« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Fabien Docet, explorateur : « Je ne sais pas de quoi les gens ont peur »

Fabien Docet

A 51 ans, Fabien Docet, en bon aventurier, cumule courage et exploits physiques en enchainant des treks en solitaire de milliers de kilomètres dans le monde entier, et notamment au Pôle Nord. Dans un entretien, il revient sur cette passion dévorante et sur sa vision du monde qui en découle. Faites place.

The Dissident : Comment êtes-vous devenu Fabien Docet, membre de la société des explorateurs français ?

Fabien Docet : J’en ai eu ras le bol de la routine. Jusqu’à mes 37 ans, j’étais architecte d’intérieur dans le Maine et Loire. Au bout d’un moment, j’en ai eu marre de me lever tous les jours pour aller au travail. Je voulais bouger, changer d’environnement. Vînt un matin où j’ai préféré aller marcher autour de chez moi plutôt que de travailler. Puis j’ai commencé à voyager, à aller de plus en plus loin. J’ai fini par faire des treks de 6000, 7000 km, jusqu’à la traversée du Grand Nord, qui a duré plus d’une année, en solitaire, à pied et sans assistance. C’est un véritable dépassement de soi. Se retrouver seul dans un monde inconnu apporte une dimension spirituelle supplémentaire. J’ai en quelque sorte suivi les traces de Nicolas Vanier, le cinéaste, très doué pour faire de l’image. Il m’a donné envie de faire la même chose, mais par mes propres moyens. J’ai eu peu d’aides pour organiser mes voyages.

Fabien Docet, explorateur français de 51 ans, projette en 2014 une traversée de l’Antarctique.

Fabien Docet, explorateur français, projette en 2014 une traversée de l’Antarctique.

C’est un choix de vie ?

Disons que je partais pour moi, pour me faire plaisir. Or, ce n’est pas politiquement correct dans ce pays de vouloir faire quelque chose sans autre objectif que le plaisir personnel. Dans ces conditions, il est très difficile de trouver des sponsors, des gens pour aider. J’ai toujours eu très peu de réponses sur les nombreux mails envoyés. Cela dit, je galère moins qu’avant, du fait de mon expérience. Les gens me prennent moins pour un fou. J’ai plus de crédit, c’est plus facile pour le sponsoring.

Vous avez descendu la Loire à la nage, traversé le Grand Nord à pied, gravi les Montagnes rocheuses aux États-Unis… Après tous ces mois de tête à tête avec la nature, vous sentez-vous « indigné » face au train de vie des pays développés ?

Bien sûr, je suis indigné par tellement de choses ! Rien que dans mon domaine, il y a de quoi s’indigner. J’ai rencontré le président de la région Pays de Loire, qui voulait m’inviter à une conférence à Nantes dans le cadre des journées du patrimoine. Or, quand j’ai descendu la Loire à la nage, j’avais demandé à cette institution un soutien pour faire un film pédagogique, même pas pour faire de l’argent. Mon dossier n’est jamais arrivé sur son bureau. De même, le conservatoire du saumon sauvage et le WWF (World Wildlife Fund) n’ont pas voulu me soutenir. Pourquoi ? Parce que contrairement aux apparences, ce n’est pas dans leur intérêt, ils ne veulent pas de publicité. Vu les sommes astronomiques dépensées pour sauver 70 saumons par an, ça fait cher le poisson ! Tout le monde vit bien là-dessus et ne veut rien changer, d’où la discrétion. C’est révélateur du monde dans lequel nous vivons : tout est trop structuré, trop verrouillé. Il y a des barrières partout ! Je ne sais vraiment pas de quoi les gens ont peur.

Est-ce que l’escaladeur à main nue, Patrick Edlinger, a été une source d’inspiration ?

Edlinger était un modèle, je me souviens encore quand je le voyais grimper en solo. Son décès m’a touché. Ces gens-là transcendent les discours par leur façon d’être. Mais hélas ils font peu de bruit, contrairement à d’autres. Nicolas Vanier par exemple, il ne défend aucune idéologie… Il est à l’écologie ce que Sullitzer est à la littérature. Il est écolo depuis que c’est à la mode, je lui ai dit. Idem, dans Ouest France, j’ai appris la préparation d’une grande expédition dans l’Antarctique. C’est bien, mais peu de gens savent que ce genre d’expédition représente un business de plusieurs millions d’euros.

