« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Vaincre la désolation

Vaincre la désolation, c’est donc contribuer à développer toutes les formes du «vivre ensemble». Flickr / ilovehumous

Vaincre la désolation, c’est donc contribuer à développer toutes les formes du «vivre ensemble». Flickr / ilovehumous

Ce qui rend la désolation si intolérable c’est la perte du moi, qui, s’il peut prendre réalité dans la solitude, ne peut toutefois être confirmé dans son identité que par la présence confiante et digne de foi de mes égaux. Dans cette situation, l’homme perd la foi qu’il a en lui-même comme partenaire de ses pensées et cette élémentaire confiance dans le monde, nécessaire à toute expérience. Le moi et le monde, la faculté de penser et d’éprouver sont perdus en même temps.

Hannah Arendt, Le système totalitaire.

Il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre des critiques accusant les sociétés contemporaines de favoriser l’individualisme et de maintenir dans la solitude et le repli sur soi les hommes qui les composent. Est-ce à dire qu’individualisme et solitude sont en eux-mêmes des maux absolus niant ce qu’il y a de plus humain en l’homme ?

Si par individualisme on entend ce qui caractérise toute action et toute pensée qui affirme la valeur de l’individu et de sa liberté en prônant le respect de sa puissance créatrice et de sa singularité, il n’y a rien de condamnable en cela. L’individualisme c’est ce qui permet de lutter contre l’uniformisation et la standardisation des hommes, contre un conformisme niveleur qui serait tenté d’étouffer dans l’œuf toute forme de créativité. Cependant, il ne faut pas confondre l’individualisme avec l’égoïsme qui est mépris de l’autre et négation de son individualité et de sa singularité. L’individualisme est, en un certain sens, l’opposé de l’égoïsme lorsqu’il se manifeste comme défense de la valeur de l’individu pour soi-même comme pour autrui. Il importe pour cela que l’individu ne se perçoive pas comme une monade séparée des autres, mais qu’il prenne, au contraire, conscience de la dimension relationnelle de son existence qui fait également de lui une personne.

Pour ce qui est de la solitude, elle n’est pas non plus nécessairement un mal. La solitude peut être l’occasion du recueillement et de la méditation, de la réflexion et d’une certaine prise de recul pour mieux se comprendre et rendre plus intelligible le monde dans lequel nous vivons. La solitude peut permettre de penser aux autres, voire de vivre pour eux, en produisant par exemple une œuvre qui leur sera destinée. C’est pourquoi il ne faut pas la confondre avec l’isolement et le repli sur soi qui peuvent, eux aussi, prendre la forme du mépris de l’autre et parfois même de sa négation. Mais qui peuvent aussi en être la conséquence, lorsque les plus vulnérables d’entre nous, parce qu’ils sont vieux, pauvres ou malades peuvent subir cet isolement et se voir condamnés malgré eux au repli sur soi.

C’est là le véritable danger qui menace nos sociétés de masse, et qui relève plus de ce qu’Hannah Arendt désigne par le terme de désolation que de l’individualisme et de la solitude.

L’homme « désolé » se limite à ses fonctions de producteur et de consommateur

La désolation qui relève d’une forme d’isolement propre aux sociétés de masse et dont Hannah Arendt affirme qu’elle est l’une des conditions du totalitarisme caractérise la condition de l’homme devenu incapable de communiquer non seulement avec les autres, mais aussi avec lui-même. Incapable de réflexion et de remise en question, dénué d’esprit critique l’homme « désolé » se limite à ses fonctions de producteur et de consommateur dans une société qui ne lui demande d’ailleurs rien d’autre que de jouer parfaitement ces rôles.

La désolation, c’est le sentiment de «non-appartenance au monde» qui fait que l’être humain perd tout horizon de sens pour s’orienter.

L’homme désolé est aussi un homme désengagé, qui ne participe plus activement à la vie de la cité. Ainsi, l’abstentionnisme qui se manifeste pratiquement à chaque élection dans les grandes démocraties, peut être interprété comme un signe de cette désolation, au même titre qu’un certaine populisme reposant sur la haine de l’autre que l’on ne parvient plus à penser comme un semblable. C’est en ce sens que la désolation contient en germe le totalitarisme, car elle concerne des individus qui sont à ce point isolés qu’ils ne se soucient d’aucune manière du sort d’autrui ni même d’ailleurs de leur propre sort. Tant qu’une injustice ne les touche pas, ils ne s’en offusquent pas et lorsqu’elle les concerne, il est souvent trop tard ou ils la subissent sans résister. Indifférents aussi bien aux autres qu’à eux-mêmes, ils se laissent écraser par le poids de l’idéologie dominante et la terreur qu’elle véhicule.

Cette désolation nous menace sans cesse, par le conformisme que les médias nous imposent, par l’absence de perspective d’une société qui n’a plus d’autre ambition que de sauver ce qu’elle peut d’elle-même en se réfugiant derrière des opinions simplistes, mais qui ne cherche plus à se transformer en ayant réellement le souci du bien commun. Par conséquent «maintenir l’homme face à ce qui le nie», pour reprendre la formule d’Albert Camus, c’est tout faire pour lutter contre une telle désolation et pour la vaincre.

Utiliser les réseaux sociaux et les nouvelles technologies

Vaincre la désolation c’est donc aujourd’hui s’efforcer d’inventer de nouvelles formes de solidarité, de nouvelles formes de créativité dans tous les domaines, qu’ils soient politiques, sociales, économiques ou culturels. Vaincre la désolation, c’est redonner au débat politique toute sa richesse et toute sa noblesse en ne le limitant pas à un discours gestionnaire ou ridiculement partisan, mais en le nourrissant d’une réelle réflexion sur l’homme et la société.

Si les nouvelles technologies et les réseaux sociaux peuvent aujourd’hui entretenir et cultiver une nouvelle forme de désolation en rendant de plus en plus poreuse la frontière entre vie publique et vie privée, en créant des identités virtuelles totalement «désancrée» du monde, peut-être peuvent-elles aussi, lorsque leur usage est pensé, donner lieu à de nouvelles formes d’appartenance à un monde commun. Utiliser internet, non pour s’exhiber, mais pour diffuser la connaissance, pour transmettre une information libre et indépendante ou pour confronter les points de vue, peut-être un outil parmi d’autres pour tenter de vaincre ce fléau qui gangrène nos sociétés. De ce point de vue, un projet comme The Dissident peut ,dans une certaine mesure, contribuer à cette lutte contre la désolation.

Vaincre la désolation, c’est donc contribuer à développer toutes les formes du «vivre ensemble» qui nécessitent le recours à des modes d’expression, de création et d’innovation qui parviennent à valoriser l’initiative individuelle, en révélant la singularité de chacun, tout en cultivant le respect de l’autre et le sentiment d’appartenance à un monde commun.

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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