« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Un album de famille contre le tabou de l’infertilité en Turquie

"Album de famille", un film de Mehmet Can Mertoglu, avec Murat Kiliç et Şebnem Bozoklu. Photo Le Pacte

"Album de famille", un film de Mehmet Can Mertoglu, avec Murat Kiliç et Şebnem Bozoklu. Photo Le Pacte

Premier long-métrage du jeune cinéaste turc Mehmet Can Mertoglu, distribué par le Pacte, « Album de famille » aborde un tabou, celui de l’infertilité. En substance, ce film, présenté lors de la Semaine de la critique à Cannes, parle de la société turque sous Recep Tayip Erdogan, entre modernité et conservatisme.

The Dissident : Quel est le point de départ d' »Album de famille »?

Mehmet Can Mertoglu : Je voulais faire un film sur l’écriture de l’Histoire et les corrélations négatives entre l’Histoire officielle, et l’Histoire orale. J’ai utilisé le prisme de l’adoption, qui reste un sujet tabou en Turquie. Généralement, les gens adoptent après l’âge de 35 ans. Dans le village où j’ai grandi, dans la province de Manisa, j’avais des amis adoptés. J’ai voulu inclure cette dimension. C’est comme ça que le scénario s’est formé.

On sent en filigrane un lien entre la petite histoire de ces personnages et le contexte politique de la Turquie.

Bien sûr. L’histoire de ces personnages reflète des réflexions sur la population turque, sur la situation politique du pays. Mais je considère que ce n’est pas valable que pour la Turquie. On peut appliquer ça à d’autres pays, comme la France, au monde entier. L’Histoire qui nous est racontée, de générations en générations, est toujours contrôlée par certains. Aujourd’hui sur les réseaux sociaux, on voit que les gens cherchent à se présenter comme des modèles de réussite: ils disent qu’ils vont bien, que tout se passe au mieux.

Quel est le tabou soulevé par le film ?

Je n’ai pas pour but de changer la société ou de faire la morale aux gens pour qu’ils changent leurs habitudes. Mais le tabou soulevé par le film, c’est l’infertilité, considérée comme la véritable honte aux yeux des gens. Ce n’est pas vraiment l’adoption. L’adoption est soutenue officiellement en Turquie par l’État, ou en tout cas semble l’être. Le problème, c’est que les gens, dans leur intimité, ont honte d’avoir des problèmes de fertilité. J’aimerais que la société s’interroge là-dessus.

On a l’impression que les deux personnages représentent plutôt la Turquie conservatrice.

Il s’agit d’un couple très ordinaire de fonctionnaires. Dans la vraie vie, mon père est médecin d’État. Ce genre de famille est très commun en Turquie. On peut les croiser partout dans les rues ou les bus. J’ai opté pour ces personnages parce qu’ils représentent la situation familiale la plus ordinaire qu’on puisse trouver. Ce sont des gens qui n’ont pas de convictions politiques affirmées. Ils peuvent dériver d’un côté comme de l’autre, en fonction des événements.

Lors de la scène au service des impôts où travaille la protagoniste principale (Sebnem Bozoklu), les fonctionnaires sont assoupis. N’est-ce pas légèrement poussé ?

Dans cette scène, il s’agit d’une exagération presque parodique. Mais la bureaucratie reste quelque chose de complexe à gérer. Par exemple, quand je vais au ministère de la culture pour avoir un agrément signé, j’attends de 9 h du matin à 16 h de l’après-midi. Cette situation qui suscite un ennui énorme me fait imaginer ce genre de scènes. Généralement, dans ces administrations, les employés ne sont pas très contents. Ils s’ennuient, et avec eux les requérants, parce qu’ils attendent. J’ai voulu témoigner de cette situation telle que moi je la vois. C’est très marrant, parce que je vois ça un peu partout dans le monde. En France, il m’est arrivé d’attendre jusqu’à deux heures et demie pour sortir de l’aéroport Charles-de-Gaulle. À la police aux frontières, l’officier de police était presque endormi.

Comment avez-vous financé ce film indépendant ?

C’est très difficile, parce qu’il n’y a pas vraiment un public pour ce type de film en Turquie. Contrairement à la France, où il y a plus de sources de financement. C’est pour ça que des réalisateurs comme moi, qui préparent leur premier film, sont obligés de passer par le biais d’une coproduction européenne. Le financement principal est turc, mais ça reste compliqué. Même en Europe, hormis deux ou trois pays, ce n’est pas évident.

D’où vient le financement national ?

Directement du ministère de la culture. C’est un fond généré par les recettes du cinéma qui est redistribué aux productions turques. Il s’agit de sommes réduites si on compare aux pays d’Europe de l’Ouest. Quand on fait le calcul avec le taux de change actuel, j’ai reçu environ 75 000 euros. C’est impossible de faire un film avec ça. C’est pour ça qu’on est obligé de se débrouiller avec un système de coproduction.

Il y a aussi des clins d’œil à l’univers burlesque de Jacques Tati et Pierre Etaix.

J’aime beaucoup Etaix et Tati. Dans leurs films, les personnages s’adaptent difficilement à la société. En arrière-plan, il y a toujours des ressorts comiques qui créent une sorte de comédie humaine à la Ionesco. C’est évidemment une référence présente dans mon film, à travers mes personnages…

… Notamment dans la scène du commissariat.

