« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Maintenir l’homme face à ce qui le nie

Albert Camus au café les Deux Magots, Paris,1945 © DR

Albert Camus au café les Deux Magots, Paris,1945 © DR

Pour qu’une démocratie fonctionne, il faut impérativement que les citoyens qui la composent soient informés afin qu’ils puissent exercer leur jugement de façon éclairée. Cette nécessité d’une information riche, diverse et approfondie, si elle est une condition de la démocratie, est également à l’origine des problèmes que rencontre notre société médiatique.

C’est même parce qu’elle est une condition de la démocratie que l’information peut être instrumentalisée pour être mise au service de ceux qui aspirent à l’exercice du pouvoir ou qui ont des intérêts économiques à défendre. Ce paradoxe est assez comparable à celui du pharmakon, le remède qui peut aussi, lorsqu’il est mal administré, devenir un poison. Il est souvent difficile de faire la part de l’info et de l’intox… Pour éviter cet écueil et tenter de proposer aux citoyens une information qui lui fournisse une variété d’approches afin de mieux cerner la complexité des sociétés dans lesquelles nous vivons, le recours aux solutions que nous proposent les nouvelles technologies, et principalement Internet, est peut-être une voie possible. The Dissident se propose donc de s’appuyer sur ces outils pour diffuser différemment une  information qui se veut de qualité, indépendante et pluraliste. La dissidence se situant plus dans la manière de diffuser l’information que dans les contenus eux-mêmes.

Des fast-food pour nos corps, des fast-news pour nos esprits

Une information dissidente n’est pas nécessairement une information qui cherche systématiquement à se présenter comme révolutionnaire ou contestataire quant à son contenu, ce n’est pas à ce niveau que se situe sa dissidence. Certes, elle n’hésitera pas à offrir son espace à la libre expression de ceux qui remettent en cause l’ordre établi, elle se fixera même pour mission de donner la parole à ceux qui en sont privés. Cependant la dissidence se situe plus dans la manière dont l’information est élaborée, présentée, traitée, diffusée. C’est le média lui-même qui se veut dissident, c’est-à-dire en décalage avec les formes que peut prendre aujourd’hui la transmission de l’information qui se laisse parfois aller à la facilité, se laissant séduire par les sirènes du profit ou intimider par des pressions multiformes. À cela il faut ajouter les rythmes de la vie contemporaine qui imposent de présenter l’événement en « temps réel »… Comme si le temps qui nous est imposé par la virtualité des images qui se déversent sur nous était plus réel que celui de l’analyse, de la réflexion, de l’interprétation, de la compréhension ou de l’explication.

Nous sommes aujourd’hui entrés dans l’ère du média sans médiation, du média de l’immédiat. Il faudrait que nous soyons informés à chaque instant de ce qui se passe en tout lieu et en tout point de la planète ! Le comble est atteint avec certains journaux télévisés qui, tout en nous informant oralement sur un sujet, nous balancent sur des bandeaux d’autres nouvelles par écrit à propos de tout autre chose. Un usage débridé, parce que non pensé, de l’audiovisuel et de l’Internet fait de nous des victimes de « l’infobesité ». Nos corps déjà victimes du fast-food se trouvent désormais unis à des esprits gavés de fast-news. Or, informer n’est pas déformer ! Informer c’est au contraire mettre en forme, rendre intelligible, décrypter les méandres de la complexité du monde et fournir aux citoyens des éléments pour nourrir une authentique réflexion. C’est vers cette conception du journalisme que veut aller The Dissident, dans l’esprit de ce que revendiquait Albert Camus dans son Manifeste rédigé en 1939, alors qu’il n’avait que 26 ans et que la guerre menaçait, et immédiatement censuré.

Certes, nous ne sommes pas aujourd’hui dans des conditions identiques à celles dans lesquelles Albert Camus a rédigé ce texte. Cependant, les mutations que nos sociétés sont en train de vivre sont susceptibles d’entraîner des bouleversements dont les conséquences seront certainement aussi déterminantes que celles qu’ont entraînées les révolutions néolithique ou industrielle. Il importe donc que nous nous donnions les moyens de faire preuve d’une grande clairvoyance pour ne pas rater les principaux changements anthropologiques que nous sommes en train de vivre sans vraiment nous en rendre compte. Car c’est bien la question qui se pose à nous : que sera l’homme de demain ? Se réduira-t-il à cet homo œconomicus que certains veulent nous vendre aujourd’hui ? Se limitera-t-il à cette existence monadique repliée sur elle-même au point de s’y dissoudre ? Ou serons nous en mesure d’inventer de nouvelles solidarités afin de continuer à cultiver ce qu’il y a d’humain en l’homme ? Il va nous falloir, pour emprunter la meilleure voie, faire preuve d’une grande clairvoyance afin de discerner les causes qui nous déterminent et les enjeux des transformations dont nous sommes à la fois les acteurs et les objets.