L’Antarctique, un continent que vous souhaitez traverser également…

Je prévois d’y partir en octobre 2014. L’aventure devrait durer cinq mois et demi, et s’étaler sur près de 5000 km en passant par des bases-étapes de plusieurs pays. Il est même possible que je traverse des zones sur lesquelles aucun être humain n’a encore mis le pied ! Je vais également passer par le Pôle Froid, c’est-à-dire l’endroit le plus froid de la planète. On y a enregistré des températures record allant jusqu’à -89°C ! Mais là encore, il y a des verrous : les scientifiques ne veulent pas que je fasse cette traversée. Ils disent que l’Antarctique est un continent sanctuaire et qu’il doit le rester. C’est un peu leur chasse gardée, finalement. Cela dit, moi, si je pars, j’emporte à tout casser 40L d’essence et 180kg de matériel. Ce n’est rien comparé à tout ce qu’il faut pour chauffer leurs infrastructures, apporter l’électricité, etc. Quoi qu’il en soit, avant le départ, je dois trouver des financements, soit 150 000€. Aucun profit personnel n’est fait, il s’agit surtout d’acheter tout le matériel et la luge pour le traîner. J’aimerais aussi mettre en place un projet pédagogique à l’adresse des enfants. Une sorte de jeu en ligne qui s’appellerait « Explorateurs Nature », permettant aux internautes d’avoir accès aux contenus que je publierai régulièrement depuis le Pôle Sud. Les sponsors pourraient être présents sur le site pour bénéficier d’une certaine visibilité. Des écoles sont intéressées par ce projet, mais je ne veux pas que ce soient elles qui aient à le soutenir. Ce devrait être le rôle du ministère de l’Éducation Nationale, mais je n’ai eu aucune réponse pour le moment.

La traversée du continent durera cinq mois et demi. (cliquer pour agrandir).

La traversée de l’Antarctique, prévue pour octobre 2014, durera cinq mois et demi.

Quelles sont les valeurs auxquelles vous tenez particulièrement ?

Je veux rester cohérent, solidaire, social. Pas de compromission. Je m’en fous d’être considéré comme un homme de gauche ou de droite, je pense être plutôt libertaire. J’entends par là qu’il est temps, selon moi, de prendre la mesure du bon sens. De même, ma philosophie, c’est de vivre au jour le jour, je ne me projette pas, un peu comme les Indiens ! Quand je suis en expédition, je vis en lien avec la nature, j’ai un profond respect pour l’environnement qui m’entoure, je ne veux laisser aucune trace sur les routes que je parcours. Simplement passer. J’ai eu la chance de rencontrer le chef des Indiens du Manitoba, aux États-Unis. Il voulait me voir parce que je l’intéressais. On a vécu d’excellents moments, je me suis retrouvé dans leurs valeurs. Là-bas, plus vous donnez, plus vous gagnez. Je me sens également très concerné par tout ce qui est transmission. C’est pour ça que j’essaye de monter ce projet pédagogique : je veux faire découvrir le monde aux enfants en leur faisant vivre l’expédition de l’intérieur. Il s’agit de leur montrer la place de l’homme dans son environnement, car je suis convaincu que nous n’en avons aucune idée, aucune notion. Nous sommes aveuglés par la consommation, par les profits, si bien que c’en est parfois assez pitoyable.

Si vous partiez seul sur une île déserte, quel livre emporteriez-vous ?

Probablement Croc Blanc, de Jack London. J’emporte peu de choses lors de mes expéditions, pas même de la musique. J’essaye de rester à l’écoute de mon environnement, du silence profond qui règne autour de moi. Ça m’a valu quelques expériences assez extraordinaires, limite chamaniques, comme cette fois où j’ai voulu passer une escarre (ndlr : un vieux glacier qui peut s’étaler sur plusieurs centaines de km). Il fallait alors chercher un passage pour la traverser, ça peut durer parfois plusieurs jours. Toujours est-il que cette fois-là, je savais exactement ce que je trouverais de l’autre côté. C’était impressionnant.

[cycloneslider id= »fabien-docet »]

 

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.
Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

58b0b64fdbe078f94fc95d99cee82dd0^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^