« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Combattre la haine

« Ne pas rire des actions des hommes, ne pas les déplorer, encore moins les maudire, mais seulement les comprendre », Spinoza. Photo Flickr / Roen Wijnants

Parmi les principales thèses de l’éthique d’Aristote, il en est une qui devrait nous faire réfléchir et nous conduire à nous interroger sur la manière dont certains d’entre nous réagissent face aux événements de leur vie ou de l’actualité.

En effet, selon Aristote, on ne délibère jamais sur les fins de l’action et de l’existence humaine, mais toujours sur les moyens que nous devons mettre en œuvre. La raison en est simple, la fin naturelle que tout homme poursuit, c’est le bonheur. En effet, si l’on y réfléchit bien, on se rend rapidement compte qu’il serait totalement ridicule et absurde de se demander s’il serait préférable d’être heureux plutôt que malheureux et de peser le pour et le contre au sujet de cette question. Il n’y a donc pas à tergiverser et, comme l’écrit Pascal dans ses Pensées, même celui qui va se pendre le fait dans l’espoir de trouver le bonheur au bout de la corde qui le libérera d’une existence qu’il juge misérable.

Cependant, si nous cherchons tous le bonheur, nous n’en sommes pas moins très souvent les artisans de notre malheur. Certes, ce n’est pas intentionnellement que nous devenons nuisibles à nous-mêmes, c’est le plus souvent en raison de facteurs externes qui nous affectent et nous conduisent à ressentir des sentiments qui nous affaiblissent.

Cultiver la haine, c’est nourrir la tristesse

Parmi ces sentiments, il en est un qui aujourd’hui semble envahir et contaminer de manière inquiétante le corps social, je veux parler de la haine. En effet, la situation de crise économique, mais aussi politique et morale, que nous traversons conduit beaucoup de nos semblables à réagir négativement par rapport à tous les problèmes qui secouent notre société et à se laisser gagner par le désir de détruire ceux qu’ils considèrent comme les responsables des difficultés qu’ils traversent ou qu’ils perçoivent dans notre société.

Ainsi, en réponse au sentiment d’insécurité qui règne aujourd’hui – sentiment qu’il faudrait d’ailleurs comparer avec la réalité même de l’insécurité, sans pour autant tomber dans un déni de réalité – beaucoup de nos semblables se laissent gagner par ce que Spinoza définit comme « une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ». Tristesse, c’est-à-dire, diminution de ma puissance d’être et d’agir, autrement dit un sentiment qui réduit d’autant qu’il est intense ma capacité à accéder à la joie et au bonheur. Cultiver la haine, c’est donc nourrir la tristesse et s’empêcher d’être heureux. À l’inverse, l’amour qui est « une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » est le seul remède contre la haine, certes pas un amour qui résulterait d’une vision angélique de la réalité humaine, mais un amour qui s’enracine dans la raison et qui résulte de la compréhension des choses et des actions humaines.

Inviter à la compréhension

Aussi, lorsqu’un crime odieux défraye la chronique, voyons-nous souvent se déchainer sur les réseaux sociaux des messages de haine réclamant le rétablissement de la peine de mort, voire pire. Il ne s’agit pas, bien évidemment, de condamner ceux qui se laissent gagner par un tel sentiment, ni de transformer en victimes les criminels et les délinquants. En revanche, il s’agit d’inviter à la compréhension – qu’il ne faut pas confondre avec une justification ou une légitimation des uns et des autres – de telles attitudes pour tenter de trouver les véritables remèdes contre la violence et la haine. En effet, comme l’écrit Albert Camus dans un texte célèbre sur la peine de mort, ce n’est pas en adoptant une attitude qui « n’est pas moins révoltante que le crime » et en ajoutant « une nouvelle souillure à la première » que l’on contribuera à faire régner la justice, qui est l’une des conditions essentielles du bonheur humain.

Il faut donc s’efforcer d’appliquer cette formule que Spinoza pose comme principe de son analyse politique pour tenter de vaincre la haine : « Ne pas rire des actions des hommes, ne pas les déplorer, encore moins les maudire, mais seulement les comprendre. »

Les comprendre, non pour les justifier, mais pour mieux remédier à leurs effets destructeurs. Vaincre la haine n’est pas renoncer à lutter contre la violence, c’est au contraire s’efforcer d’en rechercher les causes pour mieux l’enrayer. On peut aussi punir par amour, c’est ce que nous faisons parfois avec nos propres enfants. Le but de la sanction ou de la peine n’est pas de faire souffrir pour faire souffrir, car cela relève de la vengeance, mais de rendre celui que l’on condamne meilleur qu’il n’était auparavant. En combattant ainsi la haine, nous cesserons d’être les artisans de notre propre malheur en ajoutant de la tristesse à la tristesse et par conséquent de l’impuissance à l’impuissance. Nous nous rendrons réellement capables de nous opposer à ceux qui, animés par la haine, sèment le malheur par la violence, sans ressentir en retour de haine envers eux, mais en étant animé par l’esprit de justice qui nous invite à créer les conditions pour que règne la concorde entre les hommes.

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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