et social).  Sans perdre de vue son objectif principal de répandre un message de tolérance, la JIVE tend à agir sur plusieurs points : musique et art, égalité et harmonie des genres, paix et spiritualité, elle cherche notamment à construire des ponts avec les jeunesses et à faire du développement durable l’un des outils d’une « paix durable ». Plus important encore, il s’agit de mener à la création d’une Académie de la Paix afin d’initier et enseigner une pédagogie et une méthode pour développer la culture de la paix : « il existe une académie de la science, une académie de la guerre, une académie de football, une académie de billard (…) pourquoi n’existerait-il pas une académie de la paix ? » s’exclame le cheikh Bentounes.

Ce projet a ainsi donné lieu à une journée de workshop à l’UNESCO pour rassembler les voix du monde entier autour d’une réflexion à cette initiative de tolérance. Le vendredi 19 mai 2017, la rue Miollis accueillait ainsi ambassadeurs, professeurs, religieux, ou encore journalistes, venus des quatre coins du monde pour œuvrer à « la reconstruction de la famille humaine ».

Le cheikh Khaled Bentounes, à l'origine du projet de la JIVE © AISA

Le cheikh Khaled Bentounes, à l’origine du projet de la JIVE. Photo AISA

« Nous pouvons être les génies du mal comme les génies du bien » dit le cheikh en introduisant la journée de travail avant de rappeler que « la paix est notre bien le plus noble et le plus cher » et qu’il est donc essentiel, pour la préserver, de « se réunir, se respecter, agir ensemble pour donner des repères à la nouvelle génération. » Il laisse alors la place à des intervenants de toutes origines, de toutes confessions, de toutes professions, qui, le temps de quelques heures, vont soulever point après point pour ce projet.

La journée s’ouvre sur le thème du terrorisme et de la prévention de la radicalisation. Un thème on ne peut plus d’actualité ainsi que ne manque pas de le rappeler Angela Melo, représentante de la Directrice générale de l’UNESCO, en assurant « l’humanité est une (…) on ne nait pas extrémiste, on le devient. » Driss Djazairi, ancien ambassadeur de l’Algérie en Suisse, et Dominique Reynié, fondateur de la FondaPol, sont ainsi les premiers à prendre la parole sur ce thème brûlant. Driss Djazairi commence par dire que la violence n’est pas liée à une croyance et, à force de psaumes, montre que celle-ci peut aller de pair avec toute religion. « La violence a baissé, mais sa nature a changé » assure-t-il. De son côté, Dominique Reynié décrit un monde et une humanité bouleversés par la globalisation : « nous sommes de plus en plus ensemble, mais nous avons de plus en plus de difficultés à vivre ensemble » reconnait-il avant d’évoquer un système mondialisé où nos libertés coexistent, se superposent, et finissent par s’affronter. Dans une société telle que celle-ci, « le terrorisme n’est rien d’autre qu’un instrument politique classique dans les mains de puissances qui veulent modeler le monde pour leurs intérêts. » A travers les discours de formes différentes des deux hommes, l’on sent ainsi une volonté commune : comprendre une jeunesse radicalisée pour la prévenir sans chercher à l’excuser et œuvrer à faire de la religion une œuvre de réconciliation plutôt qu’un instrument de violence.

Il s’agit ensuite de s’intéresser au lien entre vivre ensemble et développement durable. Chacun de l’autre côté de la grande table, Ibrahim Salama, directeur de la division des traités au Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme, et Marie-Luce Lafages, secrétaire générale de l’ONG Planète Action, plaident pour un renouveau du vivre ensemble comme « un acte palpable avant d’être un slogan. » Tous deux livrent ainsi un discours du cœur, appelant à « faire ensemble entre gens de fois différentes » et rappelant que le développement durable est indissociable de la paix car « le fait collectif pose la question de l’individu et de l’individualisme. Dans un monde où chacun vit pour soi, il est temps de se souvenir que « chacun est soi mais chacun est l’autre. » La salle, le temps d’un instant, semble muette ; les mots des deux intervenants prennent les accents d’un poème de Césaire, profonds et justes, porteurs d’un espoir palpable.