Il y a la scène au commissariat, mais aussi celle pendant laquelle les policiers tournent autour de l’immeuble, là où le corps du voleur s’est écrasé, sans réussir à trouver le personnage principal (joué par Murat Kilic, acteur connu pour son rôle dans « Il était une fois en Anatolie » de Nuri Bilge Celyan, ndlr). C’est une scène qui se réfère directement au film « Trafic » de Jacques Tati, sorti en 1971. Ce genre de situations comiques pourrait être facilement exploitable pour des films hyper commerciaux. Quand on regarde « Les vacances de monsieur Hulot », il y a un discours très politique derrière, avec une critique du modernisme. Comme c’est fait de façon indirecte et subtile, ça lui donne une puissance. La ligne est ténue entre une comédie ringarde, « cheap » et une comédie puissante et politique.

On voit aussi les petits arrangements avec le directeur de l’orphelinat.

Ce personnage de l’orphelinat peut sembler sorti de chez Ionesco mais il est très vrai, très réaliste. On peut facilement en rencontrer en Turquie. Ça arrive souvent que les gens fassent des faveurs pour que leurs problèmes bureaucratiques soient rapidement démêlés. Si un agent de l’État leur demande un service, ils auront tendance à dire oui pour que les choses s’accélèrent. C’est une forme de corruption qui n’est pas financière, mais qui est réelle.

Mine de rien on assiste aussi à des scènes de racisme ordinaire, comme lors de la scène où le couple est choqué qu’une petite fille ressemble… à une Syrienne ou à une Kurde.

Le racisme est très répandu en Turquie. Dans la scène avec le bébé, l’homme et la femme veulent dissimuler l’adoption, ce qui est idiot. Ils recherchent la ressemblance physique. Mais c’est le cas pour tout le monde en Turquie. Si le couple avait été Kurde et le bébé blond, ils auraient pu dire: « Oh ! C’est un migrant des Balkans, on n’en veut pas ! » Malheureusement en Turquie, le racisme fait partie de la vie de tous les jours. Les gens n’en discutent pas.  La scène du match de foot montre un racisme négrophobe. On peut entendre facilement ce genre de commentaires sur les joueurs ou même les présidents de club noirs. Ce n’est pas débattu. Tout le monde se comporte comme si c’était quelque chose de très normal.

Pensez-vous que l’actualité politique turque va avoir un impact sur son cinéma ?

C’est bien que le référendum soit passé en avril dernier parce qu’il y a trop d’élections en Turquie (1). Chaque élection crée une incertitude, parce qu’à ce moment-là, la bureaucratie s’arrête. C’est très difficile de se prononcer sur l’avenir. Environ 30 films chaque année sont soutenus par l’État, mais il n’y a pas de circuit de distribution. Ces films trouvent difficilement un public en Turquie. C’est pour ça que je compte faire mon prochain film en France. Même si j’arrive à le produire en Turquie d’une façon ou d’une autre, je me heurterai ensuite au problème de la distribution, notamment dans la région où j’ai tourné ce film. La politique culturelle n’existe pas vraiment. Récemment, le gouvernement a fait une réunion sur le thème : la politique culturelle de l’avenir. J’espère que les choses changeront progressivement mais il y a une incertitude totale.

Selon vous, la polarité entre pro et anti Parti de la justice et du développement (AKP, le parti du président Recep Tayip Erdogan) est-elle aussi forte que nous la ressentons en France ?

Je ne pense pas que la situation soit aussi radicale que la façon dont c’est perçu à l’extérieur. Après, bien sûr qu’il y a eu de graves événements. Mais la polarisation qu’on dit constater dans la société n’est pas aussi radicale que cela. Mes parents ont pour voisin une famille de quatre personnes. Chez eux, il y en a deux qui soutiennent Erdogan et deux qui lui sont opposés. J’ai des amis pro et anti Erdogan, mais ça n’a pas atteint le niveau de tension que les gens imaginent vu du dehors.

Quel sera votre prochain film ?

J’ai un projet qui s’intitule « La chirurgie », que j’aimerais tourner en France en 2019. Il s’agit d’un film à plus gros budget. Le choix de la France est lié au financement. Ce serait impossible de le produire en Turquie. Je préfère ne pas en dire plus sur le contenu du film.

(1) Le 16 avril dernier lors d’un référendum les Turcs ont approuvé à 51, 41% le renforcement des pouvoirs du chef de l’état

Pour aller plus loin

« La nouvelle Turquie d’Erdogan » d’Ahmet Insel aux éditions La Découverte, 17 euros.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

3 Comments

  1. Pingback: Un album de famille contre le tabou de l’infertilité en Turquie – The Dissident

  2. Kalel

    23 août 2017 à 11 h 28 min

    Il y a une très grande polarisation au sein des turcs vis-à-vis d’Erdogan. Nous le voyons même en France mais beaucoup se taisent par peur de se faire lyncher par les pro-Erdogan.

  3. Karacoban

    23 août 2017 à 14 h 38 min

    Les Turcs sont racistes ? Comme en France. On vit en communauté, c’est cela qui crée le racisme. Le problème de l’intégration des turcs c’est notre choix, on ne veut pas se mélanger avec des non- turcs. Moi je suis fière d’être turque et jamais de ma vie j’épouserai un non turc

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1edd9fc1d64a5707f052f68af1bd5c49YYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYY