Faure Gnassingbé, autopsie d’un corps à la Présidence

Le Collectif Sauvons le Togo (CST) lors d'une manifestation interdite par le pouvoir. Photo DR

Le Collectif Sauvons le Togo (CST) lors d'une manifestation interdite par le pouvoir. Photo DR

Depuis le mois d’août, le peuple togolais occupe les rues des grandes villes du pays pour réclamer la démission du président Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005 suite au décès de son père et avec le soutien de l’armée. Réaction du blogueur togolais David Kpelly.

Aujourd’hui, notre Président est mort. Ou peut-être hier ou avant-hier ou il y a une semaine, je ne sais pas*. Ce qui est sûr, depuis le 7 septembre 2017, c’est que les Togolais ont décidé, après douze ans de cris de douleurs, de lamentations, de supplications, de marches de protestation, les Togolais donc, fatigués de crier à l’aide à une communauté internationale qui les ignore, ont débranché la dernière poche d’oxygène qui permettait encore au fils du sanguinaire Eyadema de respirer sur son fauteuil hérité : la terrorisation du peuple.

Il est fréquent, récurent qu’en Afrique, sanctuaire des présidents mal élus, les peuples marchent pour protester et faire respecter leurs voix. Il est banal qu’on y marche pour les mêmes raisons qui poussent dans les rues les peuples ailleurs dans le monde : dénonciation de la vie chère, augmentation des salaires, amélioration du service public, rejet de la corruption, du népotisme, de l’injustice, de l’insécurité…

Ici, c’est un million de citoyens sur un peuple de six millions qui sort dans les rues de toutes les grandes villes du pays, un jour ouvrable et ouvré, malgré l’impressionnant dispositif policier et militaire déployé pour les intimider, dans un pays où la police, la gendarmerie et l’armée ont pris le goût de tirer sur les manifestants à chaque manifestation. Tous les citoyens vivant hors du pays, notamment en Europe, aux États-Unis et dans d’autres pays d’Afrique manifestent simultanément pour scander comme unique slogan la démission de celui qui leur a servi de Président depuis 2005. Les Togolais ont réussi à franchir le cap où un dirigeant, aussi cynique soit-il, cesse réellement de vivre.

Ces Togolais humiliés depuis cinquante ans par ce qui est devenu ce que l’on peut appeler, sans hyperbole, une dynastie, bravant la coupure d’Internet, des réseaux sociaux et des SMS dans le pays par le gouvernement, ont fait l’impossible pour envoyer au monde entier les images de leur bravoure, eux qui pendant deux jours consécutifs ont marché sous le soleil durant toute une journée, et se sont couchés sous la pluie sur les voies publiques la nuit, décidés à y rester jusqu’à la démission de leur pestiféré président, avant que la barbarie des policiers, gendarmes et militaires ne vienne les disperser à coups de gaz lacrymogènes, les poursuivant et les frappant jusque dans leurs chambres.

Faure Gnassingbé qui, depuis 2005 où son armée l’avait intronisé dans le sang d’un millier de Togolais à la mort de son père après 38 ans de règne sans partage, Faure Gnassingbé qui depuis sa lugubre intrusion dans la vie des Togolais n’a jamais bénéficié ni de l’amour ni du respect de ce peuple, a perdu l’auréole de peur dont ses militaires, gendarmes et policiers l’avaient entouré. Les lambeaux d’autorité que continuait de lui conférer sa soldatesque se sont envolés. Le roi est désormais nu, ensanglanté, transpercé de partout par les injures, les menaces, la rage et la haine de son peuple. Mort, le roi.

Que fait un leader sensé, gardant au fond de lui la moindre trace de dignité, quand il se sent ainsi détesté, rejeté et renié par ses administrés ? Il jette l’éponge, disparaît sur la pointe des pieds, la queue entre les jambes, tel un chien indésirable chassé d’un coup de pied par son maître. Les plus fiers se logent une balle dans la tête pour ne plus jamais ouvrir les yeux sur leur cauchemar.

Mais que fera Faure Gnassingbé ? Il restera, digne fils de son père, accroché à ce fauteuil qui lui a été donné comme un cadeau d’anniversaire, et sans lequel il ne lui est pas possible d’imaginer une autre vie, jusqu’à ce que le peuple, qui ne veut plus baisser la tête, qui ne baissera plus la tête, mette la main sur lui et se rende compte, médusé, que le tyran était mort depuis le 7 septembre 2017. Mort de sa suffisance, mort de son arrogance, mort de son cynisme, mort de son jusqu’auboutisme.

* Inspiré de l’incipit du roman « L’Étranger » d’Albert Camus : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

David Kpelly
Né en 1983 à Tsévié, au sud du Togo, Yao David Kpelly vit, étudie et enseigne le Marketing et la Communication à Bamako, au Mali. Il signe des contributions dans des journaux en ligne comme koaci.com, icilome.com, togocity.com. Auteur de quatre recueils de nouvelles, il est lauréat du Prix littéraire France-Togo 2010 et du Prix de la meilleure nouvelle de langue française du Festival international Plumes francophones (Lomé) 2012.

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