« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

« Promouvoir la démocratie par l’information et le débat »

Le 29 mars 2012, le think tank citoyen Europe Créative organisait le débat « Un printemps des médias pour notre bien commun » à Nantes, en partenariat avec l’Institut Kervégan. Parmi les invités, Renaud Dely, directeur de la rédaction du Nouvel Obs, Véronique Auger, journaliste et productrice d’Avenue de l’Europe sur France 3, Yves Agnès, ancien rédacteur en chef du Monde, Zineb El Rhazoui, journaliste marocaine exilée en Slovénie, et Frédéric Sultan, de l’association VECAM (réflexions et actions pour l’internet citoyen).

Fondateur du think tank, Rémy Degoul y prononçait alors un discours inaugural réaffirmant les engagements et les valeurs d’Europe Créative, ainsi que le besoin urgent de repenser notre rapport aux médias et l’évolution de ceux-ci. En ces temps de commémoration du centenaire d’Albert Camus, nous vous proposons aujourd’hui de (re)lire une interview de RémyDegoul réalisée par Jérémy Felkowski, aux allures d’hommage à la vision qu’avait Albert Camus du journalisme. Un an et demi plus tard naquit The Dissident.

Jérémy Felkowski : Poser clairement la question d’une information en tant que bien commun ne va-t-il pas à l’encontre des dynamiques actuelles forçant l’évolution de l’information vers une dimension toujours plus économique ?

Rémy Degoul : Il y a effectivement une contradiction, voire une antinomie entre la notion d’information comme bien commun et son actuelle évolution économique qui tend à sa marchandisation tous azimuts. Poser clairement cette question va de toute évidence à l’encontre de ce processus et permet de réinscrire notre réflexion dans l’esprit du CNR (Comité National de la Résistance) qui faisait de l’information un élément constituant de la société nouvelle à construire. Il affirmait que celle-ci était un bien appartenant à tous et destiné à tous, « un bien public » qui, je cite : « n’est pas un instrument de profit commercial, mais un instrument de culture… qui sert la cause du progrès humain ». Cette marchandisation en cours a des conséquences néfastes sur la pratique professionnelle des journalistes ; en termes de fragilisation et de précarisation, d’indépendance et d’autocensure qui affectent directement la production et la qualité de l’information, et qui, in fine, affaiblissent la démocratie. Sauf à vouloir se détourner de la démocratie comme modèle politique, nous sommes tenus, en tant que citoyens, de reposer la question de la place de l’argent dans l’information et de réfléchir collectivement à des modèles économiques alternatifs pour la presse et les médias

De gauche à droite : Frédéric Sultan, Véronique Auger, Zineb El Rhazoui, Rémy Degoul, Yves Agnès, Renaud Dely, Stéphanie Rabaud et Jacques Floch.

De gauche à droite : Frédéric Sultan, Véronique Auger, Zineb El Rhazoui, Rémy Degoul, Yves Agnès, Renaud Dely, Stéphanie Rabaud et Jacques Floch.

J.F. : Dans votre introduction, vous affirmez que les citoyens ont besoin d’une information plurielle et de qualité, produite par des médias indépendants. Vous la définissez d’ailleurs comme un préalable incontournable à la sensibilisation du citoyen à la chose publique (au sens premier du terme). Quel regard portez-vous sur les médias actuels, en tant que principaux vecteurs et points d’accès à l’information ?

Les médias dits traditionnels ont une responsabilité majeure dans ce que Noam Chomsky nomme « la fabrique de l’opinion et du consentement » et où tous, peu ou prou, sont en situation de n’être plus que des relais ou des caisses de résonance, d’idéologies, d’intérêts plus privés que publics, et où l’obsession de l’audience prime sur toute autre considération d’intérêt général.

Il en ressort des constats plus qu’alarmants dont on peut dégager des tendances d’ensemble dans toute l’Europe, en partie provoquées par la concentration des médias dans les mains de grands groupes (Lagardère, RTL, Bouygues, Dassault, Crédit Mutuel, Mondadori…) et de grandes fortunes, qui accélèrent leur développement sur la partie la plus rentable du numérique, et ce, au détriment de la presse écrite qui devient une source d’information politique secondaire. La question ici du besoin d’une information plurielle et de qualité sous-tend celle du rôle des Etats et de l’Europe en matière d’aides publiques et d’aides à la presse. Il s’agit, avant tout, de choix politiques dont les objectifs devraient viser à soutenir l’émergence d’une nouvelle presse qui mise notamment sur le web et l’investigation.

Pour la France, les aides à la presse doivent être réformées pour 2012, et j’appelle les citoyens à veiller aux propositions de réformes que le politique nous soumettra, avant et après les élections présidentielles et législatives.

