« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Moronvilliers, un territoire sacrifié de plus

PEM de Moronvilliers vue des champs avec Damien Girard. © Elodie Besse

PEM de Moronvilliers vue des champs avec Damien Girard. © Elodie Besse

Un village rasé lors de la Première Guerre mondiale, Moronvilliers, bourgade marnaise de 81 âmes, située à 22 km de Reims a été un champ de bataille durant la guerre de 14-18 où 200 000 soldats ont trouvé la mort. Truffé d’obus, rasé, ce village a disparu de la carte et s’est vu rattaché au bourg le plus proche, Pontfaverger, sur simple décision administrative. En 1957, le sort s’acharne…

Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) cherche un terrain dans une zone militaire, aux environs de 150 km de Paris, avec un profil topographique accidenté, pour pouvoir faire des explosions sans casser trop de carreaux dans les villages environnants et une densité d’habitants identique à celle du Sahel. Le lieu est trouvé. Ce sera le terrain militaire de 500 hectares situé à Moronvilliers où le premier essai nucléaire « tir froid » (1) pour le programme de la bombe atomique a été effectué en 1958, dans le plus grand secret.

La naissance du polygone d’expérimentation de Pontfaverger-Moronvilliers

Ainsi, le polygone d’expérimentation de Pontfaverger-Moronvilliers (PEM), un centre de recherche du Commissariat à l’Energie Atomique rattaché à la Direction des applications militaires (DAM) Île de France, voit le jour. Sa vocation : étudier le fonctionnement de l’arme nucléaire. Près de 60 tirs en cuves, et 120 tirs à l’air libre en vue d’étudier les équations d’état à hautes pressions, sont réalisés, autrement dit : des « tirs à froids » qui utilisent le béryllium, le plomb et l’uranium appauvri et peut être également de l’uranium naturel. Les analyses de la pollution des eaux sont réalisées par le CEA tous les ans mais ne sont pas rendues publiques. Or, la radioactivité contenue dans les eaux qui alimentent les habitants de Pontfaverger et de Reims est multipliée par trois en aval de la rivière de la Vesle.

Route départementale traversant le PEM. © E.B.

Route départementale traversant le PEM. © E.B.

En 2000, 110 m3 de déchets, « faiblement contaminés en uranium appauvri, issus principalement des essais » (400 MBq) et 350 m3 de « déchets TFA issus d’une action de réhabilitation » (1,9 GBq) étaient entreposés sur le site, selon le Rapport Andra de 2000, p. 274 (300 bq/m3 seuil tolérable – WHO).

Des milliards investis sur le site du PEM. Airix, un générateur de rayon X à 2.3 milliards d’euros, est ici un des deux exemplaires dans le monde (Alabama aux Etats-Unis et ici à Moronvilliers) qui permet de maîtriser et de caractériser la déformation des matériaux d’une tête nucléaire (image de la compression de la matière, répartition de la densité, etc.) en les radiographiant avec une grande finesse spatiale et temporelle. Le CEA aura investit tous les ans 5,5 millions d’euros en Champagne-Ardenne, en plus des 3 millions d’euros que représente la masse salariale. Le CEA n’a levé le secret sur les composants des tirs et la radioactivité qu’en 2003.

Après la fermeture du site de Moronvilliers, l’omerta règne

Aujourd’hui, le PEM de Moronvilliers ferme et  déménage près de Dijon à Valduc. Le dernier tir à l’air libre a eu lieu au printemps 2013. Les équipes qui possèdent l’historique du site  partent, le démontage a commencé : 119 bâtiments sur 125 ainsi que le générateur Airix pour le site de Valduc et son programme « EPURE ». Les routes seront détruites, le « nettoyage » sera fait en surface. Le CEA s’engage, comme il l’a fait à Vaujours (autre site d’expérimentation atomique), à gardienner le site sur une durée de 2 ans (cf. marché public). Apres, il est possible, comme sur tout autre site laissé après des essais nucléaires (Mururoa, Sahara), que le site soit rendu à « mère nature ». A Vaujours, on voit aujourd’hui gambader enfants, familles ou encore gens du voyage, ignorants de la dangerosité du territoire.

A Pontfaverger-Moronvilliers, une association combat l’opacité et espère que la pollution soit évaluée, le site sécurisé et les salariés (CEA ou sous-traitants) qui n’ont jamais reçus l’équipement de protection individuelle adapté pour y travailler soient indemnisés. Les habitants, anciens travailleurs du CEA ou simples voisins du site parlent à visage caché ou minimisent les retombées sanitaires tels que les nombreux cancers déclarés. L’omerta règne. Les Elus avouent leur impuissance devant un Secret Défense bien gardé mais reconnaissent à couvert la pollution des eaux en aval.

Entrée du PEM. © E.B.

Entrée du PEM. © E.B.

Le bouclier du Secret Défense laisse le public sans défense

Si même la conscience environnementale n’était pas prégnante au milieu du XXème siècle, le bouclier du Secret Défense se dresse et laisse le public sans défense… dans le silence du secret et le déni du danger. Certes, la guerre froide, la peur d’une guerre atomique profitait à l’Etat et à ses expériences. Aujourd’hui le centre déménage et la nouvelle génération hérite d’un parc de 500 hectares stérile et dangereux pour des millions d’années.

« Pendant des décennies, on mangeait les champignons, les escargots et les sangliers élevés sur le site du Polygone par mon beau-père sans aucun souci (…). Enfant, on voyait les champignons de poussières après le tir qui se déroulait toujours à midi après la longue sirène qui demandait une mise à l’abri (…). Aujourd’hui, il n’y a plus de poussières, des jets d’eau les font redescendre au sol (…). Des gros cailloux étranges sont retrouvés dans les champs avoisinants et disparaissent, les propriétaires ne savent plus ce qu’ils en ont fait. »

Damien Girard, président de l’association de défense de l’environnement de Pontfaverger mène son enquête et cherche à faire la lumière sur les activités du CEA, demande la reconnaissance de l’empoisonnement des salariés morts du cancer de la thyroïde. Il se bat depuis 5 ans pour obtenir le financement de l’étude des sols et des eaux par un organisme indépendant la CRIIRAD, sans succès.

Comment s’assurer que le site ne sera pas un jour, comme les autres, banalisé et rendu à l’activité humaine, alors que la radiation y est mortelle ? Comment éviter que les eaux de ruissellement et les nappes phréatiques, qui alimentent Pontfaverger et Reims, ne soient plus jamais consommées ou dépolluées ? Comment faire confiance à ceux qui sont des professionnels du camouflage avec la Loi pour eux, celle de la sûreté du pays ?

(1) Tirs froids : l’essai du système de mise de feu d’une arme atomique, souvent associé à une charge conventionnelle d’essai. Très schématiquement, on peut associer un tir nucléaire « froid » encore appelé « essai sous-critique » à l’image d’un crash-test de véhicule : tout est conforme à un événement réel (l’explosion d’une tête militaire critique) mais l’objet humain (la charge nucléaire) est remplacé par un mannequin (une charge conventionnelle et un peu de plutonium, quand même).

Pour en savoir plus...

L’enquête de l’association de défense de l’environnement de Pontfaverger, ici.

 

Elodie Bessé
Elodie Bessé - Consultante en communication institutionnelle et productrice d'événements culturels, ses expériences professionnelles l'amènent à étudier les ADN de nombreux territoires et les différentes formes que prennent les politiques du développement durable.

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