Les quatre commandements du journalisme selon Albert Camus

Pour cultiver cette clairvoyance, le respect des quatre commandements du journalisme exposés par Albert Camus – lucidité, refus, ironie et obstination – apparaît comme un prérequis nécessaire.

Lucidité

La lucidité consiste d’abord dans un effort de compréhension du monde. Il s’agit d’appliquer ce principe déjà formulé par Spinoza et qui consiste à « ne pas rire des actions des hommes, ne pas les déplorer, encore moins les maudire, mais seulement les comprendre. ». Autrement dit, il s’agit de s’affranchir de la dictature du jugement qui cherche avant tout à accuser au lieu d’expliquer et à rechercher des boucs émissaires. Face au racisme et au retour insidieux de l’intolérance dans nos sociétés envahies par la crainte, il nous faut déployer toutes les ressources de l’esprit et du cœur pour ne pas nous laisser envahir et dominer par les passions tristes : « La lucidité suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité ».

Refus

C’est pourquoi la lucidité conduit au refus et principalement au refus de la haine qui est toujours fille de l’ignorance et de l’incompréhension. Il nous faut en effet opposer une résistance à «la marée montante de la bêtise» qui a tendance à vouloir tout simplifier en forçant le réel à rentrer dans les moules préfabriqués des idéologies. Il est en effet rassurant de tout expliquer par les lois du marché ou par la lutte des classes, mais la réalité est multifactorielle et il est nécessaire d’en connaître toutes les facettes pour mieux la comprendre. Il nous faut donc « répudier le bourrage de crâne » et « supprimer les invectives » pour combattre la haine de ceux qui ont peur et qui cultivent l’intolérance. Difficile, en effet, d‘accepter en temps de crise qu’il y ait d’autres façons d’être humain que la sienne, de supporter l’autre, l’étranger ou celui dont les orientations sexuelles sont différentes.

Ce refus doit être aujourd’hui le refus du refus de l’autre, de l’incapacité à le comprendre. Il doit cependant être sans concession ni compromission, refuser l’intolérance n’est pas tout tolérer, car il y aussi de l’intolérable qu’il faut refuser. S’il est des traditions respectables au nom du droit à la différence, il en est d’autres qu’il faut remettre en cause lorsqu’elles portent atteinte à la dignité humaine. C’est, par exemple, le cas de celles qui maintiennent les femmes dans la servitude et la minorité. Cependant, la remise en question ne peut se faire que par le dialogue et la patience : « toute liberté a ses limites. Encore faut-il qu’elles soient librement reconnues ». Aussi, une information libre, pluraliste et qui se veut tout simplement honnête est-elle le meilleur aiguillon pour susciter les échanges et la réflexion, ne serait-ce qu’en tirant toutes les conséquences des points de vue dont on veut rendre compte.

Ironie

Cet aiguillon est donc aussi celui de l’ironie, vertu philosophique par excellence et qui nécessite un grand courage, il ne faut pas oublier que c’est elle qui conduisit Socrate à la mort. Il est parfois plus facile de monter les faiblesses d’une opinion en faisant comme si on l’adoptait pour la pousser dans ses retranchements et monter les incohérences auxquelles elle conduit. C’est d’ailleurs en cela que l’ironie n’est pas la raillerie, qui n’en est que la triste et méchante parodie, l’ironie est toujours joyeuse, même dans les situations les plus tragiques. C’est elle qui donne à l’amoureux de la vérité la force de continuer envers et contre tout à lutter contre les obstacles qui viennent plus ou moins insidieusement empêcher la liberté de progresser.

Obstination

Il y a donc une indiscutable filiation entre l’ironie et la dernière des vertus journalistiques que défend Camus et qui n’est autre que l’obstination. Obstination qui n’a pas dans nos démocraties à s’opposer à la censure étatique qui interdit explicitement l’expression de certaines expressions, mais qui doit désormais lutter contre une censure plus sournoise qui vient de ce que, perdu dans la masse d’informations que diffusent les médias, celui qui dit des choses originales n’est pas nécessairement entendu. Il faut donc aussi, aujourd’hui, une forte dose d’obstination pour se faire comprendre et se faire entendre.

C’est donc en se réclamant de cette paternité camusienne que The Dissident espère pouvoir insuffler un nouvel esprit dans l’univers des médias et cultiver la lucidité citoyenne nécessaire pour penser l’homme des années et des siècles à venir, en refusant toute forme de compromission. Il faudra certainement que les porteurs du projet The Dissident fassent preuve de beaucoup d’ironie et d’obstination pour parvenir à leur fin. « La vertu de l’homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie » (Albert Camus ), c’est certainement cela l’authentique dissidence.

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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