J. F. : Vous évoquez également les mots d’Albert Camus tirés du manifeste récemment publié dans lequel le journaliste, auteur, poète, dramaturge et citoyen engagé affirmait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Si cette phrase est tirée d’un texte datant d’une époque troublée, est-elle aujourd’hui dénuée de sens ?

Albert Camus

Albert Camus

J’ai tenu à rendre un hommage à Camus , notamment à son courage et à son engagement indéfectibles pour la liberté et la vérité, qu’on retrouve dans le Manifeste qu’il écrira en 1939, en pleine censure de la presse, et qui conviera, envers et contre tout, les journalistes à rester libres. Ce texte qui fut interdit de publication définit les quatre commandements du journaliste libre : « Lucidité, refus, ironie et obstination. » Albert Camus y dénonce la désinformation qui gangrène déjà la France en 1939 et poursuit la rédaction de sa Charte de l’Information, garante de la démocratie pour peu qu’elle soit, je le cite : « libérée de l’argent… ».

 Je souhaitais conclure mon introduction sur le journalisme et sur le choix de chacun de se construire en homme libre. J’ai alors invité les participants à réfléchir sur notre condition à partir de ces mots de Camus qui répondent au contexte actuel d’une crise polymorphe, où chacun d’entre nous doit à la fois réfléchir, tendre à la justice et à la vérité, et parvenir à construire une cohérence entre ce que l’on est individuellement et ce que l’on veut collectivement.

 

J.F. : Vous présentez la démocratie en tant qu’éternel débat mais également en tant qu’éternel combat. Dans quelle mesure les citoyens européens peuvent-ils et, finalement, doivent-ils s’en emparer ?

La vie est un combat plus ou moins difficile pour la plupart d’entre nous ; nous avons la chance de vivre en démocratie et celle-ci est toujours fragile et perfectible. Notre rôle et notre responsabilité de citoyen consistent à la défendre et à la promouvoir par l’information, par le débat et les choix individuels et collectifs que nous faisons et qui conditionnent la nature même de notre modèle de société et la qualité de notre « vivre ensemble ».

Zineb el Rhazoui, journaliste et blogueuse marocaine, exilée en Slovénie

Zineb el Rhazoui, journaliste et blogueuse marocaine, exilée en Slovénie

Nous en détourner revient d’une part à ne pas respecter les combats menés pour la démocratie par nos anciens, dont nous bénéficions aujourd’hui, et d’autre part à faciliter toutes celles et tous ceux qui en France comme ailleurs dans le monde  s’emploient à la détruire ou à l’affaiblir ; en limitant notamment les contrepouvoirs indépendants, en instrumentalisant et manipulant l’opinion et la vigilance des citoyens et en opacifiant la publicité des affaires. Dans le contexte culturel actuel où le chacun pour soi prime sur la participation et l’engagement, l’objectif d’Europe Créative est de rassembler une diversité d’individus citoyens sous une forme associative totalement ouverte, qui esquisse les contours de nouvelles formes d’action et d’engagement, et  concilie l’autonomie et le respect des particularités de chacun.

J.F. : Le forum de Nantes a été organisé conjointement par Europe Créative et l’Institut Kervégan. Quelle importance revêt l’association de ces deux structures dans la préparation d’un tel événement selon vous ?

Dès que j’ai eu l’idée de lancer ce Forum Médias, je me suis fixé trois objectifs.

 Je voulais qu’il soit décentralisé et ait lieu dans une région, que soient conviés une diversité d’intervenants ainsi que de journalistes issus de pays tiers et que soient traitées les problématiques locales, européennes et extra-européennes. Par ailleurs, il me semblait important d’y associer pour des raisons d’efficience et de proximité un partenaire local qui partage la même philosophie citoyenne et indépendante que la nôtre. Dès lors, l’Institut Kervegan à Nantes se trouvait être notre partenaire naturel où notre synergie conciliait à la fois l’approche locale et l’approche européenne et extra-européenne.

Au vu des résultats qualitatifs et quantitatifs positifs de ce Forum, les présidents et les équipes de nos deux Think tank citoyens ont exprimé le désir de poursuivre le développement pérenne de projets qui participent à l’enrichissement du débat public et à l’attractivité territoriale.

Pour accéder à la retranscription des débats lors de ce forum, cliquez ici .

Jérémy Felkowski
Jérémy Felkowski est journaliste plurimédia. Diplômé de l’Institut International de Communication de Paris et de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Paris, il a tout d’abord fondé et dirigé deux sites pureplayers abordant l’actualité de la Russie et de son étranger proche. Associer l’amour d’un métier passionnant à un profond engagement citoyen… un objectif qui l’amène à travailler pour Animafac, le premier réseau d’associations étudiantes de France. Il y est webmaster éditorial et graphiste.

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