« C’est quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… C’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté. » – Aimé Césaire, Entretien dans Présence Africaine

Workshop Journée Internationale du Vivre Ensemble à l'UNESCO, le 19 mai 2017 ©AISA

Workshop Journée Internationale du Vivre Ensemble à l’UNESCO, le 19 mai 2017   ©AISA

L’éducation, fondement de toute initiation à la culture de la Paix, est également mise à l’honneur au cours de cette journée. Mohamed Nadir Aziza, chancelier fondateur de l’Académie mondiale de la poésie de Vérone et ancien directeur à l’UNESCO, entend ainsi « se garder des désabusements cyniques, des stéréotypes des cœurs pieux afin d’implanter dans la glaise du réel les fleurs de la pensée. » Il s’agit en effet de former dès l’enfance à l’acceptation de l’autre et de ses différences afin que l’enfant « s’oppose » mais ne « s’impose » pas. Cela passe aussi par notre culture et surtout notre art : tandis que nos rues portent plus de noms de combattants que de créateurs, force est en effet de constater que la violence et l’intolérance s’immiscent jusque dans nos arts. Il suffit pour cela de lire Roméo et Juliette, de feuilleter Tolstoï, ou d’écouter quelques notes de Beethoven. De la même façon, le Père Christian Delorme de l’archidiocèse de Lyon rappelle les mots de Martin Luther King : « Nous n’avons pas d’autre avenir que de vivre en frères, sinon nous mourrons comme des idiots ». Il insiste sur le danger de véhiculer les caricatures de l’Autre. La question de l’enseignement de la religion est également abordée. Il s’agit en effet de trouver comment mettre en place un enseignement bienveillant de la chrétienté dans les pays musulmans, et inversement. Les membres en présence évoquent par exemple le Québec, où il existe déjà un cours d’enseignement de l’éthique et de la culture des religions. Il convient également d’accepter l’existence de plusieurs régimes de vérité car, comme le rappellent les intervenants, chaque pays réécrit son histoire.

« Peut-on critiquer la nature humaine parce qu’elle attrape le cancer ? » demande Driss Djazairi avant de répondre de lui-même : « la nature humaine est belle ! » Il ne s’agit plus que d’oublier nos égoïsmes « pour le bien d’un corps qui s’appelle Humanité ». Pour cela, explique-t-il, deux points sont essentiels. Le premier est de travailler à l’éducation d’un Nous, une population avec un esprit citoyen. Le deuxième est de faire de l’information une source d’intérêt général. Ce sont sur ces dernières propositions, gonflées de l’espoir d’une humanité unie, que la journée de workshop aboutit à son terme.

Lucidité, espérance, pardon, humilité ; tels sont les outils de paix qui ont résonné tout au long de cette journée au dernier étage de la maison de l’UNESCO. « Vous êtes tous des justes » s’écrira le cheikh en clôturant le workshop. Nous avons tous les outils pour empêcher que le monde ne se défasse. Il ne reste plus qu’à nous en saisir pour apporter la paix.

Pour en savoir plus sur la JIVE 

• site de AISA : http://aisa-ong.org

• site de desireforpeace : http://www.desireforpeace.org/ 

• vidéo de lancement de la JIVE : https://www.youtube.com/watch?v=9DC8khTBHhc

Charlotte Meyer
Etudiante à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, fondatrice et présidente du média jeune Combat, stagiaire chez The Dissident.

2 Comments

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  2. Confrérie Soufie Alawiya Marocaine

    8 août 2017 à 11 h 08 min

    Khaled Bentoune qui prétend œuvrer pour la paix dans le monde, est accusée de faux et usage de faux de documents officiels au Maroc et est demandée à comparaitre devant les tribunaux nationaux dans différentes villes du Maroc.
    Par ailleurs, ses actes et attitudes envers beaucoup des leaders religieux au Maroc laissent à désirer et sont caractérisés par une violence morale qui porte atteinte à leurs consciences spirituelles en les menaçant d’expulsion de leurs lieux de pratique religieuse.
    Nous nous demandons de ce fait, comment une personne qui ne vit pas dans la paix avec elle-même et qui ne se manifeste pas dans ses actes et ses actions, peut-elle défendre et promouvoir la paix au niveau mondial ?

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